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Tolérance au XVIe siècle

Sébastien Castellion

 

1515-1563

 

Laurent Gagnebin de Bons

 

 

2 février 2006

Castellion est né en 1515 près de Nantua dans une famille de paysans. Il fait des études à Lyon, principalement de latin et de grec. C'est le lieu de rappeler qu'il a été, comme tant de témoins de la Renaissance, un traducteur et un éditeur d'oeuvres classiques (Xénophon, Hérodote, Homère, par exemple). Il passe quelques jours chez Calvin à l'époque où ce dernier, ayant dû quitter Genève, est pasteur de la paroisse francophone de Strasbourg (1538-1541). Le Réformateur, pour arrondir ses fins de mois, loue alors des chambres à des pensionnaires, surtout des étudiants. Castellion fut alors l'un d'eux. C'est lors de ce séjour que Castellion se dévoue courageusement au moment où une peste gagne la ville ; ce dont Calvin, alors absent de Strasbourg, le remerciera.

De retour à Genève, Calvin appelle Castellion pour diriger le collège de la cité. Castellion en devient donc le régent, reconnu pour ses dons pédagogiques. On ne saurait oublier que Castellion a publié plusieurs manuels d'apprentissage du latin, entre autres, qui connaîtront un grand succès et cela encore longtemps après sa mort. Rapidement, des tensions, d'ordre biblique (interprétation du Cantique des cantiques) et théologique (interprétation du Symbole des Apôtres)vont se faire jour entre Calvin et Castellion ; quand ce dernier, en 1544, demande, alors qu'il est déjà prédicateur « laïc » dans une banlieue de Genève, à être reçu comme pasteur, la Compagnie des pasteurs, d'abord unanimement favorable, refuse finalement cette reconnaissance et cela sous la présidence de Calvin. Castellion démissionne alors de son poste et gagne Bâle en 1545, la ville des humanistes, Il vit là dans la misère en exerçant plusieurs petits métiers manuels jusqu'en 1553 où il est nommé professeur de grec à l'Université.

Cette date de 1553 est décisive dans la vie de Castellion et l'histoire du protestantisme d'expression française. C'est en effet le 27 octobre 1553 qu'a lieu, sous la responsabilité de Calvin, l'exécution de Michel Servet, brûlé pour hérésie à cause de son opposition à la doctrine de la Trinité et à la pensée calvinienne de la double prédestination. Ce bûcher indigne et révolte Castellion qui proteste vigoureusement par plusieurs écrits auxquels Calvin et Théodore de Bèze vont répondre violemment. Castellion, dans ce combat, fut alors l'honneur du protestantisme.

Trois œuvres majeures illustrent ce combat

- D'abord, le Traité des hérétiques en 1553 ; il s'agit là d'un recueil de textes des Pères, des Réformateur et de Calvin lui-même où les auteurs s'élèvent contre la persécution des hérétiques. Castellion montre là que la Réforme est infidèle à elle-même quand elle les pourchasse et les tue. Elle se contredit elle-même.

- Ensuite, Contre le libelle de Calvin écrit en 1554, mais qui, immédiatement censuré, ne paraîtra qu'en 1612 après la mort de Castellion. On possède aujourd'hui, toute récente, une traduction de ce livre par le romancier suisse Etienne Barilier, avec une remarquable introduction (Zoe, 1998).

- Enfin, 'Impunité des hérétiques de 1555, manuscrit découvert à Rotterdam en 1938 et publié seulement en 1971 !

C'est dans ces ouvrages que Castellion défend la liberté de conscience et se fait l'apôtre de la tolérance, mot qui, d'ailleurs, ne se trouve jamais sous sa plume, son acception étant alors (et cela jusqu'au XVIIIe siècle) uniquement négative : défendre ce qui est interdit et contraire aux lois ; on peut toutefois signaler quelques exceptions notables, comme celle de Pierre Bayle (1647-1706). Il consacre d'ailleurs un article à Castellion dans son oeuvre maîtresse Dictionnaire historique et critique

. C'est dans le deuxième de ces textes que Castellion écrit la fameuse formule selon laquelle « Tuer un homme, ce n'est pas défendre une doctrine, c'est tuer un homme »

. C'est là aussi que s'adressant à Calvin, il l'apostrophe en ces termes :  « Nous diras-tu, à la fin, si c'est le Christ qui t'a appris à tuer des hommes ? » 

On se rappelle qu'en 1903 une stèle a été érigée sur le lieu même du supplice de Servet ; on y trouve, entre autres, une condamnation très nette de ce crime de Calvin, mais compris comme une « erreur qui fut celle de son siècle »

. L'excuse a scandalisé. Castellion ne fut-il pas précisément, lui aussi, de ce siècle en protestant comme il l'a fait ? La tolérance ne connaît ni siècles ni frontières.Dans un certain sens, Castellion survit aujourd'hui grâce à Servet, car son nom est parfois cité (mais trop rarement) dans des ouvrages qui parlent de cette exécution. Simultanément, Castellion a disparu, malgré son oeuvre importante, la tradition réformée ayant fait l'impossible pour étouffer sa voix et ignorer son héritage. Castellion sera du reste poursuivi par la hargne de Calvin pendant toute son existence bâloise, victime de procès en hérésie incessants, mais heureusement défendu, invariablement, par ses collègues de l'université de Bâle.

La traduction de la Bible (1555)

Castellion a traduit la Bible en latin (1551), puis en français (1555). Cette traduction étonnante rééditée pour la première fois par les Editions Bayard (2005) fut et reste un événement considérable. Castellion opte en effet, et il est seul en son époque à le faire, pour une langue courante, un « langage commun et simple » et adressé au « simple peuple », comme il l'écrit. On verra là, Calvin en tête, un véritable sacrilège par rapport à la majesté biblique. Il est vrai que cette langue vivante et savoureuse est tout à fait remarquable. Elle nous rappelle que la Bible est aussi un monument de la littérature mondiale ; elle ne saurait être confisquée par les clercs et les Eglises et enfermée dans les temples et les sacristies.

Castellion illustre parfaitement , avec cette traduction de la Bible, les deux gestes protestants vers l'amont, d'une part, et vers l'aval, d'autre part, par rapport au fleuve de la tradition chrétienne. On se tourne en effet vers l'amont en revenant aux sources du christianisme, à la Bible et à ses textes écrits en hébreu et en grec (et non à la seule version latine et postérieure de la Vulgate).

Mais ce geste n'est pas passéiste, il est aussi tourné vers l'aval : on traduit la Bible pour tous dans un esprit démocratique, dont l'expression la meilleure est la promotion d'un sacerdoce universel. La traduction de Castellion a quatre siècles d'avance.

C'est en effet au XXe siècle qu'apparaissent, par exemple, la traduction de la Bible en français courant et même en français fondamental (Parole de vie). Castellion, par sa science biblique et sa connaissance des manuscrits originaux, exprime ce regard vers l'amont ; mais par sa traduction pour tous, il exprime simultanément cet élan vers l'aval. A bien des égards, on peut penser à lui quand on redit cette maxime excellente : c'est en allant vers la mer, qu'un fleuve est fidèle à sa source.

 

Deux autres œuvres de Castellion

 

On peut citer encore « Conseil à la France désolée », publié en 1562 seulement et immédiatement condamné par le Synode national des Eglises réformées de Lyon en 1563. Castellion s'en prend là vigoureusement aux catholiques et aux protestants qui lèvent des armées ou prennent les armes pour des causes religieuses. Il y a là déjà une sorte de promotion avant la lettre, dans l'esprit de Castellion, de la séparation des Eglises et des Etats. On ne saurait, selon lui, forcer les consciences. Ces deux religions, catholique et protestante, doivent être libres. Chacun doit ainsi pouvoir choisir entre l'une ou l'autre.

Un autre ouvrage, capital, est son De l'art de douter et de croire, d'ignorer et de savoir ; c'est sa dernière œuvre. Editée en 1953 seulement, elle a été rééditée en 1996 par La Cause avec un introduction très nuancée et informée, surtout historique, du pasteur Philippe Vassaux.
On peut faire trois remarques principalement au sujet d'un livre que bien des commentateurs de Castellion n'ont, en leur temps, pas eu la chance d'avoir sous les yeux. Ce livre fait preuve d'une grande rigueur exégétique ; les contextes historiques et littéraires des textes bibliques sont pris en compte, sans oublier le travail parfois faillible des copistes.
D'autre part, Castellion ne voit pas dans les livres bibliques la seule parole de Dieu, mais bien des œuvres humaines avec des obscurités, des ambiguïtés et des interprétations diverses. Enfin, la foi n'est pas là confondue avec des croyances humaines, mais comprise comme une confiance en Dieu traduite par l'amour du prochain. Les doctrines ne sont pas l'objet de la foi, car elles sont approximatives, discutables, révisables. Il ne s'agit pas, dans l'entreprise théologique, de faire un sacrifice intellectuel, de renoncer aux droits de la raison. Castellion montre aussi la positivité du doute, car là où ce dernier est impossible, la foi est impossible aussi.

A bien des égards, Castellion est seul à écrire de telles choses à son époque

Annonce-t-il alors un protestantisme libéral ? Assurément oui, mais l'adjectif n'existait pas encore pour définir un tel protestantisme.

Trois œuvres majeures consacrées à Castellion


- En 1892, paraît chez Hachette, la thèse de doctorat, soutenue à la Sorbonne, de Ferdinand Buisson consacrée à Sébastien Castellion . Ce protestant libéral qui a évolué vers une libre-pensée, très marquée cependant par la spiritualité, cet homme politique artisan de l'école laïque en France et, avec Jules Ferry, de la loi de séparation des Eglises et de l'Etat, ce président da la Ligue des droits de l'homme, ce prix Nobel de la paix (1927), consacre donc un livre à Castellion, qu'il sort enfin de l'ombre ! C'est un événement. Buisson s'attache, entre autres, au pédagogue que fut Castellion et, bien sûr, à l'apôtre de la liberté de conscience. Mais on ne saurait oublier que ce livre est écrit sur la toile de fond de l'affaire Dreyfus ; Buisson a réclamé la révision de son procès. Sa thèse n'est donc pas sans dimension proprement politique.

- Le pasteur Etienne Giran publie en 1914 un livre de près de 600 pages : Sébastien Castellion et la Réforme calviniste . Le sous-titre de l'ouvrage est intéressant : Les deux Réformes. L'auteur plaide pour un protestantisme dépris de la Réforme dogmatique et sectaire et transformée par l'esprit du protestantisme, un esprit de tolérance et d'ouverture.

On pense alors au titre du livre d'Auguste Sabatier (1839-1901) : Les religions d'autorité et la religion de l'esprit. La préface signée par Ferdinand Buisson se conclut par ces mots :
« Tous ceux qui ouvriront ce volume en subiront l'attrait. Ils sauront gré à l'auteur d'avoir su faire revivre, avec tant de vérité, cet homme d'autrefois qui parlait exactement comme un homme d'aujourd'hui, avec cette seule différence qu'à tenir ce langage, il risquait sa vie. »

En réalité, Etienne Giran, résistant, mourra avec son fils, dans le camp de concentration de Buchenwald. Lui aussi, fidèle à Castellion, risqua sa vie.

- A l'instigation du pasteur libéral à Genève, Jean Schörer, Stéphane Zweig publie en 1936 (traduction française en 1946) Castellion contre Calvin ou conscience contre violence, titre magnifique dont on perçoit tout ce qu'il signifie par rapport au nazisme !  

En conclusion, je dirai simplement que s'il est un titre qui qualifie l'oeuvre, la vie et la personne de Castellion, c'est bien celui de « résistant » ; il est significatif que ces trois oeuvres majeures qui lui ont été consacrées soient, à bien des égards, et précisément celles de résistants. On sait ce que « résister » rappelle et signifie pour le protestantisme français :

Marie Durand (1712-1776), enfermée en 1730, à cause de sa foi protestante, dans la Tour de Constance, au sud de Nîmes, y restera prisonnière pendant 38 ans ; elle grava sur la pierre du puits de sa prison le fameux « résister  et devint la figure par excellence de la tolérance religieuse et de la résistance protestante à toutes les persécutions que connut, pendant des siècles, la Religion réformée.  

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Le présent texte doit beaucoup à :
André GOUNELLE, Sébastien Castellion, Théolib  18, juin 2002 (Numéro paru sous le titre  Libéralisme d'hier, libéralisme d'aujourd'hui).

On peut signaler encore :
Vincent SCHMID, « Eloge du doute chez Sébastien Castellion », Bulletin du Centre protestants d'étude (Genève), octobre 2003 / 7.

Jean ATGER, « A propos de Sébastien Castellion », Evangile et liberté, février 1985, Cahier n° 118.

Charles Emile DELORMEAU, Sébastien Castellion. Apôtre de la Tolérance et de la Liberté de conscience, Neuchâtel, Ed. Messeiller, 1964 (Préface d'Henry Babel).

 

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