Dieu de Dieu
« Deum de Deo » (symbole de Nicée)
Jacques Pohier
1ère publication : revue « Jésus », 1975
« Dossier Jésus », recherches nouvelles
collectif d'auteurs, Chalet 1977
5 mars 2012
Ce qui me fixe à Jésus et fait que je ne puis m’en passer, c'est ce qu'il a dit de Dieu. C'est le Dieu qu’il a dessiné, construit, manifesté par ce qu'il a voulu être et a été, mais aussi par ce qu'il a refusé d'être et n'a pas été. Je commence à connaître les dieux que les hommes construisent pour les adorer et s'appuyer sur eux ou pour les détruire et se hausser sur leurs débris : au moins ceux de notre culture occidentale et de ses sources sémitiques et grecques. Je commence également à connaître assez bien les dieux que notre inconscient a lui aussi besoin de construire, sortes de points d'ancrage auxquels l'homme doit s'attacher - aussi bien en les niant qu'en les confessant - pour mouiller à bon port, ou plutôt sortes de balises par rapport auxquelles il fait le point pour trouver son cap - et là encore aussi bien en les niant qu'en les confessant. Et la moindre surprise n'est pas de constater qu'en ce siècle censé être celui qu'on nous décrit (« scientifico-technique », « après Marx-Nietzsche-Freud « , « sécularisé », « de la consommation », etc.), les dieux soient encore de tels ancrages et de tels repères. Oui, ces dieux, je commence à les bien connaître ; et comme tout un chacun, je trouve mon cap et mon port en les construisant et en les détruisant.
Mais Jésus m'a à tous les coups. Ou du moins à chaque fois que je ne me laisse pas aller à ce qui fait (j'en suis maintenant persuadé) la part quantitativement la plus importante du christianisme, à savoir : interpréter ce que Jésus a dit et réalisé de Dieu à travers ce que nous disons et construisons de Dieu.
Lorsque j'arrive à faire taire tout le bruit que fait en moi la construction et la destruction des dieux, ou plutôt lorsque je suis bien obligé de m'arrêter un moment pour reprendre souffle - car j'y dépense, comme nous tous, beaucoup d'énergie -, alors le Dieu que Jésus a réalisé, alors Jésus réalisant Dieu, peut se faire entendre. Et là, il m'a à tous les coups.
Non parce qu'il s'amuserait, comme le prétend une conception somme toute très adolescente de la « pédagogie divine », à me prendre toujours à contre-pied (encore que je sois effectivement souvent pris à contre-pied). Non parce que le Dieu que Jésus réalise serait le Tout-Autre ou l’Absent, nouveaux « attributs » de Dieu qui sont totalement inconnus du Nouveau Testament, mais que nous assènent des zélateurs mal consolés d'une présence dont ils avaient hypertrophié et déplacé les signes et les effets : les prosélytes de l'incommunicable se recrutent surtout parmi les mutilés d'une communication qu'ils avaient fantasmée comme absolue. Non : le Dieu que Jésus réalise est là, et bien là ; il est autre, certes, mais non tout autre puisqu'il est avec nous.
Mais si Jésus m'a à tous les coups, ou du moins chaque fois que je lui laisse un peu la possibilité de réaliser son Dieu, c’est parce que son Dieu n'est pas un dieu. Parce que son Dieu n'a pas les qualités (ni les défauts !) que l'homme considère comme étant les attributs divins.
Pensez par exemple au Dieu que Jésus réalise dans sa rencontre avec la femme adultère : je te condamne pas va et désormais ne pèche plus ». Un Dieu conscient de ce qu’il est, de la sainteté de sa divinité, des responsabilités qui sont les siennes à l’égard de lui-même et à l’égard de autres, à l’égard du mariage et du péché, un tel Dieu – bref notre Dieu – ne dit pas cela et ne fait pas cela. Puisqu’il condamne l’adultère, un tel Dieu dit évidemment à la femme adultère qu’il est bien obligé de la condamner, mais que si elle se décide à ne plus pécher, alors il lui pardonnera. « Puisque tu as péché, je te condamne. Mais si tu décides de ne plus pécher, alors je te pardonne. » Ainsi fait notre Dieu ; tel est le Dieu que notre christianisme rend réel. Jésus, lui, dit : « Je ne te condamne pas ; va, et ne pèche plus. » C'est exactement le contraire. Et c'est d'autant plus frappant que par ailleurs Jésus condamne l'adultère avec une sévérité extrême. Mais quand il rencontre la femme adultère, ce qu'il a à faire pour réaliser Dieu n'est pas d'édicter la condamnation de l'adultère mais de lui dire cette chose invraisemblable : qu’il veut être avec elle, qu'il ne la chasse pas, qu'il ne l'exclut pas. Alors, il le lui dit : « Je ne te condamne pas. »
Et c'est seulement après l'avoir ainsi rejointe, c'est seulement après avoir réalisé Dieu comme un « Dieu-avec-la-femme-adultère », qu'il lui dit : « Va, et ne pèche plus », comme une conséquence, comme un fruit, comme un appel qui naît de la rencontre qu'il a effectuée, du Dieu qu'il a réalisé, et non comme un préalable, comme une condition de la rencontre à réaliser : c'est la présence de Dieu qui introduit et ouvre l'espace du « va et ne pèche plus », et non pas l'absence du péché qui introduit et ouvre l'espace de la rencontre avec Dieu.
Ceci est à proprement parler incroyable : on ne peut pas le croire. Tous nos ordres établis, tous nos désordres établis, s'y opposent : l'ordre divin, l'ordre de la religion, l'ordre de la société, l'ordre du mariage, l'ordre de la faute et de la culpabilité, l'ordre du pouvoir social et du pouvoir sacerdotal sur les femmes adultères et sur les pécheurs, ont besoin, pour ne pas s'écrouler, que Dieu ne soit pas ainsi. Mais Jésus ne se laisse pas faire : il se tait, trace des traits sur le sol ; et si nous voulons bien leur faire, à lui et à cette femme le plaisir d'être enfin seuls, il lui dit dans cet ordre : « Je ne te condamne pas : va et ne pèche plus. » Ce n'est pas croyable. Et les pouvoirs n'ont pas à s'inquiéter : on ne le croit pas. C'est inouï Les pouvoirs peuvent être rassurés : on ne l'entend pas.
Ou pensez à Zacbée. « Zachée, descends vite : il me faut aujourd'hui demeurer dans ta maison. » Un Dieu conscient des devoirs de sa charge, un Dieu conscient de ses responsabilités à l'égard de l'homme, un tel Dieu - bref, notre Dieu - ne s'y prend pas comme cela. S'il a l'immense miséricorde de bien vouloir appeler les pécheurs, il dit : « Zachée, je suis si plein d'amour même pour le pécheur que tu es, que je voudrais descendre dans ta maison. Mais il se trouve que tu es une belle crapule ; cela ne dégoûte pas mon immense amour, mais il faudra m'arranger cela : rends tout ce que tu as escroqué, pour une fois fais du bien aux pauvres ; je repasserai ce soir, et si tu as tout remis en ordre je dînerai chez toi. » Tel est notre Dieu.
Tel n'est pas le Dieu de Jésus, le Dieu que Jésus rend réel. Il voit Zachée et il a envie d'aller dîner chez lui. Alors, il le lui dit. Tout simplement. Et Zachée descend vite et l’accueille tout joyeux. Tellement joyeux qu'il en perd un peu la tête, donne aux pauvres la moitié de ses biens et rend au quadruple ce qu'il a escroqué. Après. Comme conséquence, comme résultat, comme fruit de ce que Jésus a réalisé en venant chez lui parce qu'il en avait envie. Et non comme préalable, comme condition à sa venue. Ce qui ne veut pas dire que Jésus ne condamne pas l'escroquerie et plus encore le vol des pauvres. Comme l'adultère. Mais ce qui veut dire qu'être Dieu, en face de Zachée, cela ne consiste pas d'abord à lui rappeler combien tout cela est condamnable (après tout, on n'a pas besoin de Jésus pour le savoir !), mais à lui dire : « Zachée, descends vite... »
Ce n'est pas croyable. Et par conséquent, on ne le croit pas. On se dit que ce n'est pas possible, que Zachée avait bien dû décider avant de revenir à la justice, qu'il avait bien dû appeler Jésus avant, vouloir le faire venir chez lui, « se convertir » comme on dit. Et l’on tord le texte pour faire dire tout cela par le seul fait que Zachée était monté sur l'arbre : « Vous voyez bien qu'il se hausse vers Dieu, et que c'est cela qui rend possible que Jésus l'appelle. » Saint Luc a beau avoir pris ses précautions en précisant que c'était parce qu'il était de petite taille et ne voyait goutte dans la foule, rien n'y fait : c'est incroyable, donc on n'y croit pas ; c'est inouï, donc on ne l'entend pas. Dieu ne peut pas être comme cela. Et nous nous y connaissons en dieux !
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C'est pour cela que je crois que Jésus n'est pas seulement un homme mais qu'il est aussi quelque chose qui vient d'ailleurs que de l'homme. Je sais ce que les hommes disent de Dieu, je sais comment ils le construisent. La façon dont Jésus réalise Dieu est d'un autre ordre. Les experts en dieu ne s'y trompent pas : « Celui-là n'est pas des nôtres. » C'est autre chose que l'homme, qui se dit en Jésus. C'est autre chose que ce que l'homme dit, sait et fait de Dieu, qui se dit, qui se sait et qui se fait en Jésus. Quelque chose d'incroyable, d'inouï. Qui subvertit le divin, l'ordre établi en matière de divin, qui subvertit tous les ordres qui s'autorisent du divin ou qui l'utilisent (« cet homme a blasphémé, crucifiez-le »). Et qui se tient sur le seuil du monde au matin de Pâques.
Oui, voilà de longues années que je m'occupe de l' « affaire-Dieu ». Quarante-neuf ans d'âge et de baptême. Vingt-six ans de vie religieuse, de prière individuelle et collective, de prédication (active et passive), de théologie (active et passive), de ministère (donné et reçu). Trente années et plus de fréquentation des cultures et des philosophies. Vingt années de fréquentation des « sciences humaines ». Quinze années de fréquentation de la psychanalyse. Et tout cela d'abord centré sur l' « affaire-Dieu ». Je commence à m'y connaître un peu en construction et en destruction de dieux. Eh bien, Jésus m'a à tous les coups. Enfin non, pas si souvent que cela : ce serait trop beau, je ne lui laisse pas si souvent la parole. Mais de temps en temps quand même : et c’est très beau. De temps en temps quand même, grâce à lui - c'est le cas de le dire -, un peu aussi - pourquoi ne pas le dire ? - grâce à moi, beaucoup aussi - c'est un plaisir de le dire - grâce à ceux qui croient en lui. Et c'est beau : c'est très beau un Dieu réalisé par Dieu, un Dieu de Dieu. Mais, évidemment, ça déroute.
D'autant qu'en plus, c’est un homme. Et je dis bien : un homme (un = adjectif numéral et article indéfini). Pas LE homme. Ni un SURhomme. Mais un homme. Cela aussi, c’est incroyable. C'est même inquiétant. Donc, on ne le croit pas. Il aurait été plus facile de croire que Jésus était vraiment homme s'il avait été un homme extraordinaire : une sorte de Gandhi par exemple. Etant donné ce que nous pensons de Dieu et du divin, un Dieu qui se fait homme, cela doit donner un homme extraordinaire : la mythologie, l'histoire mythique et mythifiée (voire l'histoire de Jésus telle que le christianisme a tendance à la construire) abondent en exemples.
Mais Jésus a été un homme ordinaire. Il a été un prophète ordinaire comme il y en eut tant dans son peuple, avant, après et en même temps que lui, et ses contemporains n'eurent pas d'évidence contraignante de sa supériorité sur les autres. Il a été un messie ordinaire et même un peu en-dessous de l'ordinaire car son peuple en accueillit bien d'autres comme le messie et l'illusion tomba plus vite en son cas. Il a été un thaumaturge ordinaire : les Juifs, les Grecs et les Romains (sans parler des chrétiens du Moyen Age ou de nos jours) en ont admiré de bien plus spectaculaires le miracle était chose courante en ces époques et Jésus n'a pas battu de record en la matière. D'ailleurs, il n'a cherché à battre aucun record : il est mort pour ses idées et pour ceux qu'il aimait, mais il n'est pas le seul et d'autres, des millions d'autres, ont bien plus souffert que lui pour cela ; il a connu la souffrance, la trahison et l'échec, mais pas plus que tant d'autres ; il a connu l'amitié, la joie et la réussite, plus que beaucoup mais pas plus qu'un grand nombre. Bref, il a vécu de telle façon que, quand il fut condamné, sa mort, sans passer complètement inaperçue, n'a pas suscité beaucoup d'histoires. Incroyable façon de faire l'histoire.
C'est pour moi une autre raison de croire que Jésus n'est pas seulement un homme, mais qu'il est aussi quelque chose qui vient d'ailleurs que l'homme. Je sais comment les hommes construisent l’homme divinisé, je sais ce qu'ils font d'un homme qu'ils prennent pour dieu, je sais comment nous construisons celui qu'en nous, nous prenons pour Dieu. La façon dont Jésus a été homme est d'un autre ordre. Si la façon dont il a réalisé Dieu m'amène à croire qu'il est Dieu de Dieu, la façon dont il a été homme m'amène, elle, aussi, à croire qu'en lui se jouait autre chose que ce qui se joue dans la façon dont l'homme conçoit qu'un Dieu se fasse homme.
Car, là aussi, Jésus m’a à tous les coups. Ou du moins chaque fois que j'arrive à faire taire tout le bruit que fait en moi la construction de l'homme-dieu, de l'homme divinisé, de l'homme qui se prend pour Dieu. Et c'est beau, c'est très beau l'homme que le Dieu de Dieu est content d'être. C'est beau, l'homme, quand celui qui est Dieu non seulement ne joue pas au dieu « en se prévalant de sa condition divine », mais ne joue pas à l'homme parfait, au surhomme, ne cherche pas à incarner tout l'homme. Peut-être faut-il beaucoup de confiance et beaucoup d'espérance pour pouvoir se permettre d'être homme comme cela. Peut-être faut-il être Dieu pour aimer l'homme comme cela, pour aimer être homme comme cela.
Je n'arrive pas à dire tout cela très bien. Voilà pourtant un certain temps que je m'occupe de l'affaire-Jésus. Mais je n'en finis pas d'en trouver, d'en découvrir, et de retrouver, et de redécouvrir : d'en faire mémoire et d'inventer. C'est comme la vie : on en apprend tous les jours. J'espère que cela va durer encore longtemps comme cela. Certains croient que cela durera toujours, après la mort et pour l'éternité. Moi, je n'en suis pas si sûr. Mais de toute façon, si la mort me laisse le temps de me retourner sur ce qu'aura été ma vie, je pourrai me dire que Jésus a été cela, qu'il l'est toujours, et qu'il le sera pour les siècles des siècles. Et que moi, j'ai eu vraiment de la chance d'avoir fait sa connaissance. Et que vraiment, ça valait la peine d'avoir vécu et d'avoir été un homme. Puisque j'avais connu le Dieu de Dieu.