pasteur de
l’Église Unie du Christ
professeur à l'université d'Oklahoma
États-Unis
29
juin 2023
traduction Gilles Castelnau
Tim Keller, pasteur de l'église
presbytérienne du Rédempteur à New York,
décédé le 19 mai 2023, vient de
publier un essai ( 1 ) expliquant
de
façon catégorique que l’Église est en train
de disparaître par la faute des
progressistes libéraux qui dissolvent le
fondement surnaturel de la foi et
confondent celle-ci avec une idéologie
séculière et individualiste qui
marginalise la présence divine – pour ne pas
parler de la Croix.
Cet article est, d’une part, extrêmement
clair et présente d’autre part une
théologie du bouc émissaire totalement
lamentable.
Il commence par évoquer le souvenir de la
foi américaine à son zénith au
lendemain de la seconde guerre mondiale,
lorsque les gens des banlieues
fréquentaient les églises, avaient des
familles nombreuses et croyaient que les
Dix Commandements étaient plus que de
simples suggestions. C’était, disait-il,
une époque où l’on peinait à construire
suffisamment de locaux de catéchisme et
où tout le monde savait la différence entre
le bien et le mal. Dieu siégeait au
firmament et on ne se permettait pas de
décider soi-même de la foi. On était
des croyants fidèles et la preuve en est
qu’on on croyait fermement même aux
choses que Jésus n’avait jamais mentionnées
et qui ne semblaient pas du tout
l’intéresser.
Les problèmes ont surgi
dans les années 1960. Les gens se
sont mis à contester toutes les autorités, y
compris celle de la Bible, dont
Keller dit qu’on la considérait même alors
comme « non fiable ».
Dévoyées par leurs élites, les Églises ont
commencé à régresser, non à cause
d’une hypocrisie de leurs fidèles, ou à
cause de leur refus d’une autorité
effectivement patriarcale fondée sur la
crainte, mais bien parce qu’on y
rejetait globalement l’idée de toute vérité
transcendante.
Mais dépourvue de
l’autorité du monde surnaturel, l’Église
a perdu à la fois sa force et sa raison
d’être. L’irruption du sexe, de la
drogue et du rock in roll n'étaient pas les
signes que l’on s’éloignait
seulement de l’enfer d’un conformisme rigide
et de la soumission de la femme
mais que l’on se donnait le droit de choisir
librement son style de vie et de
faire ce qu’on voulait. Keller
ajoute que les facultés de théologie se
sont mises à enseigner la critique biblique
mais que celle-ci « ne se
permettait pas de discuter les modalités de
la pensée nouvelle qu’elle se
bornait à adopter purement et
simplement. »
J’étais, moi-même,
étudiant dans les années 1970. Je
prenais conscience du fait que les Écritures
critiquaient fortement la
cupidité, l’égocentrisme et l’injustice de
la société dénoncés par l’atmosphère
nouvelle qui surgissait et j’approuvais la
dénonciation que nous y lisions de
toutes les formes d’esclavage, y compris
celui des maris sur leurs femmes.
Keller
dit aussi que l’on a
abandonné la croyance aux miracles et que l’on
a réduit la religion à un mélange
des théories modernes philosophiques et
psychologiques. On peut penser que la
situation est sans doute plus nuancée. Ce
qui est discuté est la conception de
miracles accomplis exclusivement en faveur
des élus de Dieu ou présentés comme
simples preuves de la divinité de Jésus. On
peut effectivement s’interroger sur
le sens du miracle de la mer Rouge qui
diffère fondamentalement selon qu’on se
place du point de vue de la mère d’un Hébreu
qui échappe à l’esclavage d’Égypte
ou de celui de la mère d'un soldat égyptien
noyé dans la mer. Sans parler de
l’autosatisfaction de ceux qui s’estiment
spécialement protégés par Dieu de
préférence aux autres.
Keller
reproche aussi aux Églises d’avoir
renoncé à l’enseignement éthique
traditionnel concernant le sexe et l’argent.
Mais a-t-il raison ? N’est-ce pas
plutôt que tout le monde voit bien
aujourd’hui qu’en fait les Églises étaient
toutes obsédées par la sexualité,
s’en méfiaient, s’efforçaient de la
contrôler et s’y efforcent d’ailleurs
toujours.
Quant à l’obsession de l’argent, ce ne sont
pas les Églises traditionnelles qui
prêchent le soi-disant « évangile de la
prospérité » (selon lequel
Dieu favorise financièrement les fidèles)
mais bien les communautés
évangéliques et je pense que Keller se
trompe de cible.
En ce qui
concerne la politique, Keller
reproche aux Église progressistes de ne
soutenir que le seul parti démocrate.
C’est assez vrai et ce n’est certainement
pas bon. Mais les évangéliques font
de même avec les Républicains et même la
plupart d’entre eux voudraient faire
revenir Trump au pouvoir alors qu’il a été
le plus méprisable à avoir jamais
été Président. A la question évangélique
traditionnelle « que ferait
Jésus ? »,
on peut répondre qu’il ne regarderait pas
toutes les attitudes politiques comme
également respectables : dans
l’histoire des marchands qu’il a chassés du
Temple, on remarque qu’il n’est pas entré
dans un débat sur l’éventuelle
corruption du système, mais qu’il les a
expulsés à coups de fouet.
En ce qui
concerne la lecture littérale de la
Bible, Keller reproche aux
Églises traditionnelles de considérer
trop souvent les histoires bibliques comme
des « légendes ». Nous les
considérons, en réalité, plutôt comme des
« mythes », proposant des
vérités trop importantes pour n’être que des
récits historiques. Mais ce que
prétend Keller est que l’Église retrouverait
sa grandeur en acceptant de croire
que des contes de fées se sont réellement
passés au lieu d’en déconstruire et
d’en reconstruire la narrativité. Autrement
dit, la vraie foi serait de croire
dont vous savez très bien qu’elles ne sont
pas vraies afin d’en obtenir des
récompenses auxquelles vous ne croyez pas
vraiment.
Finalement
ce reproche que fait Keller aux
progressistesde provoquer la mort de
l’Église revient à dire que nous
n’avons jamais voulu être malhonnêtes à
l’égard de la Bible, de son message des
origines imparfait et pourtant
irremplaçable, de la différence entre la foi
en
tant que doctrine immuable et adorateurs du
Christ et la foi en tant que disciples
de Jésus. Nous sommes peut-être peu nombreux
mais, comme le levain dans le
pain, nous pouvons être très subversifs.
Mais ce que Keller ne
dit pas, c’est que depuis la période
soi-disant royale des années 1950, ce sont toutes
les Églises qui sont
désormais en déclin, y compris les
évangéliques. Et la raison en est peut-être
bien que personne n’a véritablement réussi à
relever les défis de notre époque.
Jésus a dit : « Vous les
reconnaitrez à leurs fruits »
(Matthieu 7.16)
et manifestement, pour garder cette
comparaison, nos contemporains trouvent que
nos bananes sont moisies et leurs pêches
abimées et plus personne ne s’intéresse
à ces fruits.
Personne
ne prétend d’ailleurs que
faire
revenir les progressistes à l’orthodoxie
surnaturelle d’antan avec notamment la
croyance au paradis et à l’enfer résoudrait
le moins du monde les problèmes
contemporains. L’individualisme actuel est
certainement un problème mais ce
n’est pas un retour aux croyances de naguère
qui rendrait plus communautaire
l’esprit de notre peuple. Une attitude
conformiste n’est pas communautaire,
elle n’est qu’autoritarisme religieux.
Finalement,
la vérité de
l'Évangile est que toute
réorientation est précédée d'une
désorientation. C’est bien ce que montrent
les
paraboles de Jésus.
Les internautes qui
souhaitent être directement informés des
nouveautés publiées sur ce site
peuvent envoyer un e-mail à l'adresse que
voici : Gilles Castelnau
Ils recevront alors, deux fois par mois, le
lien « nouveautés »
Ce service est gratuit. Les adresses e-mail ne
seront jamais communiquées à quiconque.