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Le Jésus historique

et la prédication chrétienne

 

 

The Historical Jesus and Christian Preaching


 

Marcus Borg

professeur de théologie à l'université de l'État d'Oregon, États-Unis

 


1er août 2010

J’entends très peu de sermons sur Jésus. Le prédicateur mentionne à l’occasion une parabole, une parole ou un geste de guérison accompli par Jésus mais sauf à Noël ou pendant la Semaine sainte, le sermon traite rarement de Jésus lui-même.
C’est à peine si j’ai entendu un sermon disant à quoi Jésus pouvait concrètement ressembler, quelle conception il pouvait avoir de son ministère ou quelle relation il pouvait entretenir avec la société de son temps.
Pourtant si, comme nous l’affirmons, la Parole s’est faite chair en Jésus, la vie historique qu’il a menée doit révéler quelque chose de cette Parole. Et lorsque Paul reconnaissait que « nous ne connaissons plus Jésus selon la chair » (2 Corinthiens 5.16), cela ne doit pas signifier que la vie historique de Jésus n’aurait pas de sens pour nous.

Je suppose que ce silence est dû au fait que ni l’image populaire de Jésus, ni le portrait officiel que l’on fait de lui dans les facultés de théologie ne donnent de bons sujets de sermons. L’identité de Jésus et son ministère sont le plus souvent présentés comme le Fils unique de Dieu dont le dessein était de mourir pour les péchés du monde. Croyants et non-croyants partagent cette même image qu’ils tirent des évangiles – surtout de l’Évangile de Jean – et des credo, image qui est constamment transmise en Occident et qui y est nourrie par les célébrations de Noël et de Pâques. Et il est généralement admis que sont croyants ceux qui croient à cette image et incroyants ceux qui n’y croient pas.

Cette image populaire de Jésus perdure dans les milieux fondamentalistes et parmi les prédicateurs les plus conservateurs mais elle a disparu chez tous ceux qui ont étudié dans les grandes facultés de théologie ou dans les écoles pastorales.
Nous avons appris qu'elle ne correspond en rien au Jésus historique mais qu’elle provient des dogmes ultérieurs de l’Église qui l’ont projetée rétrospectivement sur le ministère terrestre de Jésus.
Nous avons appris que, selon toute vraisemblance, Jésus n’a pas prononcé les paroles que l’on lit dans l’Évangile de Jean et que les évangiles synoptiques (Matthieu, Marc, Luc) sont un mélange complexe de souvenirs historiques et d’interprétation post-pascales.
Nous avons aussi appris que l’image de Jésus donnant délibérément sa vie pour les péchés du monde provient de la théologie sacrificielle de l’Église et que Jésus n’a probablement jamais proclamé sa propre divinité à laquelle il n'a sans doute même jamais pensé.
Bref, l’image populaire du Christ provient du développement de la théologie chrétienne et de la culture populaire des fidèles.

Quant à l’opinion courante dans les milieux universitaires pratiquant l’analyse historico-critique, elle est que Jésus était le prophète eschatologique - c’est-à-dire faisant irruption à la fin des temps – et qu'il croyait que le jugement dernier surviendrait du vivant de cette génération. Cette conception proposée par Bernhard Weiss et Albert Schweitzer au détour du 20e siècle, était soutenue par Rudolf Bultmann et ses successeurs.
Ils ajoutaient que la conviction de Jésus selon laquelle la fin du monde était imminente n’était pas simplement une erreur sans importance réelle, mais qu’elle était au centre de sa pensée et de sa compréhension de son ministère.
Jésus était convaincu d’être le « prophète eschatologique » - prophète de la fin du monde – et son idée fondamentale était d’appeler ses auditeurs à se repentir avant qu’il soit trop tard et de fonder leur existence sur Dieu avant que le monde disparaisse.

Cette conception ouvre à des réflexions qui feraient d’excellents sujets de prédications, mais qui s’accordent mal avec la vie de l’Église : en effet, comment prêcher que Jésus se trompait dans son annonce de la fin du monde, comme aussi des convictions fondamentales qui animaient sa mission.
Je ne me souviens pas d’un prédicateur disant : « ce texte montre que Jésus attendait que la fin du monde se produise de son temps, ce en quoi il  se trompait évidemment, mais voyons tout de même ce que nous pouvons faire de ce texte. » Je pense que la plupart des pasteurs ont tourné le dos à l’opinion générale des universitaires en raison de la mauvaise impression qu’elle donne de la personnalité du Jésus historique.
C’est ainsi que les membres des grandes Églises pensent qu’on ne peut pas savoir grand chose de la vie de Jésus et que d’ailleurs, ce que l’on sait n’est pas enthousiasmant.

 

Jésus, un saint homme


On peut d'abord affirmer est que Jésus était un homme vivant en union avec l’Esprit. Quoiqu’il ait été, quoi qu’il ait pensé par ailleurs, il était un « saint homme ». Ce terme de « saint » ne se réfère pas ici à sa droiture ou à sa pureté mais il désigne, comme le proposait le théologien allemand Rudolf Otto, le numineux (ce qui saisit l'individu, ce qui venant « d'ailleurs », lui donne le sentiment d'être dépendant à l'égard d'un « tout autre »), la réalité saisissante et puissante qui était au cœur de toute son existence. Un homme saint est quelqu’un qui s’ouvre sincèrement et fréquemment au monde du sacré, qui entre en concrètement en contact avec la force émanant d’un autre monde, la puissance de l’Esprit.

Les « saints », hommes ou femmes, sont connus dans de nombreuses cultures. Ils sont les représentants de la tribu dans l’autre monde, ils sont les médiateurs entre ce monde-ci et le règne de l’Esprit où ils puisent la force de vie qui  permet notamment des actes de guérison. Ils sont des mystiques et des guérisseurs.
En Israël, notamment, Moïse et Élie sont les deux grands saints de l’Ancien Testament, tous deux connus pour leurs rencontres avec l’autre monde et leurs actes de puissances. Les prophètes d’Israël faisaient régulièrement état de leur contact avec un autre monde (ainsi Ézéchiel : « les cieux s'ouvrirent, et j'eus des visions divines. » (Ez 1.1.) bien qu’ils n’aient pas eu le don de guérison caractéristique des saints.
Certains saints hommes ont été contemporains de Jésus : Honi le traceur de cercles, Hanina ben Dosa et un peu plus tard, saint Paul.

L’appartenance de Jésus à l’aile charismatique du judaïsme est évidente. Selon les évangiles, son ministère commença lorsque « les cieux s'ouvrirent, et il vit l'Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. » Il s’appliqua à lui-même les mots « l’Esprit du Seigneur est sur moi » et parla de l’action de l’Esprit en lui (Luc 4.18).
Il pratiqua les disciplines spirituelles habituelles des saints hommes comme le jeûne, la solitude, les longues heures de prières (sans doute contemplatives) et même l’épreuve du désert. Il appelait Dieu « Abba », ce qui attestait d’une intimité réelle avec le sacré. Ses contemporains, amis comme ennemis, le connaissaient comme guérisseur et exorciste, comme médiateur de la puissance de l’Esprit. Quoi qu’il ait été par ailleurs, il était un saint homme.

 

Jésus intégré à la société de son temps


La seconde chose significative que l’on peut dire du Jésus historique et qui peut légitimement intéresser l’Église d’aujourd’hui et qu’il a été profondément intégré à la société de son temps. Il voyait son peuple courir à la catastrophe et l’appela à une compréhension radicalement différente de la fidélité envers Dieu.
Il joua un rôle de prophète. Il initia un mouvement de renouveau qui s’opposait à d’autres renouveaux juifs, dont chacun avait une vision différente de ce que le peuple de Dieu devait être, ce qui impliquait forcément un avenir différent. Jésus dénonçait fortement le chemin que suivait son peuple, y compris les chemins proposés par les autres mouvements de renouveau. Il avertissait de leurs conséquences catastrophiques – guerre, destruction de Jérusalem et du Temple – s’ils persistaient dans leur aveuglement.

L’implication de Jésus dans la crise historique de son temps a été obscurcie tous ces derniers temps par l’image de prophète eschatologique que l’on se faisait de lui, rôle qu’on lui attribuait et dans lequel il n’était pas censé s’intéresser aux circonstances du temps présent. On pensait que la crise qu’il annonçait n’était pas celle de son temps mais celle de la fin du monde.
Les biblistes contemporains s’opposent à cette compréhension de Jésus comme prophète de la fin des temps. Celle-ci se fondait sur l’annonce de « la venue du Fils de l’homme » que l’on attribuait à Jésus lui-même. Mais on pense aujourd'hui – à mon avis à juste titre – que Jésus n’a pas pu prononcer ces paroles. Pourtant la conception du prophète eschatologique demeure toujours.

Si la crise que Jésus annonçait n’était pas celle d’une imminente fin du monde, quelle était-elle ? Il s’agissait d’une catastrophe historique probable mais non inévitable qui serait provoquée par la conjonction des besoins de la Rome impériale et de son incompréhension par les responsables juifs de l’époque. Comme les prophètes de l’Ancien Testament – auxquels ses contemporains le comparaient – Jésus critiquait la voie suivie et prévoyait les destructions qui suivraient si rien ne changeait.
En tant que prophète et que fondateur d’une mouvement de renouveau, il appelait les gens à « une communauté alternative et à une conscience alternative », selon l’excellente expression du professeur américain d’Ancien Testament Walter Brueggemann dans son livre The Prophetic Imagination [Fortress, 1978]).

Jésus se démarquait en effet radicalement de la culture de son temps. Son ouverture aux exclus – une de ses attitudes les plus caractéristiques – s’enracinait dans sa relation personnelle avec Dieu plutôt que dans une réflexion sociale. Il proclamait la paix plutôt que la guerre dans son enseignement ainsi que dans son entrée délibérément théâtrale dans Jérusalem monté sur un animal symbolisant la paix et non la puissance militaire. Cette attitude tout à fait dans la ligne des prophètes de l’Ancien Testament.
Le mouvement de Jésus était, à l’intérieur du judaïsme, celui du « Parti de la Paix » comme le dit le professeur allemand de Nouveau Testament Gerd Theissen dans Le Mouvement de Jésus, Histoire sociale d'une révolution des valeurs.

Les autres mouvements de renouveau promouvaient la « sainteté », au sens d’une « imitatio dei », d’une imitation de Dieu, selon qu’il est écrit : « vous serez saints car je suis saint, moi le Seigneur votre Dieu » (Lévitique 19.2). Jésus proposait un tout autre idéal : « Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux » (Luc 6.36). Et cette prescription était tournée vers la vie terrestre du peuple de Dieu. L’idée de Jésus était la transformation de son peuple eu égard à la crise historique qu’il traversait.

Ces idées présentent un grand intérêt pour notre temps. Elles nous engagent à prendre très au sérieux les deux présupposés centraux de la tradition judéo-chrétienne :
Premièrement, une dimension de notre monde se trouve sous la réalité visible ou au-delà d’elle. Et cette dimension ultime et chargée de puissance est la miséricorde, la compassion.
Deuxièmement l’union avec l’Esprit porte ses fruits dans les vies individuelles mais aussi dans la vie de la communauté. Dieu est sensible à la structure et au fonctionnement des communautés humaines.

Évidemment ces réflexions ont pour nous des aspects menaçants.
Premièrement l’affirmation que le monde dans lequel nous vivons a un autre niveau de réalité, une autre dimension que celle que nous connaissons. La présence d’un royaume de l’Esprit à l’intérieur même de notre monde sensible a quelque chose d’excitant mais aussi d’étrangement déconcertant.
Deuxièmement ces réflexions mettent en question notre manière américaine de vivre et de penser contemporains, notre désir de trouver notre satisfaction dans la richesse et la consommation et notre sécurité dans les armes nucléaires, ainsi que notre tendance à vouloir faire sauter éventuellement le monde entier pour préserver notre style de vie.
Au fond, nous sommes appelés à être l’Église dans une culture dont les valeurs sont tout à fait étrangères au message chrétien. A être à nouveau l’Église des catacombes.

L’imagerie populaire représentait Jésus comme désireux de se faire reconnaître lui-même et la « fidélité » à son égard consistait à adhérer à sa vérité. La fidélité devenait alors « croyance » en l’exactitude historique des évangiles. C’est ainsi que l’enseignement théologique traditionnel nous laissait incapables de dire ce qu’il fallait faire pour prendre Jésus au sérieux. On ne savait plus ce que pouvait être la fidélité à son égard ni quel pouvait être l’engagement de ses disciples.
Par contre concevoir Jésus comme un homme de l’Esprit, profondément impliqué dans les problèmes concrets de son temps est non seulement historiquement plus juste mais permet aussi de restructurer son Église pour notre temps

 

Traduction Gilles Castelnau


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