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Blanche Gamond


Résister à l’intolérance religieuse

 

 

Marie-France de Palacio

 

Ed. Olivétan

160 pages - 14,50 €

 

Gilles Castelnau

 

 

9 mai 2015

La ville de Saint-Paul Trois Châteaux près de Montélimar dans la Drôme et donné une rue à sa jeune héroïne et le Musée du Désert a fait apposer une plaque sur sa maison.

Au 17e siècle, la région était protestante lorsque la terrible Révocation de l’Édit de Nantes par Louis XIV déclencha la destruction des temples et l’interdiction de pratiquer la religion ancestrale et les « dragonnades ».

Le temple de Saint-Paul-Trois-Châteaux fut détruit et 20 dragons du roi envahirent la maison de la famille Gamond où se trouvait la jeune Blanche alors âgée de 21 ans.

Nous avons le récit qu’elle fait, plus tard, de son malheur.

Celui-ci fut imprimé en 1867 par Théodore Claparède et il est publié sur ce site web. Il fut aussi traduit en anglais et en allemand.

Il fut ensuite mis en français moderne par Boris Decorvet, en 1964 sous le titre  le Prix de la joie (éd. Labor et fides)

Marie-France de Palacio en rédige aujourd'hui le récit dans un style fleuri qui le rend facile à lire et saisissant.

En voici quelques passages concernant l’arrivée des dragons, la fuite de la famille à Orange et l’enfermement de Blanche dans l’horrible hôpital-prison de Valence.

Heureusement des amis de la jeune fille purent réunir une forte somme d’argent qui servit de rançon et permit sa libération et sa fuite en Suisse où elle demeura. Elle mit alors par écrit ses souvenirs qui ont servi à la rédaction de ce livre.

On se souviendra qu’une quarantaine d’années plus tard, sous Louis XV, une autre jeune fille de 18 ans, Marie Durand, fut à son tour enfermée à la Tour de Constance à Aigues-Mortes où elle reste prisonnière pour la foi durant 38 ans.

 


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page 15

Dragonnades

Les conséquences pratiques de ces persécutions ne tardèrent pas à se faire sentir dans les villes et les villages : démolition des temples, proscription du culte protestant, obligation d'assister à la messe et de suivre le catéchisme, interdiction faite aux protestants d'enseigner. Le quotidien des réformés devint très vite invivable, à la suite des violences perpétrées par les dragons du roi, sous prétexte de conversion. Les soldats occupaient leurs maisons, pillant leurs biens et se livrant à toutes les exactions possibles. Ce furent alors les fameuses « dragonnades », moyen d'abjuration uniquement fondé sur la violence, et particulièrement efficace, même si d'héroïques résistances eurent lieu dans le Languedoc, le Vivarais et le Dauphiné. Missions bottées et dragonnades, initiatives de Louvois, suscitèrent deux cent cinquante mille conversions...

C'est avec une aversion croissante que Blanche subit l'invasion de ces soudards dans son foyer sans histoire. Loin de convaincre les Gamond de la nécessité d'une abjuration, la vue de ces soldats avinés, débauchés, de ces goinfres passant leurs journées à boire et à manger, épuisant les réserves du cellier et vidant toutes les bouteilles de la cave, ne fit au contraire que les renforcer dans leur détermination. Pour Blanche, de tels envoyés étaient bien à l'image de la religion oppressive et pervertie qu’on lui présentait en modèle. La nuit, elle ne pouvait trouver le sommeil : le vacarme des chansons paillardes et des querelles dues à la boisson, les odeurs de lard grillé, montaient jusqu'à sa chambre ; et la peur de voir apparaître dans sa chambre quelque dragon venu lui faire violence la tenait éveillée jusqu'à l’aube. Parfois, il fallait se lever pour servir à boire à ces hôtes indésirables. C'est que le lard, dont ils faisaient une consommation excessive, les altérait. Leur opposer le moindre refus condamnait à une mort certaine, précédée d'un viol si la victime était femme. Chez les Berthelon, par exemple, n'avait-on pas brûlé dans les charbons les pieds de la mère, parce qu'elle avait refusé de « boire une brinde » avec les dragons ? Cette image de torture habitait Blanche, la nuit, et, associée aux odeurs de porc fumé sur les mêmes charbons, lui donnait d'épuisantes nausées.

 

page 31

Orange

[...] La cité bénéficiait d'un statut particulier, qui aurait pu et dû mettre les protestants à l'abri des persécutions du roi. Orange était en effet une principauté indépendante, contrôlée par Guillaume de Hollande.

[...] Mais en cet automne 1685, l'histoire d'Orange devait elle aussi basculer. En septembre, à la suite d'un afflux d'immigrés du Vivarais et de Provence, des centaines de réformés partagèrent la Sainte Cène. Une telle foule se pressait dans les deux temples, qu'il fallut administrer la communion derrière trois tables ; le peuple était aussi nombreux dans la cour de l'édifice, qu'à l'intérieur de celui-ci.

Un beau marin d’octobre, des hordes d'individus déguenillés, terrorisés et épuisés surgirent dans la cité. Les dragonnades du Languedoc et du Dauphiné continuaient à pousser en avant des populations entières. Douze mille personnes durent ainsi être accueillies dans l'urgence. Femmes enceintes, vieillards, veuves éplorées racontant à qui voulait les entendre les supplices infligés à leurs époux : toutes ces faces bouleversées n'aspiraient qu'à une chose : entendre les prédications dont elles avaient été privées. Les Orangeais, compatissants et hospitaliers, ouvrirent les portes de leurs demeures à ces frères en détresse. Pour Blanche, qui avait trouvé refuge avec ses parents chez sa tante, un tel événement s'accompagnerait inévitablement de conséquences funestes. Et en effet, les mesures de rétorsion envers l'accueillante cité ne tardèrent pas à être prises. Les commandants qui résidaient à Montélimar, La Trousse, Saint-Ryth et Tessé, propagèrent des rumeurs infondées afin de perdre les Orangeais dans l'esprit du roi. Ils firent croire que la cité avait accueilli une centaine de pasteurs révoltés, sacrilèges, et blasphémateurs de la personne royale. Le Consistoire d'Orange se réunit pour mettre au point un plan de protection de la population. Mais celle-ci avait eu vent des menaces formulées par les commandants, qui ne promettaient que pillages, meurtres et violences. La mère de Blanche, en apprenant que le danger qu'elle avait fui les avait rattrapés, se laissait aller à un désespoir que la patience et la fermeté de sa fille ne parvenaient pas à tempérer. À l'annonce de l'arrivée des dragons dans la ville, le 11 octobre, les habitants commencèrent à préparer fébrilement leurs effets personnels pour fuir. Les rues bruissaient du vacarme des charrettes, que l'on chargeait de meubles à soustraire aux dragons, et de hurlements de terreur à l'approche du danger.

Les alentours d'Orange, bois et montagne, furent envahis de réfugiés. Le 23 octobre, le comte de Grignan arriva à Orange avec des ordres de la cour : Sa Majesté souhaitait le départ de tous les réformés réfugiés à Orange et interdisait les cultes. Si le comte de Grignan se montra mesuré dans la formulation de la requête royale, il fut bientôt dépassé dans son propre camp par le comte de Tessé, homme violent et désireux d'en finir avec les Huguenots. Prétendant disposer d'ordres royaux beaucoup plus fermes, Tessé entra dans la ville en ne jurant que châtiment, sang et carnage. Il se rendit au temple avec l'évêque, commença par déchirer toutes les bibles et les psautiers, profaner les tombes, dérober l’argent du tronc. Puis, ayant mis à sac l'édifice, il en demanda la destruction immédiate.

Il était devenu interdit d'héberger des Huguenots, sous peine de poursuites. C’est pourquoi, après avoir résisté quelque temps, les Gamond, comme la plupart de leurs coreligionnaires, reprirent le chemin de l'exil. Pendant un mois, ils demeurèrent dans les bois environnant la ville. Tous les deux jours, des âmes compatissantes leur faisaient parvenir de la nourriture, que la famille restée à Orange conservait à leur attention. Mais il fallait se terrer comme des bêtes dans les rochers de la montagne, ou grelotter de froid au pied des arbres. Pour comble de malchance, il ne cessa pas de pleuvoir, encore, pendant cette période. Pour Blanche, pourtant, la situation, dans toute sa gravité, était loin de la prendre au dépourvu. Contrainte de prendre en charge ses parents, elle déployait une activité et un enthousiasme étonnants. Il lui semblait que l'épreuve était justement l’occasion de prouver à Dieu sa foi et son amour.

 

page 90

L’enfer

L'Hôpital de Valence, outre sa vocation première, était destiné à convaincre par la force les protestants récalcitrants ; on y ramenait ceux qui tentaient de s'exiler en Suisse, et on y emprisonnait ceux qui étaient destinés aux peines les plus sévères, voire à l'exécution capitale.

[...] Ici, les prisonnières ne pouvaient pas communiquer entre elles, et étaient placées sous la surveillance constante de redoutables cerbères féminins. Il ne fallut pas longtemps à Blanche pour s'en apercevoir. Le Père La Rapine venait à peine de les quitter et d’ordonner qu'elles fussent menées dans la pièce réservée aux femmes, que deux servantes vinrent prendre sa place.

Après quelques minutes de silence, Anne Dumas, l'une des compagnes de Blanche, se plaignit à celle-ci de souffrir d'une soif insupportable. Ces quelques paroles, prononcées à voix basse, provoquèrent la colère des gardes-chiourme. L’une d’elle, la plus jeune, vint se placer devant Blanche et Anne d'un air menaçant, et leur dit : « Quoi ! Vous parlez ici dedans ! Il n’est pas permis dans cette maison, ni de se regarder, quand on est huguenote comme vous » Ni parler, ni même se regarder ! L’entreprise de déshumanisation de la personne, stratégie propre aux tortionnaires de tous les temps, commençait là.

Le soir, [...] lorsque la cloche de la chapelle retentit, la garde enjoignit à Blanche d’aller écouter la prière faite par le Père La Rapine. Refus de Blanche. Vociférations de la garde. De tous côtés surgissent alors les âmes damnées de La Rapine, ces servantes fascinées par le grand homme, entièrement soumises à son bon vouloir, prêtes à tout pour le servir. Quatre filles de l'hôpital saisissent Blanche et la traînent jusqu'à la cuisine, domaine sur lequel règne, près de l'âtre infernal, la gouvernante de l'hôpital, la sœur Marie.

Là, Blanche fut battue à coups de gourdin, souffletée vingt fois. L’une de ses assaillantes, jeune femme massive et disgracieuse, excédée sans doute - et peut-être même inconsciemment - par la beauté intacte du visage et de la silhouette de la protestante abhorrée, voulut s'attaquer à l'attribut féminin par excellence : la chevelure. Bien mal lui en prit : une fois la coiffe arrachée, elle découvrit avec stupeur le crâne déjà rasé de Blanche. Cette nuit-là, première nuit à Valence, Blanche ne put trouver le sommeil, tant son corps était meurtri de coups et de blessures. Pourtant, il fallut se lever à quatre heures le matin suivant, et travailler sans relâche bien que le moindre mouvement fût une torture. À six heures, la malheureuse subit une autre torture, psychologique certes fois-ci : on la traîna, littéralement, à la chapelle, où elle dut écouter malgré elle, à son corps défendant, un sermon de La Rapine. Un sermon de La Rapine !

 

page 103

La scène de torture qui eut alors lieu dans la cuisine est trop éprouvante pour être relatée dans tous ses aspects. Le lecteur des mémoires de Blanche Gamond peut d'ailleurs imaginer la douleur ressentie une seconde fois par la narratrice, revivant par le souvenir, et dans le souci d'une relation précise, les moindres détails de son supplice. Demi-nue, suspendue par une corde à une poutre, elle fut fouettée jusqu'à l'évanouissement. Six femmes tenaient les verges dont elles accablaient le corps de leur victime. Mais le redoublement des coups ne put arracher à Blanche d'autre aveu que des paroles de miséricorde. Et lorsque, de peur de la voir trépasser, elles cessèrent la flagellation, tout en lui promettant de la renouveler le lendemain si elle ne se « changeait » pas, Blanche trouva encore la force de rétorquer : « Je sais que je changerai de la terre au ciel ; mais pour de religion, jamais de la vie. » Alors elles la renvoyèrent, en prenant soin, ultime cruauté, de serrer avec force son corset sur ce corps brisé, enflé et sanglant.


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