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Texte transmis par

le pasteur Jacques Gradt

 

La beauté fascine

 

Didier Repellin

 architecte en chef

inspecteur général des monuments historiques

 

10 janvier 2006

La restauration de la primatiale Saint-Jean, à Lyon, m'a donné l'occasion de vivre des expériences passionnantes, quoique bien différentes, d'échanges de culture et de savoir, que j'aimerais partager ici.

En 1982, la façade occidentale de l'édifice a été entièrement restaurée. Discutant avec un maire, je faisais remarquer qu'un tel échafaudage ne se présentait que tous les 150 ans ou 180 ans ; seule une génération sur cinq pouvait approcher la façade, la regarder de près :
- « Pourquoi ne pas en faire profiter les jeunes de votre commune, s'ils sont intéressés ? »

Deux jours plus tard, l'un des conseillers municipaux m'appelle :
- « Vous savez, moi j'ai des jeunes... Je suis éducateur dans une prison. »... Ce n'était pas tout à fait le public auquel je m'attendais, mais pourquoi pas ? Le défi me plaisait.

L'éducateur me mit en garde. Il ne me fallait pas perdre de vue trois éléments : parler de choses simples, ni trop techniques ni trop abstraites, vu leur niveau culturel ; ne pas leur demander d'effort d'attention soutenu, quarante minutes semblaient un maximum ; redoubler de prudence aussi, car un grand nombre de ces jeunes étaient suicidaires. Il me déconseillait même formellement de les faire monter sur l'échafaudage. C'était pourtant la seule chose intéressante !
- « Trop dangereux ! »

 

Ces jeunes ne connaissaient du monde que la médiocrité, la banalité, des choses tristes et sales... Pourquoi ne pas essayer, pendant quarante minutes, de leur montrer exactement le contraire : le plus beau, le plus exceptionnel, le plus élitiste ? J'ai demandé au curé que je connaissais bien, de me sortir le plus beau calice, celui qui est en or avec des pierres précieuses et des filigranes, et la plus belle chasuble. Nous nous enfermerions dans la sacristie. Pari tenu.

Ils sont quinze. Je cours de chapelle en chapelle. Sans parler de date, de style d'architecture, je tente de leur montrer qui est derrière chaque pierre : Que quelqu'un, à une époque lointaine, y a mis le meilleur de lui-même : toute sa foi, tout son tout son courage, toute sa compétence. Qu'il l'a fait simplement pour qu'eux aussi, aujourd'hui, puissent admirer ce travail.

 

Nous arrivons ; le curé tremble un peu quand je commence à montrer les objets précieux. Voici le calice en or pur : un artisan a fait l'or, un autre les filigranes, parce qu'on ne fait rien tout seul, on n'est pas doué dans tout. Il faut une équipe pour arriver produire une œuvre. Un troisième a travaillé les pierres précieuses, et ainsi de suite. Ils l'ont fait avec un maître, on reçoit tout du maître, on est toujours un apprenti - et on apprend tout.

L'un d'entre eux devient plus attentif, et pose des questions :
- « Qui l'a fait ? »
Je lui réponds :
- « Quelqu'un comme toi. Mais prends-le et regarde ! »
Et il prend le calice, et il le regarde sous tous les angles. Je lui explique les détails de la fabrication et même un raté.

Et depuis, tu es peut-être le premier à admirer de si près ce qu'il a fait.
Au bout d'un moment, je reçois une réponse :
- « P... Il est grave, le mec ! »
Il ajoute tout de suite :
- « Mais... est-ce que j'aurais pu faire ça ? ».
- « Montre-moi tes mains. Si tu mets au bout de tes doigts la volonté de créer, de te donner pour une oeuvre que tu feras non pas pour toi mais pour les autres, alors oui, tu peux y arriver. »

 

Au bout des quarante minutes, nous avions fait le tour de l'église. Ils avaient été à peu près calmes, et je pousse du coude l'éducateur : On peut monter au premier plateau, ils ne se casseront qu'une jambe...

 

Je montre un ange musicien très souriant, qui est au portail et qui accueille le visiteur. Je raconte le soin mis à dessiner les doigts et les plumes, à marquer la note qu'il jouait. Désignant la marque de l'outil, j'explique que tous ces chefs-d'œuvre ont été réalisés avec deux outils seulement : un ciseau et un maillet. Et que ce qui est extraordinaire, c'est de comparer l'humilité et la modestie des outils et l'excellence du résultat, parce qu'entre les deux, il y a la célébration du don généreux du savoir-faire, et c'est cela l'important. Puis on a continué.

 

Je taquine l'éducateur :
- « Ils ne se casseront que deux jambes, il y a une très jolie moulure au-dessus ! »
J'appelle un tailleur de pierre et lui demande d'expliquer sa moulure. Il venait de travailler douze heures de suite et il était heureux. Comment un jeune de dix-huit ans peut-il être heureux en travaillant douze heures de suite sur le même motif ?

Quatre heures après, on était là-haut, au bout de l'échafaudage. Il était 18 heures. Il fallut les forcer à redescendre. Arrivés en bas, ils ont supplié le chef de chantier de les embaucher.

La conclusion est simple : la médiocrité n'a jamais attiré personne, mais la qualité, la beauté, elle, attire, quelles que soient les conditions.

 

 

 

Arts & culture religieuse aujourd'hui
Le Monde de la Bible
Hors série 3

 

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