Libre opinion

Le Christ en gloire
L'Amérique est-elle encore
chrétienne ?
Is America still Christian?
Harriet Baber
professeur de philosophie à l'Université de San Diego (Californie)
The Guardian
quotidien anglais
10 juillet 2015
L’hiver dernier j’ai visité l’église San Vitale à Ravenne en Italie. Parmi les mosaïques, Justinien et Théodora se font face, entourés des courtisans et des prêtres. Dans l’abside un Christ imberbe sur une prairie verdoyante, avec des fleurs, des agneaux et des fontaines.

Justinien
L’atmosphère de cette chrétienté m’a semblé si heureuse que je me suis demandés comment les choses avaient pu ensuite se gâter et passer de la belle cour byzantine avec ses prairies fleuries, aux crucifixions torturées de la Renaissance. L’exubérance et l‘enchantement ont cédé la place à l’obsession grinçante du péché et les croyants ont commencé à se préoccuper de leur âme et à s’inquiéter de leur santé spirituelle.

Théodora
Et pourtant une telle entreprise est vouée à l’échec : « celui qui voudra sauver sa vie la perdra et celui qui perdra sa vie la trouvera ». Nous enfermer en nous-mêmes et nous focaliser sur notre salut éternel ne réussit jamais. C’est d’ailleurs le paradoxe de l’hédonisme : l’idée que si l’on poursuit le bonheur il s’enfuit loin de nous.
John Stuart Mill a dit : « Seuls sont heureux ceux qui s’intéressent à autre chose qu’à leur propre bonheur... c’est en ayant un but à l’extérieur de soi-mêmes que l'on trouve le bonheur. »
Aussi longtemps que nous ne pensons qu’à nous, nous ne pouvons qu’être insatisfait, si notre objectif est notre propre salut, nous ne l’obtiendrons jamais.
Les prédicateurs évangéliques les plus efficaces, ceux qui attirent la clientèle la plus appréciée dans les méga-églises de banlieues, ne parlent plus guère de nos jours du salut éternel. Ils promettent désormais la guérison spirituelle et l’épanouissement personnel, comme le font d’ailleurs les gourous du monde profane qui proclament le même message : occupez-vous de vous-même.
L’Église élève votre esprit, ouvre à une vie réussie, propose une communauté, la consolation, l’encouragement. Elle s’occupe des besoins réels et offre ce que l'on désire.
La rhétorique et le but des évangéliques et des gourous du monde profane sont différents mais leur contenu est le même. C’est la doctrine du salut par la foi associé au scénario de la nouvelle naissance. On est saisi par le sentiment que la vie est fondamentalement insatisfaisante en tous ses aspects. On se sent pécheur, névrosé, stressé, dépendant, loin du vrai bonheur.
On réunit alors, chacun à sa manière, un assemblage de croyances qui « fonctionnent » pour soi : c’est la foi personnelle. C’est par elle que l'on trouve le salut, la guérison, l'épanouissement individuel, le départ du chemin qui n’a pas de fin vers une amélioration personnelle. Les Américains dont la seule préoccupation est le souci de soi-même entretiennent une légion de pasteurs, de gourous, de thérapeutes et de prédicateurs plus ou moins convaincants.
Il est facile de comprendre que, dansd ces conditions, autant de gens se désintéressent d'un tel amalgame de crédulité, de sentimentalisme et de narcissisme qui, dans le christianisme évangélique s’associe d'ailleurs à des mythes concernant l’âge de la terre, l’origine divine des espèces, des tabous sexuels et la politique de la Droite religieuse. Il n’est pas étonnant qu’avec un tel visage la religion soit en train d'imploser aux États-Unis et en Europe.
C’est bien dommage, car si le christianisme disparaît dans cette décadence, son message, qui est absolument essentiel, disparaîtra avec lui. La théologie chrétienne et sa réflexion concernant la nature de Dieu ne seront plus que des curiosités aussi vieillies que l’anciene pensée de Platon. Nos liturgies d’Église se couvriront de poussières sur les rayonnages des bibliothèques. Les églises les plus belles seront transformées en musées et les plus médiocres en restaurants ou en bureaux.
En Europe la religion est déjà marginale : San Vitale est un musée. Aux États-Unis, le christianisme est enseveli dans un fouillis syncrétiste de programmes d’aide au self-développement, de diverses thérapies individuelles, d’articles new-age et de vestiges des religions orientales. Il y en a pour tous les goûts et toutes les circonstances.
Il est possible qu’un système religieux cohérent face surface comme le christianisme a autrefois, dans le monde hellénistique émergé du potage des divers cultes et des religions à mystères.
Il est possible que ce soit le christianisme qui revienne.
C’est possible.
Traduction Gilles Castelnau
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