Spiritualité
Vendredi
saint
La croix en appelle
à la vie
Ernest
Winstein
Prédication du
Vendredi-saint au temple Saint-Guillaume de Strasbourg
sur le texte d'Esaïe 53 (le
serviteur souffrant) en liaison avec les textes sur la crucifixion de
Jésus
Thème
L'homme souffrant est un témoin de la vie
et non l'objet d'un projet de mise à mort d'un
père-dieu.
Le projet de Dieu continue.
Il est projet de vie, non de mort.
20 avril 2008
Au long des meetings publics ou sur les
écrans de télévision, les candidats aux élections ont
professé leur « foi » - leur foi politique, certes. Une profession de
foi, c'est ainsi que l'on appelle, en effet, les déclarations
déposées dans nos boîtes aux lettres, exprimant
les projets ou programmes proposés par les candidats et pour
lesquels ceux-ci sollicitent l'adhésion des électeurs.
Le public, à quelques exceptions
près, avait déjà fait son choix. Alors, il
compte les coups, applaudit, siffle, parfois même hurle.
Les supporters témoignent - de leurs
candidats, de la valeur de leur personne - ils disent pourquoi
ils ont foi - foi en... la foi de leurs candidats.
L'ambiance est somme toute assez semblable
à Jérusalem, avant l'exécution de Jésus
dont nous nous souvenons tout particulièrement le
vendredi-saint.
Le climat est tendu. Il y a les
« pour » et les « contre ». Ils sont côte à côte, se
frottent entre eux, crient, « témoignent » !
On sait combien les supporters enthousiastes
sont encore plus enthousiastes lorsqu'ils sentent la victoire de leur
chef de file.
On sait comment la ferveur peut tomber et
que certains même sont capables de retourner allègrement
leur veste : Jésus a pu se demander jusqu'où
allait la foi de certains de ses disciples... Leur enthousiasme est
vite retombé. Rapidement, ils sont terrassés. Certains
supporters se seront laissé manipuler à
témoigner contre Jésus - on sait que les
grands-prêtres ont eu recours à de faux
témoins.
Et nous en sommes là, en ce
vendredi-saint à nous dire touchés par
l'humanité de l'homme affirmée jusqu'à la
souffrance. Nous ressentons l'engrenage de la situation, nous palpons
la difficulté de certains témoins de l'époque
à s'y retrouver.
C'est pourtant « avec
foi » que nous venons
« témoigner » de cet homme de
Nazareth. C'est en tant que ses
témoins que nous venons nous mettre sous la croix...
Nous témoignons de la belle
humanité que l'homme Jésus exprime : il est
fidèle à l'homme, parce qu'il est fidèle
à Dieu ; il est fidèle à Dieu tout en
étant fidèle - proche - de l'homme. Cette foi
qui lui a coûté cher. Comme à l'homme de douleur
dont témoigne Esaïe au chapitre 53.
Le serviteur souffrant, en effet, avait tenu
bon la barre, ne s'était pas laissé impressionner par
les railleries de ceux qui cherchaient à le
déstabiliser dans sa fidélité au Dieu unique, en
cet environnement hostile de la déportation
babylonienne.
A. L'homme de douleur d'Esaïe 53
(déporté à Babylone)
Quelques six siècles avant
Jésus, sur les rives de Babylone, un homme reste debout.
Debout au sens moral du terme. Il demeure intègre. Il
résiste aux tentations de se rallier à la religion de
ceux qui l'avaient déporté de Jérusalem avec
d'autres compatriotes. Il confesse que son Dieu est un Dieu de
liberté.
Nombreux auront été ceux qui,
par lassitude, ou par intérêt, s'étaient
laissé aller à la dérive quant à leur foi
au Dieu unique auquel croyaient leurs pères.
Le témoin dont parle Esaïe
résiste. Autour de lui, des gens prennent leur distance.
D'autres compatissent, mais ne peuvent pas grand-chose - le
rédacteur qui rapporte ce célèbre texte et se
fait témoin de l'homme, « l'homme de
douleur », le
« Serviteur
souffrant », en est,
peut-être.
Très vite ce témoin sans nom
- mais n'est-il pas censé représenter le
peuple ? - s'est retrouvé seul. Seul à dire.
Seul à respecter Dieu. Seul à croire que Dieu ne les
avait pas abandonnés là, sur les rives de
Babylone.
Il n'est pas facile d'accepter la
réalité des choses. Ni la solitude. L'homme souffre de
sévices, qui l'ont peut-être mené jusqu'à
la mort.
C'est ainsi qu'il devient témoin. Une
lumière pour les autres. Un phare même.
Les
« autres »
comprennent qu'au fond, c'est eux tous qui auraient dû tenir
bon !
Alors, n'est-il pas allé, lui,
à la place des autres... ?
Par son témoignage, il a
signifié croire à la présence de Dieu,
même alors que tout portait à croire que ce Dieu l'avait
abandonné.
B. Jésus, le messie souffrant.
Très vite, dans les premiers temps de
l'église, on a eu recours à ce portrait du serviteur
souffrant d'Esaïe 53 pour expliquer que Jésus a
continué à tenir le cap, alors même qu'il sentait
monter les difficultés face au projet messianique. A l'aide de
cet archétype du serviteur souffrant, une partie du
christianisme ancien, va interpréter la mort de
Jésus.
Certes, Jésus est l'homme, justement
l'homme, non pas un petit dieu à côté du grand,
qui subit le procès et l'exécution.
Certes aussi, et je tiens à le
souligner, il n'est pas - pour moi en tout cas - celui qui
va vers la mort, consciemment, et dans la pure
obéissance.
Il est bien plutôt ce témoin de
Dieu qui, comme le serviteur souffrant, reste debout.
Jusqu'à endurer les plus cruelles
souffrances.
Mais son projet n'était pas la croix.
Son projet était un projet de vie pour son peuple ; un
projet de rétablissement de ce peuple dans la dignité
et dans la justice enseignée par Dieu lui-même.
Il s'agit d'un projet messianique et, donc
un projet
« politique ».
Ce rôle de messie qu'il s'apprête à endosser est
bien une mission royale, donc humaine - pour laquelle certes,
l'homme Jésus se sent appelé, investi, « oint » par Dieu (un « christ » est oint, au sens symbolique du terme, choisi,
institué pour une mission précise)
Nous ne donnerons donc pas dans une belle
théologie sacrificielle qui consisterait à
transférer notre culpabilité sur une brebis humaine
offerte en sacrifice. Nous n'encouragerons pas à nous
débarrasser de cette culpabilité à l'aide de
quelques broutilles de confession des péchés dites du
bout des lèvres ou de façon purement liturgique.
Le sacrifice n'a-t-il pas pour rôle de
délester la conscience humaine ? Et d'être à
nouveau bien vu par Dieu !
L'être humain sait que sa vie comporte
des ratés, que certains actes sont, en toute logique,
« punissables ». Le sentiment de culpabilité, souvent, le
fige, l'empêche de développer un comportement positif.
Pour se débarrasser de sa culpabilité, il cherche
à la transférer. C'est le rôle du bouc
émissaire que de devenir porteur de culpabilité. C'est
ainsi que la religion chrétienne naissante interprète
la mort de Jésus comme un sacrifice. L'homme Jésus
devient l'agneau expiatoire - celui que l'on sacrifiait lors du
repas pascal commémorant la sortie d'Egypte et
célébrant la libération du peuple d'Israël.
Le bouc émissaire devient porteur du
péché de ceux qui se sont sali les mains. Mais aussi de
ceux qui ont simplement regardé, coupables de n'avoir rien
fait. Voire de n'avoir rien pu faire. Et puis, progressivement, le
bouc émissaire devient porteur d'autres péchés,
on élargit la gamme, à toutes ces autres petites et
grandes culpabilités que tout un chacun peut traîner
avec lui !
C. Porter le regard au-delà de la mort
Dieu n'a pas voulu la mort de son
serviteur !!
Esaïe rappelle clairement que le
« serviteur » a affronté les difficultés. Nulle part
il est dit qu'il est sacrifié par Dieu. La
vérité n'est pas masquée, trafiquée. Le
« serviteur » n'est pas sacrifié par Dieu, mais il est la
victime des criminels.
Qu'en est-il de Jésus ?
Accueilli comme roi - il entre dans le
rôle d'un personnage politique de premier rang.
Les annonces concernant la mort et la
résurrection ne sont pas à prendre au pied de la lettre
- il est à peu près sûr qu'il s'agit
d'interpolations. Mais elles ont une fonction : celle
d'interpréter la mort de Jésus (est-ce l'oeuvre de la
tradition populaire ou de « scribes » chrétiens ?) et d'encourager le lecteur
ou l'auditeur à regarder au-delà de la mort.
En effet, elles annoncent la
résurrection - donc le fait que le projet de Dieu continue, projet, non de mort, non de sacrifice
d'un fils, mais projet d'un royaume où la vie est possible,
une vie digne. Le Christ mort et ressuscité est là pour
aider à vivre...
L'homme Jésus ne nous invite pas
à nous débarrasser de la culpabilité par un
subterfuge qui consisterait à attribuer au Père la
responsabilité du sacrifice du fils.
Et Dieu n'est pas ce Père jaloux d'un
fils qui serait tenté de lui prendre sa place, il laisse, en
bon père, le fils prendre toute la place qui lui
revient.
Quel rapport avec la politique... ?
Lorsque Jésus invite à le suivre, il invite à
l'engagement. Il s'agit d'abord de lui apporter un soutien concret.
Il est avec les siens, dans la logique de la construction d'un
« royaume » qui est censé rétablir la
dignité humaine mise à mal.
A chacun d'interpréter l'invitation
de Jésus dans le contexte d'aujourd'hui. Mais l'engagement est
lié aux notions de justice, de compassion, on dirait
aujourd'hui d'humanité, chères à Jésus.
Un soutien politique apporté par un citoyen d'aujourd'hui
à un représentant politique ne saurait donc jamais
être inconditionnel !
Ceux que nous choisissons comme porteur
d'une mission politique, nous leur devons fidélité,
mais encore un regard critique.
Aujourd'hui donc, Vendredi-Saint, notre
célébration de ce condamné à mort,
Jésus, exécuté sur le mont Golgotha près
de Jérusalem, est un acte de foi. De cette foi qui n'a de
réalité que parce qu'elle est vécue.
D.
La foi de Dieu en notre capacité d'agir
Le croyant (protestant que je suis
- mais d'autres peuvent raisonner de façon semblable)
reconnaît en ce Jésus un être humain, comme vous
et moi.
Un homme qui a placé toute sa
confiance en Dieu et qui a pris ses responsabilités.
Ceux que cela gênait n'ont pas
hésité à l'éliminer en le mettant sur la
croix.
La croix est alors le symbole de
l'échec.
Un échec qui tient du fait que les
hommes défendent égoïstement leurs acquis, avant
de penser à un avenir collectif que l'on construirait
ensemble.
Jésus avait pourtant formulé
ce qu'on appelle aujourd'hui un projet de société
- un « royaume », à l'époque !
Si la mort de Jésus sur la croix
consacre l'échec, elle n'est déjà plus
échec, dès lors que nous nous souvenons de cet homme de
Dieu et que nous nous interrogeons sur sa motivation et sa force. Sa
foi devient contagieuse pour nous dès lors que nous nous
laissons mettre en route par lui.
Nous confessons que Dieu, malgré tous
nos manquements, se fait tellement proche de nous dans cet homme sur
la croix, que l'avenir reste ouvert : la résurrection,
c'est-à-dire la vie, est à l'horizon, justement
là où on ne l'attendait pas - où on ne
l'attendait plus.
Le monde, bonne création de Dieu, ne
s'arrête pas à Golgotha. Le projet d'avenir
esquissé par Jésus continue, avec tous les croyants de
la terre pour qui la croix est, non pas un alibi pour ne rien faire,
mais le signe de la présence de Dieu qui nous aime et nous
aide.
La foi, peut-être, sert l'intelligence
quand la sagesse abandonne l'intelligence et que la perversion s'en
sert pour mettre à mort.
Il reste donc une ouverture possible,
grâce à la foi.
Non pas la foi qui se met au service de
l'instinct de mort, mais celle qui ouvre le chemin à la vie.
Qui rouvre une brèche
d'espérance dans tous les murs de la honte.
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