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D'hier à demain, chemins de liberté

 

 

pasteur Jean Dumas

 

 

1er août 2016

Je respecte les chemins de liberté suivis par d’autres selon leurs religions ou leurs valeurs propres, mais, pour finir, je veux dire les paliers gravis pour accéder à une montée progressive vers une ouverture sur la belle liberté de l’évangile. Les divers lieux et les amis rencontrés sur cette montée m’ont enrichi, de découvertes en découvertes.

Au départ, il y a 60 ans, les temples attiraient encore les pratiquants d’une société christianisée, ou qui croyait l’être. Ils sont délaissés aujourd’hui par un peuple déchristianisé qui n’a plus goût pour une religion devenue inutile à leurs vies quotidiennes. Hier encore, le village du jeune pasteur que j’étais regardait de travers le mauvais paroissien errant dans les rues à l’heure des cultes ou des messes. Aujourd’hui, les rues s’agitent de démonstrations festives en tous genres, le dimanche matin devant le même temple. Et la plupart des fidèles survivants, pasteurs ou prêtres compris, gardent le même discours religieux sans en rien changer !

La prise de conscience de l’urgence d’un changement du discours religieux peut se dater pour moi en 1964. Jeune pasteur nommé à Dieulefit, j’étais membre du mouvement de jeunesse protestant qu’on appelait « l’Alliance unioniste ». Sa Revue, « Le Semeur », présenta cette année-là une série d’articles consacrés aux écrits de prison d’un théologien encore inconnu, parus sous le titre « Résistance et soumission. » Tout le monde aujourd’hui connaît son auteur, le théologien Dietrich Bonhoeffer, mais pour les jeunes pasteurs dont j’étais ce fut un coup de tonnerre. Bonhoeffer avait 38 ans, j’en avais 34, cette similitude d’âge stimulait ma pensée.  Les réflexions venant d’un résistant au nazisme arrêté et emprisonné dans une cellule conféraient à ses écrits une acuité bouleversante. Elles devançaient les problèmes qui allaient se poser dans le monde à venir.

Ecrire que « Dieu nous fait savoir qu’il nous faut vivre en tant qu’hommes qui parviennent à vivre sans Dieu » rejoignait les questions les plus graves posées aux Eglises. Ajouter : « Le Dieu qui est avec nous est celui qui nous abandonne... Devant Dieu et avec Dieu, nous vivons sans Dieu », c’était demander une conversion totalisante.

L’Alliance des Equipes Unionistes fut secouée par la vague d’une théologie appelée « théologie de la mort de Dieu ». J’en fus moi-même secoué, voici comment.

Je me souviens de l’étourdissement quasi physique qui me prit un jour, lorsque, assis dans mon bureau, je me tourne vers la fenêtre ouverte sur le ciel. Je contemple, angoissé, l’azur immaculé du ciel dieulefitois de l’été. Tournent dans ma tête les phrases de Bonhoeffer : « Le Dieu qui est avec nous est celui qui nous abandonne. » J’y joins les réflexions des théologiens de l’Alliance évoquant « la mort de Dieu ». Et je manque défaillir : j’ai le souffle coupé et mes entrailles se contractent. Mon Dieu, celui qui est le sens de ma vie et de mon métier pastoral, n’est pas là présent dans l’azur du ciel.

Dieu est mort. Je le sens, je crois le voir se détacher du ciel de ma foi comme un éclair d’orage et je découvre la vérité de son absence. Je me demande : où est-il ? S’il n’habite plus le ciel, comment s’en passer, que faire de ma tâche pastorale ? A quoi bon continuer ?

Le temps arriva de quitter la paroisse drômoise. Une seconde marche me fit choisir de monter du midi jusqu’au bassin minier du nord : quitter la lumière méridionale pour le pays noir de Lens et de Liévin. C’est là qu’avec mon épouse et mes enfants nous avons vécu 9 années, difficiles, mais d’une richesse humaine inoubliable. Ce fut pour moi, mon « Ecole des mines. »

Les paroissiens étaient en quasi totalité des mineurs. Les mineurs protestants m’apprirent à « parler vrai », en refusant tout langage d’intello théologico-subtil, pour n’employer qu’un langage en prise directe avec le réel de leur vie. J’animais régulièrement un groupe biblique bien particulier dans un coron de baraques insalubres où nous nous réunissions chez une paroissienne presque analphabète. Tous attendaient du pasteur un enseignement indiquant la juste doctrine biblique à croire. Or, je me refusais à imposer une parole venant d’un Dieu dont j’étais supposé être le dépositaire. Ce Dieu là, je n’y croyais plus, et nous partions donc de la lecture du texte à tour de rôle, interrompue par les remarques de chacun. C’est après que j’intervenais pour ajouter mon dit aux dits des autres. Le message de foi se construisait ainsi d’une réflexion à une autre.

Un jour, nous étions à lire l’histoire du roi David, décrivant la mort de son ami Jonathan. C’était au tour de notre hôtesse, et comme elle peinait à lire, tous lui soufflaient les mots à prononcer, quand arriva le récit du chant funèbre pleuré par David. A cet instant, elle éclata en sanglots. Elle avait vécu le récit, et l’étude biblique s’arrêta là. Tout était dit. Dans cette baraque branlante la lectrice avait vécu la souffrance de David, elle avait su la lire, et ses sanglots exprimaient sa victoire mêlée de sa détresse d’habiter son coron. Une parole de la Bible avait pris vie, non pas à partir de mon discours de pasteur mais surgie de la lecture d’une participante. C’est, selon le mot de Paul Ricoeur, passer du monde de l’auteur au monde du lecteur et « se comprendre devant le texte. »

Pendant 9 années de compagnonnage avec ces amis, ceux-ci, paroissiens, militants socialistes ou communistes, prêtres ouvriers et aumôniers de lycée, m’ont contraint à soigner le contact humain le plus juste possible. Je m’inspirais de l’image biblique de l’homme juif que fut Jésus. Une vérité des évangiles me parlait : elle m’indiquait que Jésus avait été un homme toujours proche des autres, il n’était pas le faiseur de miracles divinisé des catéchismes classiques, il avait été plus homme que Dieu, proche des laissés pour compte en particulier.

Puis vint le moment de quitter le Pas-de-Calais pour prendre poste à Lille. Je garde en mémoire l’avertissement que me fit l’ami théologien de la mine qui me dit : « Quand vous nous quitterez, ne nous faites pas le coup du Saint-Esprit ! Dites simplement que vous avez envie de changer d’horizon. » Il avait tout compris : je ne voulais surtout pas paraître me justifier en alléguant une supposée obéissance à un ordre divin ! C’était mon, c’était notre choix de couple tout simplement.

Nouvelle marche : l’arrivée à Lille fut pour ma famille un moment fort.

Avec Lyon et Marseille, l’agglomération lilloise était l’une des trois grandes métropoles de France. Au milieu d’un million d’habitants, le protestantisme ne représentait qu’à peine 1 % de la population ! Le dialogue œcuménique était très enraciné dans la pratique de la paroisse. Il s’est révélé enrichir ma foi personnelle, sans condamner la foi du catholique : c’est le débat entre des convictions différentes qui aide à approcher de l’essentiel, Dieu, pour moi, et pour l’autre.

Une ville nouvelle, Villeneuve d'Asq, avait fusionné plusieurs communes. Avant mon arrivée, l’évêque et le pasteur de Lille avaient décidé de renoncer à y construire deux bâtiments, une église et un temple, pour créer une seule entité oecuménique dite « La Croisée des Chemins ». Un prêtre la dirigeait, accompagné successivement de deux collègues pasteurs, puis je devins pendant près de 10 ans le pasteur qui lui fut associé. Il s’agissait de renoncer aux célébrations cultuelles réciproques et de proposer au public des thèmes d’actualité toujours présentés en dialogue par un orateur de chacune de nos religions. Plusieurs rencontres se succédaient chaque mois, avec, en général, des sujets d’actualité. Ces conférences plurielles attiraient un public nombreux, le plus souvent situé en marge de nos Eglises : la double présentation des thèmes abordés permettait aux participants de ne pas sentir d’embrigadement de notre part. Cette forme de dialogue conférait au Centre œcuménique un climat de grande liberté, lui évitant toute volonté de conquête missionnaire. La Croisée des chemins était essentiellement un lieu de dialogue et de partage.

J’y ai appris combien est enrichissante la différence de partenaires issus de plusieurs origines. Mais jusqu’où va l’écoute de l’autre ? Un jour, un ami prêtre nous avoua son insatisfaction pendant notre moment de prière hebdomadaire. « Je voudrais oser vous dire ma frustration : je ne me sens pas le droit ici de prier la vierge Marie, et ma prière en souffre. » Le débat fut long, et nous décidâmes que chacun pouvait exprimer sa forme de prière, même si elle ne correspondait pas aux formules des autres. L’ami n’utilisa jamais la possibilité de prier la Vierge Marie, mais nous avons dû accepter la souffrance de la division entre Eglises.

L’écoute se doit de laisser l’autre s’exprimer jusque dans sa différence.
Ecouter l’autre dans sa différence peut être source de souffrance, mais est toujours source de liberté réciproque.

A la « Croisée des chemins », il nous devint évident qu’un Centre de dialogue œcuménique se devait d’aborder la question du dialogue interreligieux, encore peu pratiqué dans nos Eglises respectives. Ainsi naquit l’idée d’organiser un grand colloque interreligieux, préparé par la visite de notre équipe d’animation aux centres religieux non chrétiens de la région lilloise, la synagogue et la mosquée de Lille. Nous avons décidé de nous adjoindre encore la participation d’un bouddhiste.

Ce colloque interreligieux ne rencontra pas l’accord sans réserve de nos autorités, tant catholiques que protestantes, mais, pour ma part, j’étais désormais lancé dans la mouvance interreligieuse qui ne m’a pas quitté depuis. C’est ainsi que je m’inscrivis pour participer à un journée nationale de la Conférence Mondiale des Religions pour la Paix où je rencontrais Madeleine Barot, fondatrice de la Section française de la Conférence, qui fut aussi fondatrice de la Cimade. Je l’interrogeais : « Pourquoi, sur scène, cette mascarade de grandes robes orientales bizarres ? C’est quoi, la Conférence des Religions ? » Elle me répondit qu’il fallait y militer ! Bientôt j’entrais dans le cercle des séances du comité parisien. J’eus la chance d’être parmi les délégués de la Conférence française à la Conférence mondiale qui s’est tenue en Italie, à Riva del Garda. L’un des orateurs était Monseigneur Etchegaray. Responsable du Mouvement catholique mondial « Justice et Paix », il nous a donné une conférence d’une fermeté de pensée prophétique sur la nécessité des Eglises à s’engager contre toutes guerres et pour la Paix. Dites il y a maintenant 23 années, ces paroles sont toujours d’une extrême actualité ! Hélas, je mesure combien elles ne sont encore que des rêves ! De même que le débat interreligieux peine aujourd’hui à entrer dans la pratique naturelle de nos religions, chrétiennes comprises.

Nos divisions religieuses prétendent chacune détenir l’unique vraie compréhension du Dieu unique. Il ne faut pas désespérer mais il est vrai qu’il est difficile d’accepter que nos mots humains, désignant Dieu comme étant Yahvé, L’Eternel, Allah, etc., désignent la même réalité ultime pour tous. Il faut se réjouir que les chemins de liberté soient variés d’une religion à l’autre, chacune menant au fondamental commun nommé Dieu.

L’accès à la marche de l’interreligieux m’en préparait une autre : celle de ma rencontre du bouddhisme. En France, les bouddhistes provenaient de plusieurs vagues d’immigration et différaient entre eux par leurs rites, leurs pagodes ou leurs écoles de pensée. Ils étaient tibétains, vietnamiens, japonais ou venus d’autres pays orientaux. Les municipalités françaises les ont assimilés à des sectes dangereuses : les suicidés de la « Secte du soleil » pouvaient faire des émules ! Les bouddhistes désiraient fonder une Union des Bouddhistes de France, semblable à La Fédération Protestante de France, pour représenter officiellement l’une des plus grandes religions du monde. Un groupe de travail se mit en place composé de bouddhistes et de protestants tous formés au dialogue. Nous eûmes de très nombreuses rencontres d’un dialogue serré et riche. Nous avons appris à nous connaître, découvrant que nos traditions chrétiennes protestantes et les traditions bouddhistes étaient totalement différentes. Il nous fallut chacun entrer dans les vocables de l’autre.

 Les mots ont leur importance et chacun a dû, parfois, renoncer aux siens pour être compris par l’autre. 

C’était m’inviter à veiller scrupuleusement à modifier mon langage pour dire Dieu d’une manière crédible pour l’autre.

Après ce long apprentissage de connaissance réciproque, à l’invitation du monastère bouddhiste de Karma – Ling, j’ai pu vivre la visite de 5 jours du Dalaï Lama en Savoie. Grande fut ma surprise de découvrir la foule de 7000 jeunes auditeurs pressés d’entendre l’enseignement du Maître. Le Dalaï-Lama détailla un enseignement d’une très haute philosophie, et je pus constater à quel point chacune de ses phrases étaient attentivement écoutée. Il répondit entre autre à une question sur la relation entre bouddhisme et christianisme :

« Peut-être peut-on faire un bout de chemin ensemble, mais l’important dans le dialogue est que le bouddhiste approfondisse son bouddhisme, et que le chrétien enrichisse sa foi. »

Ce que je retiens personnellement de mon dialogue avec mes nouveaux amis bouddhistes, je le résume (et le déforme sans doute !) en quatre mots :

l’impermanence. Rien n’est définitivement stable et permanent, tout est en développement continu.

L’impermanence ouvre sur le grand mouvement qui mène l’ensemble du cosmos vers un infini en constante évolution. Je ne suis moi-même qu’une « particule » emportée dans ce vaste mouvement.

L’interdépendance. L’être humain dépend entièrement de liens multiples avec l’ensemble des créatures, ses frères humains mais aussi les animaux, la nature, et les planètes, et les galaxies. Nul n’est une île, et nous sommes tous en solidarité avec tout ce qui vit.

Le non-soi. Il est difficile de comprendre ce refus de la valeur du « soi », qui semble être le fond même de la foi chrétienne. Pour écouter le Dalaï-Lama, j’étais assis à côté d’un homme qui m’a beaucoup appris sur le bouddhisme. Il s’agit de Jean-Pierre Schneitzer, créateur du monastère de Migyur Ling, en plein Vercors. Il a été un des premiers introducteurs du bouddhisme en France. Avant que ne commence la conférence, plusieurs personnes vinrent saluer très chaleureusement mon voisin, d’un « Ah ! Tu peux être fier, c’est à toi que nous devons cette rencontre ! » A ma grande surprise, non, il n’en semblait pas fier, j‘avais même l’impression qu’on lui parlait de quelqu’un d’autre. C’est ainsi que je touchais du doigt le détachement bouddhiste :

Le moi n’existe pas, ce qu’il avait créé jadis ne lui appartenait pas, il était assis là, dans l’immédiateté de l’instant présent, et tout commençait ce matin là. Je fis le rapprochement avec la parole évangélique : « Ça n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi. » (Gal 2,20). La mort à soi-même est bien un motif de foi pour le chrétien.

Le sans Dieu est une caractéristique du bouddhisme. Cette affirmation rejoint la théologie bonhoefferienne de la mort de Dieu.

Le Dieu tout-puissant nié par ma foi libérale est mort, abandonnant Jésus sur la croix. Mon Dieu n’est pas au ciel pour m’y appeler mais ici-bas dans le grand mouvement qui emporte le monde, m’entraînant progressivement vers et dans la plus grande des libertés.

Après ces découvertes de montée successives vers plus de liberté, reste à gravir une dernière marche qui conduisit à l’essentiel : mettre le tout en conformité avec la nouvelle manière de penser la foi. Les débats réguliers d’un groupe de lecteurs de la Revue Evangile et Liberté, publication du mouvement protestant libéral francophone, ont aidé le groupe à préciser ce que représente pour nous cette nouvelle forme d’une foi libérée, crédible pour ce XXIe siècle.

Alors que l’âge de la retraite aurait pu rétrécir notre horizon, nous y bénéficions tous, dans ce groupe, d’une ouverture spirituelle incommensurable. Pendant une année entière, séance après séance, nous avons lu et débattu les explications du théologien et évêque américain épiscopalien John Spong, parues sous le titre « Jésus pour le Vingt-et-unième siècle ». Après avoir découvert le visage plus véridique du Jésus Homme, nous avons appris à déconstruire nos catéchismes d’hier. Tous n’ont pas fait le même parcours, chacun des participants selon sa personnalité. A l’aide d’articles choisis dans la revue Evangile et Liberté, puis à l’aide de John Spong, chacun de nous a, si je puis dire, grandi dans sa foi.

Après notre découverte d’accepter l’impossibilité de définir Dieu, vint la réponse à la question : mais qui est Jésus pour nous ?

Jésus est l’homme vrai, Jésus devenu le Christ, (qui désigne le Messie en hébreu) m’a conduit à ce Dieu-là. Il est lui-même « mon chemin », non le but mais le guide. Il me désigne le chemin qui conduit à Dieu, son Père comme le mien. Mais ce Jésus est mort.

Arrivé là, notre groupe a buté sur sa résurrection. Comment l’expliquer ?

Spong souligne que la mort de Jésus à Jérusalem a été une déchirure profonde pour ses disciples et pour ses proches. Ils se sont sentis abandonnés, en complet désarroi. Ne pouvant se séparer, ils se réfugiaient dans la maison habituelle, au coeur de Jérusalem, craintifs et sans force pour reprendre une vie normale. Quand soudain il leur a semblé que Jésus était encore présent au milieu d’eux, comme parfois un défunt déjà enterré semble encore tout proche des siens quelques temps encore. C’était leur manière à eux de le rendre vivant par delà sa mort.

Spong aide à comprendre la résurrection tout autrement que ce que fait la foi traditionnelle. Il écrit : « S’il est pris littéralement, le vocabulaire utilisé dans les évangiles pour décrire la Résurrection devient un non-sens pour aujourd’hui. » Deux mots différents sont utilisés dans les textes que nos Bibles ont traduit tous les deux par le même mot « résurrection ». L’un de ces mots désigne le fait de se réveiller du sommeil, egersis en grec, et l’autre se tenir debout, anastasis. Il ne s’agit donc pas de la résurrection du corps de Jésus, ou de la résurrection de sa chair, comme le dit la tradition. Pour les disciples, Jésus s’était relevé et se trouvait toujours debout au milieu d’eux. Ils ne pouvaient laisser se perdre le message de vie si fort que Jésus leur avait enseigné. Ils se découvrirent encouragés à le poursuivre.

L’un des évangéliste, celui qu’on appelle Jean, traduisit ce nouvel élan par l’image du Souffle de Jésus toujours vivant en eux :

« Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que par crainte des autorités juives, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint et se tint au milieu d’eux et il leur dit : La paix soit avec vous. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie. » Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit : « Recevez le Souffle saint. » (Jean 20, 19-22)

Ainsi, Souffle et Parole restent unis, à la fois dans le texte évangélique et pour ses lecteurs de tous les temps.

« L’histoire de Jésus, y compris la narration de sa Résurrection, est une invitation à voyager au-delà des limites humaines, au-delà des conceptions humaines, dans la réalité d’une expérience que nous appelons Dieu, qui n’est pas au-dessus du ciel, mais qui se trouve au contraire dans les profondeurs de la vie. Pour pénétrer dans l’histoire du christianisme, nous devons garder les yeux ouverts pour voir des choses au-delà des limites de l’horizon, et nous devons garder nos oreilles débouchées pour pouvoir entendre la musique au-delà de la gamme que l‘oreille humaine peut capter. Nos langues doivent s’assouplir, afin que nous puissions exprimer des sons d’extase, et la vie elle-même doit s’épanouir jusqu’à ce qu’elle ne soit plus délimitée par la mort. » (Spong, p.143)

En affirmant la résurrection du Christ Jésus, et c’est là que je veux en venir, j’affirme que nous aussi, nous sommes « ressuscités avec lui ». L’apôtre Paul le dit ainsi : « Ensevelis avec Christ dans le baptême, avec lui encore vous avez été ressuscités » (Col.2,12), et l’apôtre Jean fait dire à Jésus : « quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. » (11,26), ajoutant : « nous sommes passés de la mort à la vie » (I Jean 3,17). Qui croit au Christ est alors entré dans une vie de résurrection. Certes, le croyant reste encore vivant dans sa chair mortelle, il connaît les douleurs et les peurs de toute vie, mais il est en même temps passé de la mort à la vie. C’est un homme debout.

Qui croit au Christ Jésus est un homme, une femme, debout. Il n’est plus abattu par les vicissitudes de l’existence, il traverse des épreuves sans en être écrasé, et il les aborde avec la force de VIE qui vient de Dieu par Christ. Il décide de demeurer « vivant » jusqu’à l’heure de sa mort, sachant qu’il entrera dans le grand flux qu’est la Vie, cette Vie poursuivant le déroulement du monde et du temps qui vient de Dieu et qui va vers Dieu. Nous y entrons debout.

De même, qui croit au Christ Jésus est un homme, une femme, réveillé. Il a quitté le monde endormi des prometteurs de vent pour comprendre lucidement les rouages de l’histoire. Jésus est notre guide ouvrant nos yeux sur nos chemins de VIE. D’autres chemins se proposent aux hommes, tous parcourus par une humanité croyante et réveillée.

Cette vision de résurrection englobe toute la création dans la contemplation de la gloire de Dieu révélée en Jésus, l’homme nouveau. Avec lui, c’est la nature entière qui s’en trouve régénérée elle aussi. « Alléluia ! Louez le Seigneur, soleil et lune, louez-le, vous toutes les étoiles brillantes, louez-le, vous les plus élevés des cieux. » (Psaume 148) La résurrection ainsi comprise devient riche d’une pertinence inégalée aujourd’hui alors que l’avenir de la planète inquiète particulièrement ses défenseurs en ce vingt-et-unième siècle. Paul l’apôtre a des réflexions d’une prémonition avant-gardiste quand il chante la gloire promise : « La création garde l’espérance car elle aussi sera libérée de l’esclavage de la corruption pour avoir part à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu » (Romains 8,21)

 

l’horizon ne s’est pas ouvert seulement en nous,

il ne s’est pas seulement ouvert aux autres,

il ne s’est pas seulement ouvert à l’avenir de notre occident qui se croit encore chrétien,

il ne s’est pas ouvert sur la nécessité d’une préservation d’une nature fragilisée,

il s’est ouvert sur la VIE, avec un grand V.

Le poète Yves Bonnefoy, interviewé à l’âge de ses 93 ans, vient de répondre par cette formule qui, me semble-t-il, résume l’ensemble de ce livre

« Retrouver du sens aux mots à partir de notre finitude »

 

 

 

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