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Les souffrances de Jésus
sur la croix
ont-elles expié nos péchés  ?

 

 

Gilles Castelnau

 

4 mars 2004

Je suis très choqué d'entendre parfois dire
que l'intensité des souffrances infligées à Jésus dans sa Passion seraient en rapport avec la gravité du péché des hommes, leur atrocité révélant, en quelque sorte l'énormité de la « rançon » comme disaient certains, que Jésus devait payer (à Dieu sans doute ou au diable ?), pour « expier » les fautes de l'humanité.

Il est incontestable que la flagellation mentionnée par les évangiles était cruelle et que surtout la crucifixion était un supplice horrible. C'était, hélas le lot d'un très grand nombre de condamnés à mort par lequel l'administration romaine entendait terroriser toute opposition. Pilate maintenait l'ordre en Palestine en faisant crucifier des milliers de victimes, prises souvent plus ou moins au hasard.
Et on se souvient des 6000 esclaves révoltés avec Spartacus, crucifiés sur la route de Capoue à Rome : une croix tous les 30 mètres sur 160 kilomètres ! De quoi maintenir la fameuse « paix romaine » et dissuader ceux qui pensaient à revendiquer leur liberté.
D'ailleurs les évangiles rapportent que Jésus a été crucifié en compagnie de deux autres condamnés.

Mais justement, aucun des 4 évangiles ne met l'accent sur l'intensité des souffrances de Jésus pour souligner l'immensité d'une « expiation ». Ni Matthieu, ni Marc, ni Luc, ni Jean, ni Paul, Pierre ou Jean dans leurs épîtres ne dit quelque chose comme : « voyez combien Jésus a souffert, cela montre la grandeur de nos péchés. Cela montre la grandeur de la rançon, de l'expiation, nécessaires pour apaiser la colère de Dieu. »

Tous montrent bien que Jésus a sacrifié sa vie, qu'il a été jusqu'au bout de son combat pour un monde meilleur et contre les étroitesses meurtrières des autorités religieuses de l'époque. Mais aucun ne dit que la cruauté de ses souffrances devait contrebalancer la gravité des péchés des hommes aux yeux de la justice de Dieu.
L'accent est mis, dans le Nouveau Testament, sur la lutte de Jésus jusqu'à la mort, sur l'injustice de sa condamnation, sur le fait qu'il a partagé les souffrances des hommes (le récit des évangélistes suit notamment le Psaume 22 (qui commence par « Mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné », qui mentionne le partage de la tunique et des vêtements, les moqueries des méchants, la soif etc.). Mais rien dans les textes ne vient corroborer la thèse, que je trouve épouvantable, d'une compensation approuvée par Dieu : l'énormité du châtiment mise en rapport avec l'énormité de la faute des hommes aux yeux de Dieu, seule capable de l'apaiser et de satisfaire sa justice.

 

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Je suis scandalisé à cause de la terrible image qu'une telle idée donne de Dieu. La prétendue « colère de Dieu » n'a pas été apaisée par la mort de Jésus. Dieu n'a pu qu'être horrifié par ce meurtre du Vendredi-saint, comme d'ailleurs par le meurtre de tout homme.

Saint Anselme (1033-1109) a développé toute une théorie sur le sacrifice de Jésus destiné à contrebalancer le péché des hommes. Jésus, dit-il, n'aurait vécu sur terre que pour y mourir. Sa croix serait un drame joué pour le salut des hommes mais, en quelque sorte, directement entre lui et Dieu.

Cette conception d'un Dieu singulièrement préoccupé du péché des hommes et étonnamment intéressé par son propre « honneur » nous semble bien différente du message de Jésus-Christ.

Si c'était cela, Jésus l'aurait dit.
Si la souffrance avait un rôle rédempteur, il l'aurait dit aussi.

Si le Christ nous libère et nous sauve, c'est qu'il a lutté avec ferveur, persévérance et sans crainte ; il a été vaincu par les forces destructrices de l'immobilisme et nous entraîne pourtant, à cause de son enthousiasme et de son amour, à cause de Dieu que nous devinons en lui. Mis en route par le même Esprit divin qui l'animait, nous le suivons, nous entrons, nous aussi, dans ce dessein de Dieu et nous participons à la création d'une nouvelle humanité libérée de ses aliénations, « sauvée » en un mot.

 

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Le mal et la souffrance du monde

 

Jésus-Christ, qui connaît nos chemins douloureux pour y avoir marché comme nous, est le compagnon de tous les souffrants, des martyrisés, des vaincus, des condamnés (condamnés à raison, ou condamnés à tort comme lui-même). Dieu est le compagnon de ceux qui suivent un de ces chemins de douleurs : beaucoup de ceux qui souffrent sur un lit d'hôpital ou de prison, dont le présent est incertain et l'avenir bouché, ont fait l'expérience de cette Présence apaisante.
Cela ne signifie nullement que Dieu accepte le mal et la souffrance, qu'ils aient une place dans son plan ou une quelconque vertu éducatrice ou purificatrice !

Dieu est créateur de vie ; il renouvelle et fait monter en nous la sève de la vie ; il ne tolère en aucun cas le mal : Jésus n'a jamais eu la moindre parole permettant de trouver quelque chose de positif dans le malheur ; il n'a jamais lui-même laissé personne s'y enfoncer.
Voilà pourquoi il faut faire comme le disent Matthieu, Marc, Luc et Jean : bien souligner que c'est entre deux autres hommes, partageant les mêmes angoisses et les mêmes souffrances également de bien d'autres, que Jésus est mort, homme parmi les hommes, souffrant parmi les souffrants. D'une souffrance que nous ne mesurerons pas : pas plus que d'autres, pas moins non plus.

Partout dans le monde où des hommes, quelle que soit leur religion, leur civilisation, attachent leur préoccupation fondamentale à la restauration de la vie humaine profanée, chaque fois le Christ crucifié, compagnon des martyrs, transcende leur lutte et lui donne sa dimension. Chaque fois l'Esprit divin est à l'oeuvre pour créer au fond des coeurs et entre tous, l'Etre Nouveau. Peut-être incognito, mais sans jamais tenir compte de nos distinctions étriquées. Chaque fois c'est la Présence de Dieu parmi les hommes.
Partout dans le monde où des hommes, quelle que soit leur religion, souffrent de la maladie, de la mort, de l'injustice, chaque fois le Christ qui a connu nos chemins douloureux pour y avoir marché le premier, se tient incognito à leur côté. Leur souffrance ressemble à la sienne. Sa souffrance les a toutes résumées ; il est le compagnon des mauvais jours, celui qui sait et s'implique.
Celui dont l'Esprit nous donne le courage de tenir bon et d'affronter la mort après avoir affronté la vie.

 

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