Pasteur, professeur de patristique à la faculté de théologie protestante de Paris
1er septembre 2011
D’emblée, je dois l’avouer, non tant le titre du livre de Klaas Hendrikse, « Croire en un Dieu qui n’existe pas », que son sous-titre « Manifeste d’un pasteur athée » m’a agacé : que pouvait bien être le manifeste d’un pasteur athée, pour la raison suffisante que j’imaginais mal qu’un pasteur pût être athée ? Il me faut reconnaître avoir dû passer mes préventions premières, pour goûter à cet ouvrage. Oh certes ! Le goût parfois en est amer, mais il ne laisse pas indifférent. Il stimule plutôt l’appétit.
« J’irai avec vous »
De quoi en effet est-il question ? Klaas Hendrikse ne croit pas en un Dieu qui se bornerait à exister, même simplement à être. Aussi refuse-t-il de traduire le nom de Dieu comme on le fait si souvent, « Je suis celui qui suis », mais l’appelle-t-il « J’irai avec vous ». Dit en d’autres termes, le Dieu dont Hendrikse s’émancipe est celui dont on ne fait pas l’expérience.
C’est que la vie est une suite d’expériences, d’événements qui font sens pour nous. Un Dieu qui est sans faire sens se situe ipso facto hors de notre vie, la nôtre, personnelle, et il est impossible d’avoir confiance en lui, puisque celle-ci, explique Hendrikse, se construit pas à pas au rythme ou au gré de nos expériences, de notre quotidienneté.
Je pense me souvenir que Rashi (le grand commentateur juif de la Bible du XIe siècle, note de GC) commentant Exode 3.14 (« Je suis celui qui suis ») en vint à ne garder d’un nom de Dieu que « Je serai », non pour signifier fermement l’invariabilité de Dieu, mais pour souligner qu’il sera toujours avec son peuple, agissant c’est-à-dire pour lui, dans ses souffrances et dans ses joies.
Agissant parfois avec faiblesse ? « Je me réjouis de pouvoir croire en un Dieu qui n’est pas tout-puissant », s’exclame Hendrikse. Au vrai, je ne suis moi-même pas très sûr que nous traduisions correctement le grec pantokratôr, lorsque nous faisons appel à une supposée toute-puissance : être le « maître de tout » ne signifie nullement que rien ne résiste. Sinon pourquoi le mal se dresse-t-il encore devant le Dieu bon, entre lui et nous ?
Reprenons en mains le livre de Klaas Hendrikse. Un pasteur peut-il être athée ? Peut-il ne pas parler de Dieu, par exemple lorsqu’il célèbre un culte, lorsqu’il prêche ? Notre auteur explique que le mot Dieu n’est jamais qu’un mot, un mot creux, qui ne désigne rien ni personne, pour autant qu’il renvoie à ce dont nous n’avons pas fait l’expérience. Un mot dont on peut se passer. Dieu n’est personne. Mon Dieu est celui qui marche à mes côtés et me parle. Hendrikse relève avec justesse que, dans la Bible, chaque fois que nous y lisons une parole que Dieu a dite, en vérité c’est un homme – le prophète – qui dit que Dieu a dit, un homme précisément qui a fait cette expérience de Dieu. Plus que le mot compte le ressenti.
Mais à qui un non-croyant attribue-t-il l’action, la parole que le croyant reconnaît être de Dieu ? « Il arrive qu’il soit question de Dieu sans que son nom ne soit prononcé », avertit Hendrikse. C’est qu’en cette affaire la ligne de démarcation entre croyant et non croyant est plus ténue qu’on ne saurait l’imaginer.
Et la prière ?
Un pasteur n’est pas qu’un liturgie ou un prédicateur. Il est aussi un berger. Hendrikse met en évidence cette fonction du pasteur qui n’est pas qu’un locuteur mais aussi un auditeur : l’écoute. Peut-il être athée ? On en revient toujours à la même question. Pour consoler, encourager, prévenir, ce que le pasteur a en vue, ce n’est pas un dieu imaginaire, mais bien la vie de celui qui lui parle et l’interroge. Ce qu’il doit faire et d’ailleurs ce qu’on attend de lui, c’est qu’il prenne au sérieux la peine ou la joie de tel ou tel.
Et la prière ? Hendrikse écrit chercher à renouveler la prière en lui donnant d’autres formes et contenus que ceux auxquels nous sommes habitués. Il est possible que ce soit pour cela, parce qu’il met en cause tout ce qui est convenu, que Hendrikse n’est pas tendre à l’endroit de l’Église, singulièrement celle des Pays-Bas, dont il se demande ce qu’elle va pouvoir devenir, quand son culte lui apparaît sans guère de modification inchangé depuis le Moyen Age, une Église qui, à l’égard de l’extérieur semble continuer « à fermer hermétiquement ses rideaux ». Il vaut la peine à ce propos de lire les pages que Hendrikse consacre aux rapports de l’Église avec la science et à son corollaire négatif, la théorie du dessein intelligent.
L’économie de Dieu pour moi
J’étais agacé d’ouvrir le livre de Klaas Hendrikse. Et en le refermant ? Je suis séduit... Ceux qui me connaissent se doutent assurément que je ne partage pas nombre d’options défendues par notre auteur. Je trouve néanmoins la lecture de cet ouvrage bigrement stimulante, parce que son auteur engage en quelque sorte son lecteur non seulement à évaluer la réponse qu’il propose à nombre de questions importantes pour le croyant comme pour le non croyant, mais encore à formuler lui-même ses propres réponses.
Je reste, enfin, tout particulièrement attentif à la revendication première de Hendrikse : faire l’expérience d’un Dieu qui agit. Luther qui, en la matière savait de qui il parlait, explique dans son Petit Catéchisme le credo sans s’attarder sur l’être de Dieu, mais en énonçant son économie pour moi : « Je crois que Dieu m’a créé [...]. Il me procure abondamment et chaque jour, toutes les choses nécessaires à l’entretien et à la nourriture de ce corps et de cette vie, etc ».
Pour préciser ce qu’est croire en Dieu, le Réformateur donne autant de poids à « il » qu’à « moi ». Et si Hendrikse était en fin de compte plus luthérien qu’il ne le pense peut-être ?
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