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Spiritualité

 

 

La conception virginale de Jésus

de quoi s'agit-il ?

 

 

Jacques Pohier

 

Revue « Jésus »
environs 1978

 

 

4 mars 2012

Savoir si la conception virginale est un fait historique ou un théologoumène est évidemment fort important, et Hugues Cousin a raison de poser le problème comme le font actuellement nombre de théologiens et d'exégètes, ou plus largement - et plus significativement. - beaucoup de croyants. Mais ce n'est peut-être pas la seule question importante, ni peut-être même la plus décisive. Car ce que la foi mettrait en scène dans un théologoumène, parce qu'elle le considérerait comme vrai et devant être dit, pourrait fort bien être assez analogue, ou absolument identique, à ce que la foi lirait dans un fait historique attesté : avoir la même signification et la même portée. Donc, théologoumène ou fait historique, il faut se demander : de quoi s'agit-il ?

Certainement pas, sauf pour quelques dévots emportés par leur mouvement, d'une condition sine qua non de la divinité de Jésus : « Pour que Jésus soit vraiment Dieu, il est nécessaire que Jésus ait été virginalement conçu et enfanté par une vierge. » Mais bien plutôt d'une conséquence de la divinité de Jésus : « parce que Jésus était vraiment Dieu, il … que sa conception ait été virginale », le verbe à compléter pouvant varier de : « convenir » (ce sont les célèbres arguments de convenance), « être normal », jusqu'à « s'en suivre quasi inéluctablement » de même (en pensée, en parole, par action ou par omission) « s'en suivre nécessairement » (mais c'est là péché d'hérésie). Dans tous les cas, il s'agit du caractère non point tant surhumain que divin de Jésus-Christ, illustré par les conditions de la conception et de la naissance de Jésus de Nazareth.

La conception virginale n'est pas d'abord un privilège de Marie, mais un privilège de Jésus. C'est de Jésus qu'il s'agit, et elle dit ce qu'est Jésus. Marie, une fois de plus, est servante : non seulement de Dieu le Seigneur, mais de son fils ; sa virginité sert à dire ce qu'est Jésus.

Je viens de passer de la conception virginale de Jésus à la virginité de Marie. A très proprement parler, il ne s'agit pourtant pas exactement de la même chose : la conception virginale de Jésus exige seulement que Marie soit restée vierge en ce qui concerne la conception de Jésus, mais elle n'exige pas que Marie ait été vierge, si j'ose dire, par ailleurs. Mais précisément, peut-il y avoir un ailleurs ? Ce que la tradition chrétienne a lu dans les récits de Matthieu et de Luc, comme un fait historique attesté ou comme un théologoumène, ne se contentera point de la conception virginale de Jésus mais ira, d'un seul et même mouvement, jusqu'à l'affirmation de la virginité intégrale de Marie, avant et après la conception de Jésus. Ceci ne semble plus concerner seulement ou d'abord Jésus, comme sa conception virginale, mais semble, cette fois-ci, concerner surtout Marie.

En fait, il n'en est rien : dire que la conception de Jésus aurait pu être virginale mais que Marie aurait pu ne pas être vierge « par ailleurs », c'est-à-dire dans la conception d'autres enfants ou dans un rapport sexuel avec un homme (indépendamment de la conception de Jésus ou de tout autre enfant), dire cela, donc, est insupportable à ce qui se dit dans la seule affirmation de la conception virginale, car c'est dire qu'il y aurait pu y avoir pour Marie un « par ailleurs », qu'il y aurait pu y avoir dans sa vie autre chose de radicalement important et de substantiellement gratifiant que son rapport à Jésus, que l'on pourrait avoir - et désirer - un autre rapport (à un homme et à un autre enfant) lorsqu'on a ce rapport-là avec Jésus. C'est donc porter radicalement atteinte aux privilèges de Jésus, un peu comme dans cette histoire juive où Marie finit par avouer à une vieille juive convertie qu'elle accueille au Paradis que, dans le fond, ce qu'elle aurait voulu, elle, c'était une fille... Comme la conception virginale, la virginité de Marie « par ailleurs » est, elle aussi, un privilège de Jésus, ou plutôt elle ne dit quelque chose de Marie que pour pouvoir dire quelque chose de Jésus. Elle dit que Marie est vierge sous tous rapports pour dire qui est Jésus et quel rapport il mérite qu'on ait avec lui.

 

.

 

Malraux disait à peu près (je cite de mémoire) : « J'appartiens à une génération d'hommes qui, même à quarante ans, n'arrivaient pas encore à croire vraiment que leurs parents font l'amour. » S'il y a erreur à penser que c'est là une question de générations, il y aurait encore bien plus erreur à croire que c'est là seulement tabou sur la sexualité des parents ou sur la sexualité en général : certes, ce l'est aussi, mais c'est bien plus radicalement affaire d'affirmation de soi par le sujet, de constitution de soi, d'image, de fantasme de soi. Une certaine vulgarisation psychologique nous a familiarisés avec les sentiments de rivalité que l'enfant éprouve à l'égard de ses puînés. La chose est vraie, mais elle ne doit pas être réduite à l'une de ses raisons - d'ailleurs réelle et puissante - à savoir que l'enfant voudrait garder pour lui seul ses parents, et particulièrement sa mère. Plus radicalement, ce qui est en cause, c'est le fantasme selon lequel le sujet éprouve qu'il aurait dû suffire à ses parents, qu'il devrait être leur seul objet d'amour : qu'ils aient voulu ou accepté un autre enfant que lui, voilà ce qui ruine les privilèges de celui que Freud a appelé « Sa Majesté le Bébé » et qui reste pour chacun d'entre nous, tout au long de sa vie, le modèle de la façon dont nous nous regardons nous-mêmes et de la façon dont nous estimons que les autres devraient nous regarder.

Ce qui est vrai de la progéniture des parents l'est tout autant de leur vie sexuelle et plus généralement de leur relation amoureuse et conjugale. Ici, encore, la vulgarisation psychologique nous a familiarisés avec les sentiments de rivalité et de jalousie qu'éprouve par exemple un fils - puisque c'est de Fils qu'il s'agit ici - à l'égard de son père. Certes, il s'agit bien là aussi d'une rivalité dont la mère est l'enjeu. Mais ici encore, il s'agit plus radicalement du fantasme que le sujet a de lui-même : tout autant - et plus encore - qu'à son père, c'est à sa mère qu'il en veut d'avoir besoin de quelqu'un d'autre que lui. Suffire à la mère, suffire à celle qui est aussi celle dont tout lui vient, est le plus beau titre de gloire qu'un fils puisse envisager ; la mégalomanie du désir étant ce qu'elle est, il faut même dire que c'est le seul titre de gloire dont le fils pourrait vraiment se satisfaire. Parce que la mère est objet primordial, l'assurance primordiale du fils, l'identité qu'il revendique primordialement, c'est que cet objet primordial n'ait pas besoin d'un autre objet d'amour que lui : s'il lui suffit, il est tout, il est lui. Il faut qu'il lui suffise pour qu'il soit lui.

Ajoutons que si le fantasme qu'a le sujet de son identité et de sa grandeur exige donc que la mère n'ait pas d'autre objet que lui (ni autre enfant ni homme), donc qu'elle soit une mère-vierge, il exige complémentairement que le sujet ne se donne pas d'autre objet d'amour que l'objet dont il attend tout. A la mère-vierge, correspond le fils-vierge. Ici encore, il faut bien voir que n'est pas seulement en cause - bien que ce soit aussi le cas - un tabou de la sexualité ou une impuissance à se donner un objet sexuel, mais plus radicalement le fantasme d'être celui qui suffit à la mère et en qui la mère trouve toute sa complaisance. Que le fils se donne à son tour un autre objet sexuel, et tout le système s'écroule ; mais cette virginité du fils n'est que seconde : elle est le prix à payer pour garder le choix exclusif de la mère. On aura d'ailleurs compris que la mère-vierge et le fils-vierge ne renoncent pas à toute relation sexuelle, car leur relation est une certaine relation sexuelle, la prohibition de l'inceste étant le meilleur témoin et le signe le plus éclatant que c'est bien de sexualité qu'il s'agit.

Comment le Jésus de l'histoire s'est-il présenté ? Sur quoi a-t-il fondé son identité, quelle grandeur a-t-il prétendu être la sienne ? Comment la génération apostolique nous a-t-elle présenté le Christ de la foi ? Quelle identité a-t-elle annoncée, quelle grandeur a-t-elle célébrée ? L'étonnant ne serait pas de constater que seraient à l'œuvre dans la foi chrétienne les dynamismes et les mécanismes dont il vient d'être question : il est normal qu'ils y jouent un grand rôle, sous leurs modalités pathologiques ou sous leurs modalités normales, puisque ce sont là des facteurs constitutifs pour tout un chacun, qui jouent par exemple un rôle non négligeable et même fondateur dans la relation amoureuse et sexuelle la mieux réussie d'un homme avec une femme.

Mais l'étonnant - surtout si l'on s'avise de la place que leur ont ensuite donnée diverses formes historiques du christianisme - est de constater l'absence totale de ces références dans ce que les évangiles nous disent être la prédication et la vie de Jésus de Nazareth. Jésus a pu dire tout ce qu'il avait à dire sur son Père et sur lui, sur ce qu'il était et sur ce que son Père voulait qu'il soit, sur le Royaume, etc., sans faire aucunement état ni du statut sexuel de sa mère ni du sien propre, sans faire aucunement état de la relation que sa mère aurait eue avec lui ni de celle qu'il aurait eue avec sa mère, pas plus d'ailleurs que de la relation que sa mère aurait eue ou n'aurait pas eue avec un mari ou avec d'autres enfants que lui. Il n'a pas eu à parler de cela pour parler de ce dont il avait à parler ni pour dire qui il était : et l'on sait qu'il n'a pas hésité à présenter ses privilèges de la façon la plus affirmée ou la plus déconcertante pour son auditoire.

Il en va de même pour les diverses communautés et annonces de la génération apostolique. Hugues Cousin l'a rappelé : Paul et Jean peuvent dire tout ce qu'ils ont à dire sur le Christ sans avoir à faire aucunement intervenir ces thèmes ; on sait que la spéculation ne les effrayait pourtant pas, et qu'ils n'ont ni l'un ni l'autre hésité à exalter les privilèges du Christ au-dessus de tout ce que le cœur et la chair de l'homme pouvaient concevoir. Il en va de même pour toutes les traces que nous possédons du kérygme primitif. En revanche, Matthieu et Luc (mais pas Marc) énoncent et développent le thème de la conception virginale au début de leurs évangiles. Mais il faut remarquer d'une part que, comme le rappelle Hugues Cousin, c'est pour montrer qu'en Jésus Dieu intervient personnellement de façon exceptionnelle pour le salut des hommes, et d'autre part que ceci ne joue aucun rôle dans tout le reste de leurs évangiles et que rien ne serait changé de ce qu'ils ont voulu dire sur Jésus, sur sa personne et sur son œuvre, sur Dieu et son action de salut en Jésus, si cet élément de la conception virginale en était retranché. Ce qui n'est évidemment pas une raison pour l'en retrancher, mais ce qui montre que cela n'était pas fondateur dans leur propre message, comme le sont par exemple la Passion et la Résurrection, ou même le Sermon sur la montagne.

Il faut donc reconnaître ceci : pour le Jésus de l'histoire tel qu'il apparaît dans les évangiles, le statut sexuel de sa mère et le sien propre n'ont aucun rapport avec sa mission et sa personne. C'est également ce qui apparaît chez Paul, Jean, Marc et ce que nous savons du kérygme primitif. Quant à Matthieu et Luc, s'ils parlent bien de la conception virginale, ils n'éprouvent aucun besoin de dire quoi que ce soit sur ce que j'ai appelé « la virginité par ailleurs et sous tous rapports », ni sur le statut sexuel de Jésus lui-même. Cela suffit à prouver que si cette conception virginale est incontestablement pour eux un signe du caractère exceptionnel de Jésus et de l'action de Dieu, elle n'est absolument pas un signe de ce qui prend appui sur ce qu'il ont dit pour exalter la virginité symétrique de la mère et du fils.

Mais alors, s'il ne s'agit pas en cette affaire des privilèges de Jésus-Christ, tels que Jésus de Nazareth et les communautés apostoliques les ont proclamés et revendiqués, de quels privilèges s'agit-il, de quels fils s'agit-il d'affirmer les privilèges, quels sujets se trouvent investis des privilèges qu'ils veulent être leurs en affirmant que tels étaient les privilèges de Jésus et de Marie ? Il doit bien s'agir quand même de fils et de mères ou plutôt de fils qui tiennent de tels discours sur leur mère pour pouvoir asseoir et renforcer les privilèges qu'ils revendiquent. Is fecit cui prodest. Faut-il rappeler que celle que saint Augustin décorait du triple titre de : « Mère-Épouse-Vierge », c'était l'Église ? Est-ce le moment de signaler que les trois derniers dogmes solennellement proclamés sont les suivants : l'Immaculée Conception (1854), l'infaillibilité pontificale (1870), l'Assomption (1950)? Convient-il de se demander pourquoi il y a eu de saintes associations de mères de prêtres, mais jamais de pères de prêtres ? Doit-on dresser des corrélations entre l'insistance sur la virginité de Marie, l'insistance sur le suprême pouvoir pontifical et sur la centralisation de l'autorité, l'insistance sur la suréminente du caractère et du pouvoir sacerdotal, l'insistance sur la nécessité de contrôler de fort près la vie sexuelle des fils et des mères (on a toujours été plus indulgent pour les pères, surtout s'ils soutenaient par ailleurs les bonnes œuvres) ? De quelles géographies, de quelles géologies va-t-il falloir dresser les cartes ? Quelle histoire cela va encore être... Quelle histoire était-ce ?


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