Spiritualité

Le Courage d'être
Paul
Tillich
Éd. Labor et Fides
224 pages -
16 €
recension Gilles
Castelnau
.
16 juin 2014
Paul Tillich
pratique la méthode de corrélation qui
consiste à toujours situer les affirmations
spirituelles en rapport avec les préoccupations
humaines. Ainsi, lorsqu’il développe son idée
centrale du courage d’être, selon le titre de
cet ouvrage, il passe en revue toutes les
sources d’angoisse que l’on peut éprouver et
tous les efforts humains de penbsée courageuse,
afin de montrer la réalité de la victoire du
courage que Dieu donne.
Il commence ainsi en étudiant la
conception du courage « de Platon à Thomas
d’Aquin », chez les stoïciens, Spinoza et
Nietzsche. Il parle du non-être et de l’angoisse
chez Denys l’Aréopagite, Jakob Böhme, Leibniz,
Hegel, les différents types d’angoisse, celle du
destin, celle de la mort, du vide, de l’absurde,
de la culpabilité et de la condamnation.
Il mentionne les formes romantiques et
naturalistes, existentialistes du courage
d’être. Le courage du désespoir dans l’art
contemporain et la littérature, dans la
philosophie contemporaine...
Son affirmation du courage de
vivre que l’on peut puiser en Dieu, le courage
d’être participant, dans le chapitre IV et
le courage « d’accepter d’être
accepté », dans le chapitre VI est un
monument incontournable de la spiritualité
moderne.
.
chapitre IV
Courage et
participation
Le courage
d’être participant
page 115
Être ,
individuation et participation
[...] L’affirmation de soi de
l’être humain présente deux côtés que l’on peut
distinguer mais non séparer : l'un est
l'affirmation de soi comme soi, c'est-à-dire
l'affirmation d'un soi distinct, centré-en-soi (self
centered), individualisé, unique, libre
et se déterminant lui-même. C'est ce que chacun
affirme dans tout acte d'affirmation de soi.
C'est ce qu'il défend contre le non- être et ce
qu'il affirme courageusement en assumant le
non-être.
La menace de perdre ce soi constitue l'essence
de l'angoisse, et la conscience des menaces
concrètes auxquelles il est exposé constitue
l'essence de la crainte. L'affirmation de soi
ontologique précède toutes les distinctions
métaphysique, éthique ou religieuse servant à
définir le soi. L'affirmation de soi ontologique
n'est ni naturelle ni spirituelle, ni bonne ni
mauvaise, ni immanente ni transcendante. Ces
distinctions ne sont possibles que parce
qu'elles s'appuient sur l'affirmation de soi
ontologique d'un soi en tant que soi.
De même en est-il des concepts qui,
caractérisant le soi individuel, se situent en
dessous des jugements de valeur : la
séparation n'est pas l'aliénation, le fait
d'être centré-en-soi (self-centeredness)
n'est pas l'égoïsme, l'autodétermination n'est
pas le péché. Ce sont des descriptions
structurales et aussi la condition qui sous-tend
à la fois l'amour et la haine, la condamnation
et le salut.
Il est temps de mettre un terme à la mauvaise
habitude du théologien qui sursaute
d'indignation morale devant chaque expression où
apparaît le terme « soi ». Même
l'indignation morale n'existerait pas sans un
soi centré et une affirmation de soi
ontologique.
[...]
Mais le soi n'est un soi que parce qu'il a un
monde, un univers structuré auquel il appartient
et dont il est séparé en même temps. Le soi et
le monde sont en corrélation, et de même en
est-il de l'individuation et de la
participation. En effet, participation veut dire
précisément que l'on fait partie de quelque
chose dont on est en même temps séparé.
chapitre VI
Courage et
transcendance.
Le courage
d’accepter d’être accepté
page 186
La puissance
de l’être comme source du courage d’être
La rencontre
divino-humaine et le courage d’être
[...] Luther luttait pour une
relation immédiate de personne à personne entre
Dieu et l'être humain. C'est avec lui que le
courage de la confiance atteignit son point le
plus élevé dans l'histoire de la pensée
chrétienne.
Tous les ouvrages de Luther et
particulièrement ceux de sa jeunesse sont
remplis d'un tel courage. Sans cesse, il répète
le mot trotz, « en dépit
de ». En dépit de toutes les négativités
dont il avait fait l'expérience, en dépit de
l'angoisse qui dominait cette époque, il tirait
la force de s'affirmer lui-même de sa confiance
inébranlable en Dieu et de sa rencontre
personnelle avec lui. Conformément aux modes
d'expression de l'angoisse à son époque, la
négativité que son courage avait à surmonter
était symbolisée par les personnages de la mort
et du diable.
C'est à juste titre que l'on a dit que la
gravure d'Albrecht Dürer, Le Chevalier, la Mort
et le Diable, était une expression classique de
l'esprit de la Réforme luthérienne et,
pourrait-on ajouter, du courage luthérien de la
confiance, forme de son courage d'être. Un
chevalier armé de pied en cap chevauche à
travers une vallée, accompagné d'un côté par la
figure de la mort et de l'autre par celle du
diable. Courageux, recueilli, confiant, il
regarde vers l'avenir. Il est seul, mais il
n'est pas isolé. Dans sa solitude, il participe
à la puissance que lui donne le courage de
s'affirmer en dépit des adversités de
l'existence. Son courage n'est assurément pas le
courage d'être participant.
[...]
La culpabilité et
le courge d’accepter d’être accepté
Au centre du courage protestant
de la confiance se trouve le courage d'accepter
d'être accepté en dépit de la conscience de la
culpabilité. Luther et, en fait, toute son
époque ont fait l'expérience de l'angoisse de la
culpabilité et de la condamnation : ce fut
la forme principale de leur angoisse. Le courage
de s'affirmer soi-même en dépit de cette
angoisse est ce courage que nous avons appelé le
courage de la confiance. Il s'enracine dans la
certitude personnelle, totale et immédiate du
pardon divin.
[...]
La formule luthérienne « celui qui est
injuste est juste » (dans la perspective du
pardon divin) ou sa formulation moderne
« celui qui est inacceptable est
accepté » expriment, de façon saisissante,
la victoire sur l'angoisse de la culpabilité et
de la condamnation. On pourrait dire que le
courage d'être est le courage de s'accepter
soi-même comme accepté en dépit du fait que l'on
soit inacceptable.
[...]
Accepter d'être accepté quoique l'on soit
inacceptable est le fondement du courage de la
confiance. Ce qui est caractéristique de ce type
d'affirmation de soi, c'est le fait qu'elle ne
dépend d'aucune condition préalable, morale,
intellectuelle ou religieuse : ce n'est pas le
bon, le sage ou le pieux qui sont habilités à ce
courage d'accepter d'être accepté, mais ceux qui
manquent de toutes ces qualités et qui sont
conscients d'être inacceptables.
[…]
Il faut un courage qui transcende le soi pour
accepter le fait d'être accepté ; il faut
le courage de la confiance, car fait d'être
accepté ne veut pas dire que la culpabilité soit
niée. Si celui qui apporte son aide
thérapeutique essayait de convaincre son patient
qu’il n’est pas coupable, il lui rendrait un
très mauvais service : il pourrait
l'empêcher d'intégrer sa culpabilité à son
affirmation de soi. Il peut l'aider à
transformer des sentiments de culpabilité mal
placés et névrotiques en sentiments authentiques
qui seront, pour ainsi dire, mis à leur juste
place, mais il ne peut pas dire qu’il n'y a pas
de culpabilité en lui. Il accueille son patient
dans la communion avec lui sans rien condamner
et sans rien dissimuler.
C'est à ce point précisément que
l'acte religieux de l’ « acceptation de soi
comme accepté » dépasse la thérapie
médicale. La religion fait appel à la source
ultime de la puissance qui guérit en acceptant
ce qui est inacceptable : elle fait appel à
Dieu. L'acceptation par Dieu, expérimentée comme
pardon ou comme acte justifiant est la seule et
ultime source d'un courage d'être qui soit
capable d'intégrer l'angoisse de la culpabilité
et de la condamnation.
page 210
Le courage
d’être comme clef de l’être-même
Le Dieu au-dessus de
Dieu et le courage d'être
La source ultime du courage d'être
est « Dieu au-dessus de Dieu » :
c'est là la conclusion à notre exigence d'un
dépassement du théisme. Ce n'est que si le Dieu
du théisme est dépassé que l'angoisse du doute
et de l'absurde peut être intégrée au courage
d'être.
[...]
Le Dieu au-dessus du Dieu du théisme est
présent, quoique caché, dans toute rencontre
divino-humaine. La religion biblique aussi bien
que la théologie protestante sont conscientes du
caractère paradoxal de cette rencontre, du fait
que si Dieu rencontre l'homme, il n'est ni objet
ni sujet et que, par conséquent, il est
au-dessus du schème dans lequel le théisme l'a
fait entrer de force.
Elles sont conscientes qu'une conception
personnaliste de Dieu doit être contrebalancée
par une conception transpersonnelle de la
présence du divin. Elles sont conscientes que le
pardon ne peut être accepté que si la puissance
d'acceptation est agissante dans l'être
humain : en langage biblique, que si la
puissance de la grâce se manifeste réellement
dans l'être humain. Elles sont conscientes du
caractère paradoxal de toute prière, du fait de
parler à quelqu'un à qui vous ne pouvez pas
parler parce qu’il n'est pas
« quelqu'un », du fait d'adresser une
demande à quelqu'un à qui il vous est impossible
de demander quelque chose parce qu'il donne ou
ne donne pas avant que vous demandiez, de dire
« tu » à quelqu'un qui est plus près
du « je » que le « je »
l'est à lui-même.
Chacun de ces paradoxes oriente la conscience
religieuse vers une conception de Dieu au-dessus
du Dieu du théisme.
[...]
Le
courage d’être s’enracine dans le Dieu qui
apparaît quand Dieu a disparu dans
l’angoisse du doute.
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