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Jacques Pohier


1926-2007

 


Michel Leconte

 

 

4 mars 2012

J’ai rencontré Jacques Pohier en 1979 alors que venaient de tomber sur lui de lourdes condamnations du Vatican : interdit d’enseigner, de prêcher et de célébrer l’eucharistie. J’ai cheminé avec lui une dizaine d’années pendant lesquelles il me fit découvrir Jésus-Christ d’une façon telle que je n’ai jamais pu l’oublier. Il fut pour moi un témoin lumineux de l’Evangile. Je me souviens de son écoute attentive, fraternelle et bienveillante témoignant d’un sens de l’humain exceptionnel. Voici une anecdote significative de son esprit : alors que nous parlions de la parabole du Père et des deux fils et qu’il me disait qu’on faisait souvent l’éloge du cadet qui revient chez son père, il ajouta « Mais j’espère bien qu’il a pu repartir ! ». Ce trait d’humour n’était pas anodin : Dieu veut l’homme libre.

Jacques Pohier est né le 28 Août 1926 à Etrépagny dans le département de l’Eure. Après des études à la Sorbonne, il entre chez les dominicains en 1948 où il est ordonné prêtre en 1954. Il étudie la théologie aux facultés dominicaines du Saulchoir, puis la psychologie à l’université de Montréal (Canada) de 1956 à 1959. Licencié en théologie et docteur en philosophie, il devient professeur au Saulchoir, vice-recteur des facultés et doyen de la faculté de théologie. Il fut membre du comité de direction de la revue internationale de théologie « Concilium » de 1971 à 1988.

Parmi ses publications, outre de nombreux articles, il convient de mentionner les livres suivants :
- Psychologie et Théologie (Cerf 1967)
- Au nom du Père - Recherches théologique et psychanalytiques (Cerf 1972)
- Quand je dis Dieu (Seuil 1977)
- Dieu, fractures (Seuil 1985)
- La mort opportune (Seuil 1998)

J’étais, en tant que psychologue, particulièrement passionné par ses écrits, mais aussi par sa démarche psychanalytique. Il savait qu’on ne peut valablement pénétrer ce domaine sans être passé soi-même sur le divan et il ne fut jamais un théoricien abstrait. Il fit une analyse personnelle avec Serge Leclaire de 1962 à 1966. Il participa ensuite aux séminaires de Conrad Stein et publia de nombreux articles, en particulier, dans la revue « L’inconscient » où paru son étude théologique remarquable intitulée « la paternité de Dieu » à coté de l’article célèbre de Conrad Stein : « Le père mortel et le père immortel. Fragments d’un commentaire de « L’interprétation des rêves » de Sigmund Freud ». C’est dans la revue canadienne « Interprétation » qu’il publia en compagnie de Paul Ricœur, en 1969, l’important article intitulé « La primauté du Père comme attribut du Fils dans la foi chrétienne » où il s’interroge sur la question : le christianisme est-il une religion du Père ? Le Fils de Dieu n’a t’il pas pris sa place ainsi que Freud l’affirme dans « Moise et le monothéisme » ? Quelles en sont les conséquences pour le statut que le chrétien acquiert ainsi en devenant lui-même fils de Dieu ?

La psychanalyse fut un bouleversement jusque dans sa théologie même. Jacques Pohier expose son cheminement spirituel et intellectuel dans son livre paru en 1985 : « Dieu, fractures  . C’en fut un aussi dans sa vie, car Rome lui fit payer très cher son engagement à propos de ses positions sur la contraception et sur la loi de dépénalisation de l’avortement, prenant prétexte d’une formulation jugée hérétique de la résurrection de Jésus-Christ (l’homme Jésus n’est pas ressuscité, c’est Dieu qui s’y atteste en confirmant la prédication de Jésus) et de son refus de donner à la passion de Jésus-Christ « une valeur rédemptrice ou sacrificielle » dans son livre « Quand je dis Dieu ».

Dans le chapitre intitulé « Où est mon Dieu ? » de ce livre condamné par l’ex Saint office, J. Pohier expose sa conception originale de la présence de Dieu, illustrée par l’épigraphe d’Eckhart en tête de l’ouvrage : « La déité devient Dieu quand les créatures disent Dieu ». La présence de Dieu est située, c’est-à-dire dans l’arche d’alliance, entre les deux ailes du séraphin et pas ailleurs ni partout ! Présence de Dieu, ici, là, maintenant ; affirmation d’une incarnation de cette présence, historique, contingente, qui dépend de l’homme car c’est lui qui l’effectue. C’est ce qui s’est passé en Jésus : il est, lui, homme situé, sans transcender la contingence, l’espace ouvert des deux venues, de Dieu et de l’homme. Le Christ est exemplaire car il est une arche d’alliance, passée parmi nous à un moment du temps pour nous instruire de notre rapport à Dieu. Dieu créateur, c’est-à-dire posant et aimant la différence entre Lui et nous. Le Vatican estima que cela portait atteinte à l’idée chrétienne du Dieu transcendant…

J’ai personnellement été particulièrement touché par les quatre chapitres de la troisième partie de son livre intitulé « La mort de Jésus de Nazareth » dans lesquels Jacques Pohier déconstruit la conception sacrificielle substitutive et rédemptrice de la mort de Jésus, conception née d’une culpabilité à laquelle, paradoxalement, on tient beaucoup. Cette conception est pour Pohier, en contradiction avec la prédication et la praxis de Jésus qui affirme, par exemple, que « les prostituée et les publicains (paradigmes de l’abomination morale de ce temps) nous précèderont dans le Royaume de Dieu. » Le Dieu de Jésus se donne inconditionnellement aux hommes, fussent-ils les plus détestables pécheurs à nos yeux. Le Dieu de Jacques Pohier n’est pas le banal soutien de la morale commune et religieuse car ce que Jésus disait de Dieu était si original et déplacé par rapport à ce qu’on a l’habitude d’en dire, qu’on a pas pu le suivre très longtemps sur cette voie : « ce langage est trop fort ! Qui peut l’écouter ? » (Jn 6, 60). Jésus subvertissait l’idée de Dieu, l’ordre religieux et l’ordre civil, que ce soit celui qui règne à l’intérieur de soi, celui de la famille, ou celui du groupe social auquel on appartient. C’est pourquoi Jésus a été éliminé par les croyants à cause de ce qu’il disait de Dieu. L’incident du Temple ne fut qu’un prétexte pour l’arrêter car il fallait que cet homme meure puisqu’il disait sur Dieu quant au péché autre chose que ce que Dieu était censé dire. Jésus est mort pour ce Dieu là, les conceptions sacrificielles dans lesquelles Dieu pardonne le péché des hommes grâce à l’immolation sanglante de Jésus lui volent sa mort.

Son maître en théologie fut au début de sa formation, Thomas d’Aquin ». Il fut spécialement marqué par cette phrase qu’il citait encore dans une émission de la RTBF en 2002 : « Après avoir parlé de Dieu et de ses attributs, nous allons parler de l’homme comme image de Dieu, c’est-à-dire comme disposant d’un libre arbitre et responsable de son agir ».

Cet ancrage théologique allait devenir la clé de voûte de la théologie morale de Jacques Pohier. C’est à partir de cette affirmation de Thomas d’Aquin qu’il justifiera, dans son dernier ouvrage, la liberté de l’homme face à la mort et son souhait d’une loi dépénalisant le suicide assisté.

Ce qui caractérisait Jacques Pohier était son souci du réel, son désir de ne pas être piégé par les expressions toutes faites de la foi et par la langue de bois des clercs de toute nature. Sa prise en compte de la contingence humaine et son refus de la mégalomanie du désir en théologie fit de lui un « apôtre de la finitude » (Yves LEBEAUX).

Un jour, lors d’une réunion de la revue Concilium, Hans Küng fit un tour de table sur le thème « Pourquoi sommes-nous sur terre ? ». Quand arriva son tour, Jacques Pohier répondit « Je suis sur terre parce qu’un jour mon père et ma mère, dans un acte sexuel d’amour, ont fait un enfant ! ». Il avait substitué la cause efficiente à la cause finale plus familière aux théologiens !

Sa contribution à la théologie fut une critique décapante. Elle semble aujourd’hui oubliée dans le monde catholique romain. Ce faisant, il connaissait les risques encourus. Ceux qui l’attendaient au tournant ne l’ont pas raté ! Il en fut brisé et dû quitter l’ordre des prêcheurs en août 1989. Il épousa Dominique Stein le 24 octobre 1991 et poursuivit son activité comme président de l’ADMD de 1992 à 1995 et comme administrateur jusqu’en 2007. Les dernières années furent pénibles : des handicaps (surtout une quasi cécité). Aux derniers jours, la souffrance physique lui fut épargnée. Il mourut dans son sommeil le 15 octobre 2007.

Je terminerai cette brève présentation par les mots de Jacques Pohier tirés de la fin du chapitre « La croix n’est pas la capitale de la douleur » (Quand je dis Dieu – page 188) :
« O souffrance, ô mort, ô homme, si tu savais le don de Dieu…Si tu savais quelle plus étonnante victoire sur la souffrance et la mort représente cette mort de Jésus, ce fait que ce-que-Dieu-dit-de-lui-même ait si humainement connu la souffrance et la mort… Quelqu’un est avec toi. Quelqu’un peut être avec toi. Tu n’es pas pour lui un ennemi parce que tu es malheureux et mortel. Tu ne seras pas chassé et condamné parce que tu es sujet de la souffrance et de la mort. Tu n’as pas à avoir honte de ce que tu es. A t’en vouloir de ce que tu es. Un homme. Ecce homo ».

 


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