Libre opinion
Peut-on choisir ce que l'on croit ?
Can we choose what we believe?
Harriet Baber
professeur de philosophie à l'Université de San Diego (Californie)
collaboratrice religieuse régulière du Guardian
The Guardian
quotidien anglais
14 juillet 2015
La question de l’existence de Dieu fait débat. Il y a des pour et des contre. Certes on ne peut s’obliger à croire mais on peut tout de même entrer dans le débat.
Je suis chrétienne à la manière de Pascal. Je fais le saut de la foi comme un pari. Je ne vois aucune raison de dire comme l’horrible mère de Tony Soprano [dans la série télévisée américaine sur une famille mafieuse, note de GC] - que la vie n’est qu’un « grand gros rien du tout » à l’issue duquel on disparaît. C’est peut-être ainsi que vont les choses, mais je ne vois aucun avantage à le croire car cela ne rend pas la vie plus plaisante et cela ne donne pas non plus la possibilité de constater qu’on a eu raison de nier l’au-delà puisqu’on sera mort !
Mais si je crois en Dieu et en une vie bien heureuse avec lui dans l’au-delà, même si ce n’est pas vrai, je ne serai pas déçue. J’aime mieux vivre dans un paradis illusoire que dans pas de paradis du tout.
De nos jours la « vérité » est plus importante que tout. Les personnes qui s’opposent le plus au puritanisme religieux ont elles-mêmes l’attitude la plus puritaine dès lors qu’il s’agit de la « vérité ». Ils condamnent les contraintes que les chrétiens imposent sur les plaisirs sensuels, mais ils sont outragés que l’on puisse prendre du plaisir aux consolations de la religion au lieu de faire face aux dures vérités de la condition humaine.
On valorise la vérité et on sous-estime la difficulté d’y parvenir. Il y a quantité de vérités qui ne m’intéressent en rien. Par exemple le cycle de vie des Ctenocephalides felis (la puce du chat) : je ne vois pas pourquoi je m’en préoccuperais ou quelle vérité la concernant je devrais croire.
Évidemment, même si l’on peut ignorer ce genre de « vérités », celles qui concernent le sens de la vie et la réalité de la condition humaine sont bien plus importantes. Mais, personnellement, je suis quelqu’un de simple, je ne cherche pas à être particulièrement vertueuse, je me contente d’une vie éthique normale et je laisse de côté la question de la justesse des réponses que j’apporte aux grandes questions de l’humanité.
Si mon attitude peut paraître spéciale pour la personne religieuse que je suis, c’est sans doute parce qu’en Californie, nous avons une conception spéciale de la religion.
Pour les gens ordinaires – sinon pour les philosophes – la religion décrit les croyances concernant des êtres surnaturels et leur intervention dans l’état des choses ainsi que les pratiques qui nous permettent d’entrer en contact avec eux. C’est cela qui m’intéresse. Je reconnais que c’est pour moi un plaisir coupable. J’ai été élevée dans l’idée que la religion était stupide et insignifiante, qu’elle convenait aux vieillards qui pensaient à la mort ou aux gens sans instruction mais certainement pas aux jeunes en bonne santé et instruits. Je pensais que s’y intéresser était morbide mais je le faisais pourtant, peut-être comme un plaisir interdit.
Dans ses mémoires, l’écrivain anglais E.F. Benson mentionne les lettres que son père, qui était archevêque de Cantorbéry avait écrites à un jeune homme, qui est finalement devenu prêtre. Elles étaient pleines de descriptions et de commentaires concernant les bâtiments d’églises, leur aménagement, les cérémonies, les fêtes chrétiennes et leurs coutumes. Ces lettres n’étaient pas du tout bigotes ou pieusardes, dit Benson, elles convenaient seulement à l’enthousiasme de ce jeune adolescent qui regardait la vie des églises comme les vaches regardent passer les trains.
C’est un peu ainsi que je regarde l’église moi aussi. Je suis désespérément une adepte du traditionalisme ecclésiastique. Mais je suis chrétienne car, tout simplement, j’aime la religion.
Traduction Gilles Castelnau
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