22 janvier 2018
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Les poissons animaux sociaux
Nous n'imaginons pas que les poissons souffrent. Habitués par la pêche de loisir à les voir frétiller au bout d'une ligne, percés d'un hameçon, nous croyons qu'ils sont simplement agités pardes réactions réflexes. Mais non. Une synthèse publiée en zoro par la biologiste Victoria Braithwaite, Do Fish FeeI Pain ? (Oxford University Press, non traduit), nous le rappelle : même s'ils sont dépourvus de néocortex les poissons ressentent la douleur et elle affecte tout leur comportement. Chacun d'entre eux, même le petit guppy, offre « des traits de personnalité », « reconnaît individuellement ses congénères » et « fait preuve de mémoire ».
La plupart sont des animaux sociaux qui aiment iouer, communiquer, chasser, les plus intelligents utilisent des outils et forment des communautés élaborées.
Les poissons pêchés meurent dans des conditions atroces. La pêche au chalut les traque par le fond dans dénormes filets où ils s'entassent par milliers, écrasés, blessés par les crustacés et les caiiloux raclés au sol, les yeux sortis de leur orbite par la décompression. Puis ils sont jetés sur de la glace pilée où, asphyxiés, ils agonisent des heures, tandis que les plus grands sont éviscérés vivants.
Lors des pêches de surface à la senne (un filet dérivant), les bancs de sardines, anchois, harengs, thons sont comprimés à étouffer avant d'être ietés dans de la saumure liquide à 0°. Ils s'accrochent par les branchies et les nageoires dans les filets maillants, où ils sont dévorés vivants par les poux de mer, puis extraits au crochet par les pêcheurs. Dans les élevages piscicoles, qui produisent 50 % des poissons consommés, « des centaines de milliards d entre eux vivent une courte vie de misère, agglutinés dans des cages immergées, des bassins ou des citernes », rappelle Yves Bonnardel.
Nous le savons depuis ]eremy Bentham (1748-1832), pionnier du droit animal : la vraie question concernant les animaux n'est pas « peuvent-ils raisonner ? »> ou « peuvent-ils parler ? », mais « peuvent-ils souffrir ? ». Cela pose Ia question éthique : dès qu'un être vivant souffre, nous, les humains, devrions en tenir compte et ne pas le permettre. Or, si nous avons un peu adouci le traitement que nous infligeons aux animaux terrestres – dans les zoos, les abattoirs, les spectacles... - nous continuons à exterminer sans retenue les poissons.
Nous les considérons à peine comme des animaux. Ils restent de « pures resources nutritives », « voire de la pure matière », comme « du minerai ou des céréales », s'indigne Yves Bonnardel. IIs n'existent pas dans notre imaginaire et nos rnythes, au contraire des grands mammifères, ou si peu que les rares campagnes pour les défendre peinent à assembler des fonds. D'après la revue Science, la totalité des grandes espèces auront disparu en 2050. Et un Albert Camus du futur écrira : « Aujourd'hui, ma mer est morte. »