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Les souffrances de
Jésus
ont-elles expié
nos péchés sur la croix ?
Gilles Castelnau
Je suis très choqué d'entendre parfois dire
que l'intensité des
souffrances infligées à Jésus dans sa Passion
seraient en rapport avec la gravité du péché des
hommes, leur atrocité révélant, en quelque sorte
l'énormité de la « rançon » comme disaient certains, que Jésus devait
payer (à Dieu sans doute ou au diable ?), pour
« expier » les fautes de l'humanité.
Il est incontestable que la flagellation
mentionnée par les
évangiles était cruelle et que surtout la crucifixion
était un supplice horrible. C'était, hélas le
lot d'un très grand nombre de condamnés à mort
par lequel l'administration romaine entendait terroriser toute
opposition. Pilate maintenait l'ordre en Palestine en faisant
crucifier des milliers de victimes, prises souvent plus ou moins au
hasard.
Et on se souvient des 6000 esclaves révoltés avec
Spartacus, crucifiés sur la route de Capoue à
Rome : une croix tous les 30 mètres sur 160
kilomètres ! De quoi maintenir la fameuse « paix romaine » et dissuader ceux qui pensaient à revendiquer
leur liberté.
D'ailleurs les évangiles rapportent que Jésus a
été crucifié en compagnie de deux autres
condamnés.
Mais justement, aucun des 4
évangiles ne met l'accent sur
l'intensité des souffrances de Jésus pour souligner
l'immensité d'une « expiation ». Ni Matthieu, ni Marc, ni Luc, ni Jean, ni Paul,
Pierre ou Jean dans leurs épîtres ne dit quelque chose
comme : « voyez
combien Jésus a souffert, cela montre la grandeur de nos
péchés. Cela montre la grandeur de la rançon, de
l'expiation, nécessaires pour apaiser la colère de
Dieu. »
Tous montrent bien que Jésus a
sacrifié sa vie, qu'il a
été jusqu'au bout de son combat pour un monde meilleur
et contre les étroitesses meurtrières des
autorités religieuses de l'époque. Mais aucun ne dit
que la cruauté de ses souffrances devait contrebalancer la
gravité des péchés des hommes aux yeux de la
justice de Dieu.
L'accent est mis, dans le Nouveau Testament, sur la lutte de
Jésus jusqu'à la mort, sur l'injustice de sa
condamnation, sur le fait qu'il a partagé les souffrances des
hommes (le récit des évangélistes suit notamment
le Psaume 22 (qui commence par « Mon Dieu pourquoi m'as-tu
abandonné », qui
mentionne le partage de la tunique et des vêtements, les
moqueries des méchants, la soif etc.). Mais rien dans les
textes ne vient corroborer la thèse, que je trouve
épouvantable, d'une compensation approuvée par
Dieu : l'énormité du châtiment mise en
rapport avec l'énormité de la faute des hommes aux yeux
de Dieu, seule capable de l'apaiser et de satisfaire sa
justice.
.
Je suis scandalisé à cause
de la terrible image qu'une telle
idée donne de Dieu. La prétendue « colère de
Dieu » n'a pas
été apaisée par la mort de Jésus. Dieu
n'a pu qu'être horrifié par ce meurtre du
Vendredi-saint, comme d'ailleurs par le meurtre de tout homme.
Saint Anselme (1033-1109) a développé toute une
théorie sur le sacrifice de Jésus destiné
à contrebalancer le péché des hommes.
Jésus, dit-il, n'aurait vécu sur terre que pour y
mourir. Sa croix serait un drame joué pour le salut des hommes
mais, en quelque sorte, directement entre lui et Dieu.
Cette conception d'un Dieu
singulièrement préoccupé du péché des hommes et
étonnamment intéressé par son propre
« honneur » nous semble bien différente du message de
Jésus-Christ.
Si c'était cela,
Jésus l'aurait dit.
Si la souffrance avait un rôle rédempteur, il l'aurait
dit aussi.
Si le Christ nous libère et nous
sauve, c'est qu'il a lutté
avec ferveur, persévérance et sans crainte ; il a
été vaincu par les forces destructrices de
l'immobilisme et nous entraîne pourtant, à cause de son
enthousiasme et de son amour, à cause de Dieu que nous
devinons en lui. Mis en route par le même Esprit divin qui
l'animait, nous le suivons, nous entrons, nous aussi, dans ce dessein
de Dieu et nous participons à la création d'une
nouvelle humanité libérée de ses
aliénations, « sauvée » en un mot.
.
Le mal et la souffrance
du monde
Jésus-Christ, qui connaît
nos chemins douloureux pour y avoir
marché comme nous, est le compagnon de tous les souffrants,
des martyrisés, des vaincus, des condamnés
(condamnés à raison, ou condamnés à tort
comme lui-même). Dieu est le compagnon de ceux qui suivent un
de ces chemins de douleurs : beaucoup de ceux qui souffrent sur
un lit d'hôpital ou de prison, dont le présent est
incertain et l'avenir bouché, ont fait l'expérience de
cette Présence apaisante.
Cela ne signifie nullement que Dieu accepte le mal et la souffrance,
qu'ils aient une place dans son plan ou une quelconque vertu
éducatrice ou purificatrice !
Dieu est créateur de
vie ; il renouvelle et fait
monter en nous la sève de la vie ; il ne tolère en
aucun cas le mal : Jésus n'a jamais eu la moindre parole
permettant de trouver quelque chose de positif dans le malheur ;
il n'a jamais lui-même laissé personne s'y enfoncer.
Voilà pourquoi il faut faire comme le disent Matthieu, Marc,
Luc et Jean : bien souligner que c'est entre deux autres hommes,
partageant les mêmes angoisses et les mêmes souffrances
également de bien d'autres, que Jésus est mort, homme
parmi les hommes, souffrant parmi les souffrants. D'une souffrance
que nous ne mesurerons pas : pas plus que d'autres, pas moins non
plus.
Partout dans le monde où des
hommes, quelle que soit leur
religion, leur civilisation, attachent leur préoccupation
fondamentale à la restauration de la vie humaine
profanée, chaque fois le Christ crucifié, compagnon des
martyrs, transcende leur lutte et lui donne sa dimension. Chaque fois
l'Esprit divin est à l'oeuvre pour créer au fond des
coeurs et entre tous, l'Etre Nouveau. Peut-être incognito, mais
sans jamais tenir compte de nos distinctions étriquées.
Chaque fois c'est la Présence de Dieu parmi les hommes.
Partout dans le monde où des hommes, quelle que soit leur
religion, souffrent de la maladie, de la mort, de l'injustice, chaque
fois le Christ qui a connu nos chemins douloureux pour y avoir
marché le premier, se tient incognito à leur
côté. Leur souffrance ressemble à la sienne. Sa
souffrance les a toutes résumées ; il est le
compagnon des mauvais jours, celui qui sait et s'implique.
Celui dont l'Esprit nous donne le courage de tenir bon et d'affronter
la mort après avoir affronté la vie.
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