
Le frère Jacques-Marie Pohier
Propos d’un théologien
Jacques-Marie Pohier
ICI - Informations catholiques internationales
15 avril 1971
4 mars 2012
Un théologien - même lorsqu'il le désire - a bien du mal aujourd’hui à poursuivre des recherches à l'abri des murs de son cabinet : les moyens de communication sociales lancent ses thèses dans le public avant même parfois qu'il les aient complètement élaborées, pour peu qu'elle apparaissent révolutionnaires ou scandaleuses.
Quel est donc le rôle et la mission du théologien à notre époque ? C'est sur ce sujet très actuel que réfléchit Jacques Marie Pohier, dominicain, professeur au Saulchoir, dans le « Propos » que l'on va lire.
Voici maintenant vingt et un ans que je pratique la théologie. D'abord comme étudiant. puis comme professeur. Ces vingt et un ans ne m'autorisent peut-être pas à me considérer comme majeur, mais ils m'obligent à me demander ce que je dois être comme théologien. Eh, bien ! que l'on réserve plutôt l'appellation de témoin pour les martyrs, les prophètes et les apôtres. je ne puis plus continuer d'être théologien si cela ne consiste pas d'abord à être un témoin. Témoin de quoi ? De la foi, certes. Mais comment ?
Une rencontre irremplaçable avec Thomas d’Aquin
L'ordre dominicain m'a formé à la théologie - c'était au début des années 50 - en me faisant longuement fréquenter un maitre : mon frère Thomas d'Aquin. Sept années durant, j'ai passé l'essentiel de mon temps à vivre dans sa pensée, mieux vaudrait dire : à vivre sa pensée. Rencontre irremplaçable : on ne devient témoin que pour avoir rencontré un autre témoin, que pour avoir vécu à son ombre, ou plutôt dans sa lumière. Ma vie durant, je me réjouirai d'avoir été modelé par une telle lumière. Lumière d'une foi exceptionnelle : celle d'un saint. Lumière exigeante, acérée comme le glaive, d'une intelligence qui portait à leur extrême l'audace et d'humilité de la raison.
Mais c'était aussi l'époque de la pleine floraison pour ce que l'on devait appeler le renouveau biblique, le renouveau patristique, le renouveau liturgique. Abraham, Elie, David, Isaïe, Luc, Paul et Jean n'étaient plus seulement des personnages de l'histoire sainte, des auteurs scripturaires ou des exemples célébrés par la liturgie : ils étaient des témoins de la foi. Et j'apprenais d'eux comment ils avaient rencontré Dieu, comment ils avaient témoigné de cette rencontre, quelle intelligence ils en avaient élaborée et communiquée.
On m'avait aussi appris à déceler, dans le discours apparemment si abstrait de Thomas d'Aquin, toutes les rumeurs de son monde : celui des maitres ès arts qui philosophaient autour d'Aristote retrouvé, celui d'une société secouée par les avatars de la féodalité, la naissance des communes et des nations, celui d'une Eglise où les mutations de la papauté, de la vie religieuse, de la vie laïque aussi, n'étaient pas moindres que celles d'un autre temps. Et j'apprenais de même à reconnaitre, dans ce que l'on appelait la « théologie » de Paul, ou celle de Jean, ou celle d'Isaïe, le témoignage d'une communauté de croyants. Je découvrais que ces témoins de la foi avaient œuvré pour une communauté d'hommes, située en un lieu et en un moment très précis de leur recherche d'eux-mêmes, de leur rencontre avec Dieu et avec les autres, mais aussi de leur séparation d'avec Dieu, d'avec eux-mêmes, entre eux, ou d'avec les autres.
Plus encore. je découvrais que c'était cette communauté de croyants qui avait œuvré en eux, à travers eux, les engendrant, les poussant au-devant d'elle, parfois jusqu'à les projeter dans la solitude et la nuit ou elle refusait de les rejoindre après les y avoir jetés, et se retrouvant pourtant en eux, se trouvant grâce à eux. Et j'apprenais que chacun, à leur façon n'avaient été pour les leurs des pères dans la foi que dans la mesure où ils avaient été leurs frères en humanité et en rencontre de Dieu, voire leur semence et leur trace. Et cela, je l'apprenais aussi d'Irénée, de Jean Chrysostome, d'Augustin...
Je l'apprenais même des papes et des conciles. J'allais bientôt oser l'apprendre de Luther et de Barth. Il faut être le frère et le fils des hommes pour être témoin.
La difficulté d'être théologien en 1971
Et me voici en 1921, ayant continué d'apprendre cela non plus dans la découverte enthousiasmante de ces témoins qu'avaient su être les théologiens des temps passés, mais dans la dure pratique d'avoir à parler moi-même : au fil des mois et des années, il faut faire des cours, des conférences, des articles, des livres. Le plus souvent, c'est la demande qui commande. Je pense souvent à saint Augustin, qui mit vingt ans à écrire l'ouvrage dont il rêvait sur la Trinité, parce qu'il était sans cesse requis au jour le jour par ses tâches d'évêque et de théologien « à la demande », à saint Thomas qui n'a jamais rien écrit d'autre qu'à la demande, son seul ouvrage « gratuit » n'ayant jamais été qu'un manuel de théologie pour les étudiants. qu'il n'eut pas même le temps de finir C'est finalement une bonne chose que le théologien soit commandé par la demande : demande des hommes qui cherchent Dieu, demande des croyants qui cherchent l'intelligence de leur foi, a travers quoi se déchiffre la demande de l'Esprit de Dieu qui veut habiter la raison des hommes.
Mais pour continuer d'être cela, que faut-il faire en i971 ? Je vois une difficulté quasi insurmontable dans la situation actuelle du théologien.
D'une part, il lui faut être un homme d'étude, de travail acharné, voire d'érudition. La Bible, les Pères, le Magistère. L'Orthodoxie, la Réforme, l'histoire de l'Eglise, celle des idées et des mœurs, la philosophie, etc. L'ignorance ne pardonne pas. L'inculture des clercs, leur mépris ou leur retrait du travail intellectuel, les feraient exclure de toute autre discipline. J'ai vu chez certains maitres ce que leur théologie la plus immédiatement au service de l'intelligence contemporaine de la foi devait de densité, de réalité de chair et de sang, à l'acharnement de leur érudition. Et n'est-il pas dommage que ceux-là mêmes qui se réjouissent de voir un théologien aussi cultivé qu'Hans Küng poser une question réelle sur l'infaillibilité du pape, soient obligés de dire (non par un souci vétilleux d'exactitude historique ou d'orthodoxie crispée, mais précisément pour que la vérité puisse se faire jour) qu'une étude plus rigoureuse de déclarations de Vatican I ou de l'ecclésiologie des Pères, ou de ce que peut nous apprendre l'orthodoxie, aurait permis de mieux poser la question, puisque question il y a, et qu'il faut la poser ?
Mais d'autre part, j'ai vu tant de fois la théologie se réduire à un commentaire purement livresque du passé. Combien de théologiens thomistes n'ont été que des répétiteurs de saint Thomas : non pas témoins de la foi, pas même témoins de saint Thomas, mais gardiens méticuleux et jaloux d'un monument qu'ils faisaient visiter. Un architecte n'est pas quelqu'un qui fait visiter Chartres. Nous succombons sous le poids des thèses et des articles sur le messianisme chez tel petit prophète, sur tel verset de Luc ; les textes les plus obscurs de la patristique, du médiévisme, etc. ont leur éditeurs et leurs commentateurs. Et tant mieux. Mais les théologiens sont souvent comme ces chevaliers français de la bataille de Crécy, qu'il fallait hisser avec un palan sur leur monture et qui pouvaient à peine bouger : on sait comment les Anglais en disposèrent. Mais il y a, des jours où l'on se demande s'il y a encore un cheval pour porter ces monuments, et s'il est encore des hommes pour se donner la peine de les y hisser.
Être un vivant parmi les vivants
Car les hommes sont ailleurs : ils ont autre chose à faire, même pour croire. L'homme-théologien n'est-il pas lui aussi ailleurs que dans son armure : peut-être même faudrait-il le lui souhaiter. Et c'est l'autre difficulté du théologien en 1971. Comment être un vivant, comment vivre avec les vivants, là où se vit l’humanité, là où se vit la foi ?
Homme de travail et d'études, le théologien a presque toujours été jusqu'à présent, en Occident du moins, un homme de cloître ou de séminaire. Il avait souvent aussi, comme on dit, quelque « ministère ». Et j'ai pu voir, chez certains maitres, ce que leur théologie devait de densité, de réalité de foi, à leur vie cachée de prière, à leur prédication ou à leur rencontre, fût-elle épisodique, avec les hommes. Non moins que de la culture et de l'érudition, le théologien a besoin des lentes et secrètes germinations de la foi dans sa vie : il lui faut proclamer la parole. Pour son intelligence de la foi, il lui faut chercher Dieu et convoquer l'assemblée de ceux qui le cherchent autour de la parole et du pain.
Mais où se rassemblent les hommes, ou les croyants partagent-ils la parole et le pain ? J'ai appris que le théologien ne pouvait être témoin de la foi que si c'était une communauté de croyants qui œuvrait à travers lui, que s'il était façonné par la communauté des hommes : leur semence et leur trace. De quels hommes suis-je le compagnon ? De quel monde suis-je le fils et le témoin ? Je m'inquiète de nous voir si souvent, théologiens ou non, juxtaposer l'Église et le monde par un « et ». Ah ! certes, Dieu n'est pas l'homme et l'homme n'est pas Dieu. Mais mon Dieu est celui de Jésus-Christ, lequel n'était pas seulement Dieu fait homme. Et c'est bafouer l'Evangile, et c'est l'interpréter de façon aussi irrecevable par l'exégèse la plus scientifique que par la foi la plus vivante, que d'utiliser sa distinction entre l'esprit du monde et l'Esprit de Dieu comme s'il ne s'agissait pas que l'assemblée des croyants se fasse monde, comme Dieu s'est fait homme et que le monde devienne le temple de Dieu, la maison ou il est chez lui, sa demeure avec les hommes.
Comment le théologien doit-il demeurer avec les hommes pour être témoin de Dieu, quelle doit être sa maison : celle de son corps et de son cœur, celle de son intelligence aussi ? Où habitons-nous, théologiens ? Avec qui vivons-nous ? Nous faut-il quitter nos cellules, nos églises, nos bibliothèques pour aller habiter dans la maison des hommes ? Quel est le monde dont on entend la pulsation dans nos écrits, dans nos paroles ? Pouvons-nous être, à notre façon, des pères dans la foi pour des hommes dont nous ne serions pas les frères et les fils ? Quel monde peut être chez lui dans nos écrits, dans nos paroles ? Quel Dieu peut-être chez lui dans nos écrits, dans nos paroles ? Quels hommes peut-il y rencontrer ?
Voici maintenant vingt et un ans que je pratique la théologie. Mais il y a près de trente ans que murmurent en moi ces vers d'Apollinaire :
« Vous dont la bouche est faite à l'image de celle de Dieu
Bouche qui est l'ordre même
Soyez indulgents quand vous comparez
A ceux qui furent la perfection de l’ordre
Nous qui quêtons partout l'aventure.
Nous ne sommes pas vos ennemis
Nous voulons vous donner de vastes et d'étranges domaines
Où le mystère en fleurs s'offre à qui veut le cueillir...
Nous voulons explorer la bonté, contrée énorme où tout se tait.
Pitié pour nous qui combattons toujours aux frontières
De l'illimité et de l'avenir
Pitié pour nos erreurs, pitié pour nos péchés...