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photo Réforme

Raphaël Picon

 

Un explorateur pour demain

 

 

Jean-Marie de Bourqueney

rédacteur en chef d'Évangile et liberté

 

article paru dans l'hebdomadaire protestant Réforme
28 janvier 2016

 

6 février 2016

Trop tôt disparu, des suites d’un cancer, celui qui fut doyen de l’Institut protestant de théologie, à Paris, avait fait connaître en France la théologie du process. Un de ses amis pasteurs, Jean-Marie de Bourqueney, nous parle de lui.


Sur mon bureau, quelques livres qui passent au gré des lectures, des préparations et des recherches. Mais un ouvrage attire mon attention. Il y est depuis plusieurs mois. Ce livre est sans doute l’un des plus beaux de l’histoire de la théologie : Le Courage d’être, de Paul Tillich. Cet ouvrage est, comme la pensée de son auteur, « au carrefour » de l’existentiel et du conceptuel. Il vous touche, intellectuellement et vitalement...

Voici quelques mois, alors que la partie contre la maladie était mal engagée, Raphaël Picon m’a reparlé de ce livre en me disant qu’il ne le lisait plus de la même manière, m’invitant moi-même à le relire. Raphaël le savait, le laissait entendre, mais sans nous imposer cette cruelle réalité : il vivait ses derniers mois. Chaque moment partagé avec lui, même parfois très dur, devenait, de manière magiquement paradoxale, un instant de grâce. Lorsque l’on ressortait de chez lui, on y avait passé « un bon moment ». Plusieurs l’on dit. Et cette grâce venait de lui. Jusqu’au bout, et même quand les mots, lui qui les chérissait tant et les maniait avec virtuosité, n’étaient plus là, son sourire nous illuminait. Le mot n’est pas trop fort.

Nous avons ri ensemble, et ce rire était, pour reprendre le sous-titre du dernier ouvrage de Raphaël sur Ralph Emerson, un « sublime ordinaire ». Cette manière de vivre était autant son âme que son choix : chaque instant est possiblement porteur. De quoi ? À nous de le trouver.

 

Une volonté d’intensité

Raphaël, jusqu’au bout, n’a pas simplement défendu ou développé des idées. Il les a incarnées jusque dans son corps et ses expressions. Il promouvait la théologie du process et en était devenu l’un des plus grands spécialistes. Son bilinguisme et son expérience américaine ont favorisé chez lui une parfaite connaissance de cette théologie, mais aussi de ses conséquences culturelles : il parlait encore récemment d’un « festival process du cinéma », aux États-Unis. Mais il avait aussi fait un choix, dont il avait discuté avec ses collègues professeurs, notamment André Gounelle qui a introduit cette pensée en France, et avec ses amis, de cœur et d’idée, dont j’étais : il ne voulait pas « expliquer » le process, puisque, disait-il, « le process c’est la théologie, c’est la vie... ».

Autrement dit, là encore, il incarnait cette pensée. Elle était sa référence, sa langue, son existence. Les théologiens du process relisent le chapitre 1 de la Genèse, non seulement comme un mythe des origines, mais aussi comme un symbole de la condition de toute existence : du chaos à la création. Cette dynamique n’est pas simplement initiale, comme le Big Bang ; elle est toujours à revivre. Combien de chaos vivons-nous dans notre existence ? Dans son dernier message posthume au comité de rédaction d’Évangile & liberté (écrit deux mois avant sa mort), il se disait « atterré » par ce qu’il était en train de vivre. Ils étaient, avec Cécile et leurs enfants, Flaminio, Nadia et Joachim, dans ce chaos de l’inéluctable maladie. Et malgré cela, sa foi en la vie, celle qu’il avait vécue et celle qui était encore à vivre ne s’est pas démentie.

Mais si cette vie était faite de « sublime ordinaire », c’était aussi pour lui une volonté d’intensité. S’il aimait les choses parfois ordinaires, il y mettait une telle passion qu’il en devenait convaincant : il m’avait presque persuadé qu’il fallait écouter Dalida ou ne rien rater du Tour de France ! Sans parler du goût des bonbons que nous aimions partager... Il mettait du sens, de l’intense à chaque instant. Et s’il lui arrivait de ne pas être content, voire agacé, c’est qu’il ne supportait ni l’habitude lassante ni la médiocrité facile.

Son exigence intellectuelle, reconnue par tous et bien au-delà de nos cercles d’Église, était l’étoffe même de sa vie jusque dans son quotidien. Je me souviens d’une de ses prédications qui m’avait dérouté, sur le texte difficile de la « porte étroite » par laquelle il faut passer pour entrer dans le Royaume. Il y voyait la racine biblique d’une foi exigeante qui ne se contente pas de répéter, mais qui se vit et qui se pense. Déroutant, il l’était, car il avait toujours un pas d’avance sur nous... En publiant son livre sur Emerson, il nous avait encore ouvert une nouvelle porte. Il n’a cessé de le faire : ouvrir des portes, en explorateur de la pensée, de la foi, de la vie. Il n’aura pas eu le temps d’emprunter ces nouvelles voies ainsi ouvertes. À nous de le faire désormais, orphelins de cet explorateur de la pensée. Sa vie restera une symphonie, aussi triomphale que délicate, mais inachevée... Il cherchait, dans sa foi et dans sa théologie, comme le dit Paul Tillich, ce « Dieu au-dessus de Dieu », ce Dieu qu’on ne peut enfermer dans une confession de foi ou un dogme, ce Dieu de l’existence, si cruelle soit celle-ci.

Alors je reprends ce livre sur mon bureau, Le Courage d’être, et en finis la lecture. Il se termine sur cette phrase : « Le courage d’être s’enracine dans le Dieu qui apparaît quand Dieu a disparu dans l’angoisse du doute. » Courage !

 


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