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Emerson


Le sublime ordinaire

 

 

Raphaël Picon

ancien professeur à la
Faculté de théologie protestante de Paris

ancien directeur du mensuel Évangile et Liberté



CNRS Éditions

352 pages – 25 €

 

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recension Gilles Castelnau

 

17 février 2015

Le professeur Raphaël Picon est spécialiste de Ralph Waldo Emerson, théologien et philosophe du XIXe siècle américain. Il nous présente sa pensée en un long récit biographique qui montre bien la séduisante figure de ce pasteur, infatigable conférencier et prédicateur, enracinant sa pensée dans la contemplation de la nature en même temps que dans la connaissance de l'âme humaine du Nouveau monde.

On découvre une source bien peu connue du libéralisme-moderniste spirituel qui s'est développé aux États-Unis parallèlement et indépendamment de la vie religieuse européenne.

Emerson a su parler de manière simple et vivante au peuple américain de manière à être écouté et aimé - critiqué évidemment par la partie conservatrice du protestantisme - et il aurait sans doute été heureux de découvrir l'écho sympathique que Raphaël Picon donne, plus d'un siècle après, de son long ministère.

Ce livre est plaisant à lire, facile à comprendre et il ouvrira sans aucun doute des soures d'inspiration à nombre de nos contemporains français.

En voici plusieurs passages significatifs.

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page 9

Introduction

Le mythe Emerson

À l'entrée de l'auberge de jeunesse « Somewhere to stay » à Brisbane en Australie, on peut lire, peinte en jaune sur un grand tableau noir, l'inscription suivante : « Do not follow where the path may lead. Go instead where there is no path and leave a trail. Ralph W. Emerson. » [Ne va pas où le chemin te conduit. Va au contraire là où aucun chemin ne mène et laisses-en un derrière toi.
[...]
On s'amusera de cette inscription : fuir les sentiers balisés pour en laisser un nouveau derrière soi, mais que nul ne devra emprunter...
[...]
Emerson accompagne ces évolutions et permet aux fidèles de son temps d'accéder à une expérience jusqu'alors inédite : le questionnement des données de la foi et des pratiques des Églises. Il permet aussi de remettre en cause les héritages religieux, de quitter le christianisme dans ses formes historiques et institutionnelles pour mieux retrouver la vérité du Christ: cet homme qui, selon Emerson, fonde la possibilité de croire en l'infini de chacun.

 

page 62

Le pasteur et l’amoureux

L’âme suprême de l’homme capable

À l'école de la nature et en obéissant à ses lois, l'homme est non seulement en Dieu, mais devient alors lui-même Dieu. « Si un homme a le cœur pur, alors, dans cette mesure, il est Dieu ; la sécurité de Dieu, l'immortalité de Dieu, la majesté de Dieu entrent en cet homme avec la justice. »

Ce souci de nouveauté et d'élargissement se traduit dans une critique sans réserve de l'Église. Emerson ne cesse de condamner ces Église mortes où ne résonnent plus que les voix du passé. La vie les a désertées.

L'immobilisme de la religion, le postulat que le temps de l'inspiration est passé, que la Bible est close ; la peur de dégrader la personne de Jésus si on ne voit en lui qu'un homme ; tout cela indique avec suffisamment de clarté combien notre théologie est fausse. La fonction d'un véritable enseignant est de nous montrer que Dieu est et non qu'il a été ; qu'il parle et non qu'il a parlé. Le véritable christianisme - la foi du Christ en l'infinitude de l'homme -, est perdu.

Construites sur le mémorial de leurs ancêtres, les Églises disent ce que Dieu a été et oublient qu'il est. Une prédication sans vie et sans âme nous rapetisse, nous rabaisse, nous recroqueville sur nous-mêmes ; elle réduit par là le cercle de la vie, alors qu'elle a pour mission de le rendre toujours plus infini.

 

page 66

« Mon ange est parti au Ciel » et la rupture ecclésiale

Dans une lettre qu'il se décide à adresser aux responsables de la communauté, Emerson explique, après une exégèse minutieuse des textes bibliques concernés, que Jésus n'a jamais voulu instituer sous forme de rite ce qui n'est qu'un dernier repas entre amis. La ritualisation de la cène détourne des véritables exigences évangéliques, celle d'être saisi par la vérité de l'âme que Dieu anime et en qui il se révèle. Le respect du rituel entraîne aussi une confusion sur la vraie nature du Christ. Unitarien, Emerson, reconnaît en Jésus un maître mais non le fils de Dieu. Célébrer la cène sous cette forme rituelle prête à confusion et transforme Jésus en Dieu. Il explique aussi que les institutions religieuses devraient être tout aussi évolutives que la nature. La vie ne saurait se satisfaire d'éléments figés, imperméables à toutes transformations.
[...]
Emerson veut maintenant se tourner vers cette vie libérée de la fausse religion, celle de la crédulité et des conventions, et s'y consacrer pleinement. Il quitte le ministère, pour être un meilleur pasteur ; il rompt avec l'Eglise pour être au plus près du Dieu de l'âme infinie ; il sort du christianisme institué pour se rendre plus réceptif à la vérité qu'il incarne et qui le transcende. C'est maintenant avec la nature, celle des bois et des rivières de Concord, une nature proche et à jamais insaisissable, toujours offerte et qui toujours se dérobe, une nature sensuelle et idéelle, qu'Emerson va tenter d'accorder sa pensée afin de la rendre transparente à cette nature et aux lois qui la gouvernent. Le pasteur amoureux est désormais un naturaliste : l'auteur de la nature, le poète de l'âme, c'est, pour lui, la même chose.

 

page 73

« Je serai un naturaliste »


Une journée au Jardin des plantes
[...]
Le spectacle du Jardin des Plantes et des rues de Paris enivre Emerson ; il lui apparaît que la vie n 'y est d'aucune façon contenue, confinée ou retenue. Elle jaillit, éclate, se livre sans retenue. Elle ne cache rien et rend tout transparent. Elle déborde, déroute, se donne dans l'excès. Ses flux électrisent tour sur son passage. La vie est mouvement, elle est une dynamique, un don. Il faut maintenant décrire cette vie-là, dans ses excès même, la vivre, prêcher sa vérité.

Le mouvement impétueux de la vie qui déborde d'elle-même, opulente et généreuse, lie entre. elles toutes les composantes du réel. « Comme les choses sont meilleures lorsque elles sont associées à d'autres et non séparées ! », écrit Emerson le soir de sa découverte du Jardin des Plantes.

L'univers est un puzzle plus étonnant que jamais si vous regardez cette série invraisemblable de formes animées, ces papillons brumeux, ces coquillages de spéléologues, les oiseaux, les bêtes, les poissons, les insectes, les serpents et ce principe supérieur de la vie répandu partout dans le monde naissant, dans la roche même des formes organisées. Les formes grotesques ou sauvages, comme les plus belles sont l'expression de propriétés inhérentes à l'homme qui les observe - une relation secrète existe entre les scorpions eux-mêmes et l'homme. Je ressens le mille-pattes en moi - le caïman, la carpe, l'aigle et le renard. Je suis ému par ces sympathies étranges. Je n'arrête pas de me dire : Je serai un naturaliste.

La démonstration physique des relations qui unissent les différentes espèces entre elles, le puzzle constitué par la réunion de leur individualité, permettent à l'humain de se comprendre autrement. Emerson se découvre constitué de ces différentes espèces en voyant devant lui tout l'éventail de leurs relations, ce qui le bouleverse. Le compte-rendu dans son Journal de cette visite confirme les propos de William Rosi dans son étude sur « Emerson, Nature and Natural Science », par lesquels il explique qu'Emerson « n'était pas tant à la recherche d'un dessein intelligent pouvant expliquer pourquoi le monde est ce qu'il est et pourquoi il devient ce qu'il est en train de devenir, que d'une manière de montrer et de souligner les relations des composantes du réel entre elles ».
[...]
Le problème majeur pour Emerson est d'établir des connections entre la nature, dans ses dynamiques propres, et l'humanité elle-même. Il ne se soucie pas tant de souligner l'existence de cette intelligence à l'œuvre, pour lui, elle va de soi, que de faire apparaître les lois qui gouvernent la nature et les correspondances qui lient entre elles ses composantes, humanité incluse, pour penser l'articulation de la morale et du monde physique.

 

page 99

Une pensée de la dissidence

Revenir à soi

[...]
L'une des affirmations les plus connues d'Emerson et qu'il ne cesse de repérer tout au long de son œuvre, est qu'il faut prendre le parti du présent et se détourner du mausolée des pères. Les premiers mots de son premier livre publié, Nature, l'enseignent déjà : « Notre époque est tournée vers le passé. Elle construit les tombeaux de nos ancêtres (...). Pourquoi n'éprouverions-nous pas la joie d'une relation originale avec l'univers ? » John Stuart Mill relève déjà quelques années plus tôt dans son The Spirit of the Age, à quel point « la tendance dominante » est à la comparaison entre « les temps à venir » et ceux du passé. L'œuvre d'Emerson commence par la rupture pour rester à l'affut de ce qu'elle ne va cesser de guetter et de provoquer : la dynamique extravagante de la vie, toujours marquée du saut de la surprise et de la nouveauté.
Traditions et coutumes, livres déjà écrits et esprit de vénération, glossateurs et bibliophiles sont autant de résistances et d'écrans à la seule nécessité qui soit, celle d'établir un contact direct, sans médiation aucune, avec la vie elle-même, la nature, Dieu, la vérité.
« Les générations précédentes contemplaient Dieu et la Nature en face, nous les contemplons par leurs yeux », se plaint Emerson dans Nature.
Il revient désormais aux « Hommes Pensants », aux enseignants, aux pasteurs, à tous les poètes de l'âme d'enseigner l'inverse : oser voir Dieu en face, même si Dieu l'interdit et se dérobe aux regards, penser par soi-même, donner libre cours à l'imagination, faire confiance à ses intuitions et trouver, in fine, son Amérique. Pour ce faire, Emerson s'impose de récuser l'héritage familial, de ne pas emprunter le chemin déjà tracé, d'en frayer un autre et le laisser derrière lui… il s'oblige à rompre avec l'héritage pour refaire alliance avec l'histoire, tel un Milton et, avant lui, un Calvin qui savent que rompre, proclamer les paradis perdus, est la condition de tout recommencement, de l'institution à nouveaux frais, pour Emerson, du christianisme de l'âme, de l'Amérique des voix nouvelles.

 


page 108

Retrouver l’âme
[...]
« Dans les bois Dieu était sûrement plus manifeste que dans le sermon dominical. »
« C'est parfois une mauvaise chose d'aller à l'Église. »
[...]
Revenir à l'âme signifie toujours retrouver la dynamique même de la vie, la vaillance de l'homme et de la nature, se confier au mouvement, à la créativité, à la spontanéité. c'est aussi redonner sa part de crédit à l'homme. « C'est la meilleure part d'un homme qui se révolte contre le fait qu'il soit un pasteur. Nous tombons dans des institutions toutes faites et devons nous accommoder à elles, et cet accommodement est une perte de notre intégrité et de notre pouvoir. Sa bonté se révolte contre les bontés officielles. » cette « meilleure part de l'homme » est selon Emerson sa parcelle d'âme suprême, ce Dieu dont il est habité et qu'il devient lui-même - lui, ce « faiseur de prodiges » qui, en Dieu, est un être vertueux, libre et créateur.

 

 

page 113

Dieu, par des portes dérobées
[...]
Beaucoup de biographes d’Emerson s’accordent pour dire que ces années font du conférencier de Concord un homme en feu, sollicité, exposé, critiqué par les uns et adulé par les autres.

 

 

page 119

Le transcendantalisme ou le soi sans entrave

L’esprit d’enfance et la foi en l’extase
[...]
Si Emerson est pour les transcendentalistes une inspiration directe, ce courant de pensée s'abreuve à des sources diverses. Le transcendantalisme est, en lui-même, une synthèse d'influences multiples et prend des formes variées. On ne saurait limiter ce courant à Emerson même s'il apparaît parfois en être la figure emblématique. Le transcendantalisme n'est ni le club d'Emerson ni celui de ses seuls lecteurs et admirateurs. Celles et ceux qui y participent et s'y reconnaissent donneront à leur pensée des trajectoires et des orientations parfois différentes des siennes. Ils s'intéresseront à des thématiques qui débordent le champ pourtant vaste des préoccupations de l’auteur de Nature. Au-delà de cette diversité, tous partagent cependant des orientations communes qui les rendent « transcendantalistes » : ils souhaitent s'affranchir des modes de pensées, se libérer des conventions du passé et faire éclater leur créativité ; ils désirent aussi cultiver leur être, leur vérité intérieure
qu'ils estiment transcendée par une énergie divine, une puissance de renouvellement qui secoue les systèmes de pensées, les idées reçues, les modes de vie.
« Le transcendantalisme, écrit Emerson, croit aux miracles, dans l'ouverture permanente de l'esprit humain aux nouveaux flux de la lumière et du pouvoir, il croit à l'inspiration, il croit à l'extase. »
Pour Perry Miller « les transcendantalistes sont la contrepartie américaine du romantisme européen bouillonnant ».
Le propos laisse entendre ce que le mouvement représente pour la culture américaine et dans l'imaginaire qu'elle véhicule : un moment de liberté créatrice, de réforme religieuse et sociale, de renouvellement moral.

 

page 145

Le soi à l’essai

L’histoire : une confiance en soi

Comprendre toute l'histoire comme son histoire personnelle permet, en effet à chacun de se savoir impliqué dans l'histoire et de se revendiquer comme sujet singulier. C'est précisément ce que raconte le deuxième essai de la série, l'un des écrits les plus connus d'Emerson et continuellement réédité et commenté : « La Confiance en soi ». « L'imitation est suicide. » « Celui qui voudrait être un homme doit être non conformiste. » « Je fuis père et mère, femme et frère, lorsque mon génie m'appelle. J'écrirai volontiers sur les linteaux de la porte d'entrée : Caprice. » « Tel Joseph abandonnant son manteau aux mains de la prostituée, abandonnez votre théorie et fuyez ! ». « Plus que le prêche, j’aime l’église silencieuse avant le début du service. »

 

page 153

La compensation et ses lois spirituelles

Emerson regrette que les enfants du catéchisme subissent un enseignement qui les prive d'être eux-mêmes en les fermant à l'action de Dieu. « Ne faites pas taire les jeunes enfants en les conduisant contre leur gré sur le banc des églises, en les forçant à poser des questions pendant une heure contre leur volonté. » Le propos résonne ici en écho de ce fameux passage de l'Emile de Rousseau :

Quand vous leur expliquez des articles de foi, que ce soit en forme d'instruction directe, et non par demandes et par réponses. Elles [les jeunes filles] ne doivent jamais répondre que de ce qu'elles pensent et non ce qu'on leur a dicté. Toutes les réponses du catéchisme sont à contresens, c'est l'écolier qui instruit le maître ; elles sont même des mensonges dans la bouche des enfants, puisqu'ils expliquent ce qu'ils n'entendent point, et qu'ils affirment ce qu'ils sont hors d'état de croire. Parmi les hommes les plus intelligents qu'on me montre ceux qui ne mentent pas en disant leur catéchisme

 

 

page 161

Les cercles de l’âme suprême

Rappelons d'abord que Dieu n’est pas, pour Emerson, une entité supranaturelle qui, d'un au-delà incertain récompenserait les bons et punirait les mauvais, ou qui, par miracle, interviendrait quand bon lui semble dans les affaires du monde. Dieu n'est pas le pourvoyeur de bienfaits ou de malédictions ; il est la manifestation de cette âme inscrite au centre de la nature et dans la volonté de chaque homme. Comme dans le Timée de Platon, cette « âme suprême » n'est pas un organe particulier, comme une faculté, une intelligence ou une volonté, mais une source d'énergie, une puissance d'être et d'action.
« Au contact de cette âme, en restant ouvert à l’influx de l'esprit divin dans notre esprit », à l'école de la nature, et en obéissant à ses lois, l'homme est non seulement en Dieu, mais devient lui-même Dieu. « Si un homme a le cœur pur, alors, dans cette mesure il est Dieu ; la sécurité de Dieu, l'immortalité de Dieu, la majesté de Dieu entrent en lui avec la justice. Si un homme dissimule et déçoit, il se déçoit lui-même et renonce à être en relation avec son propre être », affirmait Emerson dans son « Discours aux étudiants en théologie de Harvard ». L'ouverture de l'homme à cette « énergie [qui] fait de lui sa propre Providence, dispensant le bien à sa bonté et le mal à son péché ».
On comprend alors qu'Emerson préfère parler d’ « âme suprême » plutôt que de Dieu. Âme suprême renvoie à une réalité plus vaste et infinie que le vocable Dieu, trop déterminé et limité par la dogmatique chrétienne et monothéiste. Le théologien Schleiermacher a fait de même lorsque définissant la foi comme intuition de Dieu, il parlera d'intuition de l'universel.

 

 

page 233

L’anti-Amérique

« La cause de l’esclave est la mienne ! »

Lors de sa toute première prédication, il évoque la « misère de l'esclave ». Dans une prédication donnée le vendredi saint de 1832, il affirme : « Que chaque homme se dise alors à lui-même : la cause de l'Indien est la mienne, la cause de l'esclave est la mienne ! »
Emerson aborde directement le sujet de l'esclavage lors de son discours commémorant le dixième anniversaire de l'émancipation des esclaves d' Indes occidentales, en 1844. En 1837 Emerson avait déjà consacré un discours entier sur le sujet, après l'assassinat du pasteur abolitionniste Elijah Lovejoy à Alton dans I'Illinois.

[...]
Le conservatisme d'Emerson et des unitariens porte davantage sur la radicalité de l'expression militante, les formes exacerbées de sa visibilité sociale, que sur l'objet du combat lui-même. La pensée de ces mêmes unitariens contribue d'ailleurs largement à donner au mouvement abolitionniste un contenu et une légitimité intellectuels. Nous le relevions plus haut, en rompant avec le calvinisme puritain de l'époque, ces nouveaux pasteurs entendent restaurer l'homme dans ses capacités d'action et de pensée.
L'appel à l'exercice des consciences individuelles, la promulgation d'une culture du soi, lieu de rencontre entre Dieu et l'homme, le rejet de l'inauthenticité sociale en faveur de la sincérité, la nécessité pour chacun de cultiver le sens de la vertu, de se perfectionner moralement, cette pensée de l'ordinaire qui ramène la piété chez soi, tous ces éléments deviennent le ferment d'un égalitarisme social et d'un imaginaire démocratique basés sur la notion d'affranchissement de toutes les tutelles. Ils rendent, de fait, de plus en plus incongru le modèle social esclavagiste du Sud empreint de cette vieille aristocratie aux accents européens.

[...]

C'est en tant qu'intellectuel américain qu'Emerson mène son combat abolitionniste, non sur les tribunes politiques et dans l'agitation sociale, mais dans les salles de conférence. Son but est de ramener l'Amérique à elle-même, de lui rappeler ce qu'elle est : la terre promise d'une liberté où l'esclavage n'a aucune place, sauf à la défigurer, la corrompre, l'aliéner, et à briser l'union. Cette conviction en l'impérieuse nécessité du perfectionnisme moral comme condition des réformes sociales pousse Emerson à parler aux Américains afin de les instruire, de provoquer en eux une autre manière de se comprendre et, ainsi, d'établir un autre rapport au réel, en l'occurrence, de retrouver l'Amérique.

 

page 237

L’éclaireur social

Notons pour l'heure qu’Emerson défend par ces conférences l'idée d'une puissance de vie, comprise comme une volonté de puissance qui tout à la fois bouleverse, irrigue et surmonte les déterminismes et les équilibres sociaux. Il développe une forme de darwinisme social d'avant Darwin. L'ouvrage L'origine des espèces ne sera publié qu'en 1859, mais les propos d'Emerson illustrent une idée qui sera centrale chez Darwin : la survie est une lutte, un combat de tous les instants. L'univers se développe par et sous la forme d'une expansion d'énergie qui fait de la vie elle-même « une volonté de puissance ».
Cette énergie à rechercher offre une santé vigoureuse.
« La première croissance est la santé. La maladie crée un esprit faible et ne peut servir à rien. Elle ne doit pas épuiser les ressources de vie. La santé robuste donne de l'énergie à dépenser, à répandre partout pour inonder les voisinages, les besoins des autres hommes. »
Ce dynamisme social, conséquence de la vie elle-même, n'est pas pour Emerson le fruit du hasard, pas plus qu'il n'est sans objet ou dénué de finalité. « Les choses n'apparaissent pas par chance mais par nécessité. » Emerson défend une approche téléologique : la question du pourquoi le monde, la vie, l'univers, demeure et peut trouver une réponse. « Un homme cultivé, sage en savoir et compétent est la finalité à laquelle travaille la nature ; l'éducation de la volonté est le résultat florissant de toute la géologie et de l'astronomie. » 


page 238

« On dit qu'il y a des millions d'hommes, mais il n'y en a pas encore un seul. » C'est toujours en Dieu et par Dieu que cet homme advient. Comme Emerson le rappelle dans ses conférences sur « le culte » et « la Foi », reprenant des idées largement présentes dans le « Discours aux étudiants en rhéologie de Harvard », Dieu construit ses temples dans les cœurs.
Face à l'esprit matérialiste qui grandit parmi ses contemporains, Emerson souligne que l'âme suprême meut la matière elle-même, il affirme « l'omniprésence et l'omnipotence de Dieu dans la réaction de chaque atome de la nature ». C'est précisément ce que la science enseigne, elle qui symbolise et illustre « l'Esprit universel » qui aiguise le sens moral de l'homme, permet de distinguer le bien du mal et « réunit beauté, musique, tableau et poésie ». L'âme est suprême en tant qu'elle englobe, unifie et relie entre elles toutes les composantes de l'univers.

 

page 241

Emerson constate que les instances normatives elles-mêmes, les lois, les contrats, les constitutions, la Bible, les Églises ne servent à rien « sans d'honnêtes gens ». « On dirait volontiers qu'un chrétien ne possède pas d'esclaves ; - mais les chrétiens possèdent des esclaves. Sûrement ils n'oseront pas lire la Bible. Vous croyez ? Ils citent la Bible, ils citent saint Paul, ils citent le Christ pour justifier l'esclavage » Et Emerson de poursuivre : « Pour interpréter le Christ, il faut avoir le Christ dans son cœur. » 

 

page 299

Conclusion

L’héritier contrarié

La voix d'Emerson qui résonne ici est celle qui polémique contre une Église qui oublie l'âme et contre une Amérique qui perd la sienne. Elle veut briser les institutions corrompues : celles qui ont sacrifié la liberté sur l'autel de l'esclavagisme, cette liberté qui est le mouvement même de la vie impétueuse, indomptable et insaisissable dont la nature est le théâtre. Ces institutions sont aussi celles qui ont figé la foi dans la dogmatique d'un autre âge et englué le soi dans le conformisme ; celles enfin qui ont privé tant d'hommes et de femmes de leur droits, de leur voix.
Emerson met le soi à l'essai pour lui permettre de surmonter le scepticisme provoqué par l'irrémédiable étrangeté de ce qui semblait pourrait être le plus proche. Il veut nous raconter le commun, le familier, afin de le rendre à nouveau accessible, car ce qui nous est le plus sublime se confond précisément avec ce qui nous est le plus ordinaire.


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