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Libre opinion


L’Autre Dieu


La Plainte, la Menace et la Grâce

 

 

Marion Muller-Colard

 

 

Éd. Labor et Fides

110 pages - 14 €

 

Gilles Castelnau

 

25 octobre 2014

Le pasteur Marion Muller-Colard a été aumônier d’hôpital. Elle est sensible à la Plainte qui monte, insurmontable, dans les cœurs de ceux qui souffrent, depuis sa première visite alors qu’elle était toute jeune pasteur à une vieille dame malheureuse. Plainte qu’elle a ressentie elle-même lors de la grave maladie de son jeune enfant qu’elle a failli perdre.

Elle lit le livre biblique de Job et s’identifie à sa désolation. Elle nous fait partager la force de continuer à vivre qu’elle a trouvée dans la Grâce de Dieu alors même qu’aucun exaucement ne vient nous délivrer de la Menace qui nous assiège.

Voici quelques pages de ce petit livre bien émouvant.

 

page 12

La très ancienne bénédiction biblique, qui reposa finalement sur Job après bien des tourments - mourir rassasié de jours - a viré au supplice. Il faudrait pouvoir mourir en sortant de table, après avoir rendu grâce. Au lieu de quoi on nous ligote à notre chaise et nous voilà punis, condamnés à rester à la table d'un interminable repas.
[…]
Je frappai à la porte de la vieille femme. On m'y avait envoyée. On m'avait bien dit d'aller voir. Mais on m'avait indiqué le chemin comme ces paysans de bord des champs indiquent au chevalier sa route vers la grotte du dragon. On m'envoyait du bout du menton, avec un regard inquiet. L'absence de commentaire me laissait entendre que j'allais vite comprendre par moi-même.
[…]
Elle a commencé par des banalités. Des banalités amères, mais tout de même, des choses audibles. Elle ne voulait pas me perdre trop vite.

Elle désignait des objets de désolation. Elle les nommait du bout des lèvres et je n'avais pas grand-chose d'autre à faire qu'opiner du menton.
[…]
Cette ascèse d'une demi-heure ne me coûtait rien de bien précieux. Mais pour elle, c'était sa vie en substance - la succession chaotique d'heures creuses, de jours et de semaines qu'aucun appétit de vivre ne venait animer.

Alors les complaintes ont laissé place à la Plainte. La vraie Plainte qui montait crescendo. Elle affluait comme un râle, venu du fond des âges. Je ne me souviens pas des mots - elle s'en fiche bien des mots, la Plainte. Elle n'avait pas besoin d'eux. Ils n'étaient qu'un prétexte. Elle n'avait pas d'objet non plus, la Plainte. C'était la Plainte, seule et entière, et je l'ai reconnue.

Sur la Plainte, on ne pose pas un petit pansement d'espérance. Prise au piège, j'ai glissé ma main dans la poche de ma blouse, j'ai resserré mes doigts sur ma Bible, comme prête à dégainer. Si je ressortais avec un verset-pommade, la Plainte me sauterait à la gorge. Si je ne disais rien, elle me sauterait à la gorge aussi. Elle s'était emparée de la vieille femme, elle l'avait ligotée, elle la tenait à ses ordres. Seulement moi, j'avais une petite avance sur elle. J'avais vingt-trois ans et je n'en menais pas large, je n'avais rien appris de catégorique et de définitif pendant mes études de théologie, mais j'avais déjà rencontré la Plainte, avant ce jour. Dans la bouche d'un homme infiniment plus vieux que la vieille.

Alors j'ai sorti ma Bible, je l'ai ouverte aux pages de Job, et j'ai lu :

Qu'il disparaisse, le jour où je fus enfanté
et la nuit qui dit : « Un homme a été conçu ! »
Que ce jour soit ténèbre... (Jb 3/3)

 

 

page 66

La Menace

[...]
Protestante par mon père et athée par ma mère, j'ai été bien vite confrontée, dans mes rencontres à l'hôpital, à un système théologique que je ne connaissais pas et qui était tout à fait étranger à mes propres bricolages avec l'idée de Dieu. J'étais encore en stage quand je rendis visite à une femme que des suites opératoires faisaient atrocement souffrir. Je me préparais à la Plainte - l'injustice, l'abandon de Dieu, l'absurde, le non-sens. Rien de cela.

- Je supporte la douleur en me disant que je participe ainsi au martyre du Christ, m'affirma-t-elle pieusement. Je camouflai mon désarroi. Elle me parlait d'un Dieu que je ne connaissais pas, elle ébranlait mon propre système. Sa théologie m'agaçait parce que ma foi vacillante n'aurait pas survécu une journée à l'idée que Dieu puisse me faire souffrir pour se sentir moins seul.

 

 

page 80

La grâce

[...]
Au début, on est une enfant de l'Occident Moderne ; on peut compter, jusque dans les détails, sur un méticuleux confort matériel ; on se plaint d'une angine de temps en temps, on peut compter sur la médecine pour nous épargner de trop souffrir ; on met des enfants au monde en parfaite insouciance. On entend des histoires tristes comme étaient tristes les contes de Grimm qu'on nous racontait lorsqu'on était enfant. Mais on pouvait compter sur le fait qu'ils se finissaient bien.

Puisqu'en effet tout se passe bien, on prend cela pour une évidence et bien vite, cette évidence devient un dû. On voue un petit culte intime et secret à celui qu'on imagine être son Garant - on a un peu d'éducation et on n'est pas totalement ingrate. A tout hasard, on convoque le Garant en situation extrême - c'est-à-dire en apercevant, du bout de la rue les pervenches s'approcher dangereusement de sa voiture mal garée ; on dit « Mon Dieu ! » comme on pourrait dire « Maman ! ». On s'accommode d'une contravention de temps à temps : on pardonne au Garant son manque d'autorité sur les pervenches et on se jure de mieux se garer la prochaine fois. On prend un peu de la contravention sur soi.

Mais un jour, on se retrouve à errer dans de couloirs d'hôpitaux avec les yeux fous de chatte qui ne retrouve pas ses petits. On regarde impuissante, un corps minuscule et vierge de tout soupçon lutter pour sa seule respiration, ce petit corps qu'on avait mis au monde en toute insouciance. Et alors, on ne sait plus sur qui compter. On ne sait plus du tout entre les main de qui on avait jusqu'alors remis sa vie.

Je refais ce parcours avec Job et j'arpente de nouveau les couloirs de mes insomnies, les sentiers étroits qui me conduisaient jusqu'à mon fils et me forçaient à m'aventurer bien loin de l'enclos de mon insouciance. Je me revois au chevet de cet enfant méconnaissable qui parcourait sous ses yeux clos, des terres sauvages que la médecine elle-même avait bien de la peine à défricher ; des terres où il me coûtait cher de le rejoindre.

Fâchée avec mon Dieu imaginaire qui avait rompu sans préavis mon contrat inconscient de protection, je manquais de secours spirituel. Je ne trouvais pas de prière qui puisse être autre chose qu'une immense contradiction, une négociation régressive avec la peau morte d'un Dieu qui ne tenait pas.

Pourtant, lorsque je caressais, du bout des doigts, le visage bleu et enflé de cet enfant presque étranger, dans le roulis devenu rassurant de l'oxygène qui lui parvenait machinalement, j'étais parfois saisie par une sérénité démente. Il arrive que l'impuissance ouvre sur des paysages singuliers.

La détresse m'avait dilatée et, en quelque sorte, elle avait élargi ma surface d'échange avec la vie. Et près de ce petit corps, se superposait à ma supplication muette pour qu'il vive, la conviction profonde que, quoi qu'il arrive, ce qui était incroyable et sublime, c'était qu'il fût né. Et que cela, jamais, ne pourrait être retiré à quiconque. Ni à lui, ni à moi ni au monde, ni à l'histoire.

Je mis du temps à comprendre que cette clairvoyance fulgurante était peut-être la première véritable prière de ma vie.

 

page 107

Quoi qu'il m'arrive, il est juste et bon que le monde soit, il est juste et bon que je participe, de façon tout à fait éphémère, à quelque chose de plus grand que moi. Et que ma marche fragile prenne appui sur la solidité des montagnes qui me survivront longtemps encore.

Après m'avoir fait abandonner la peau morte d'une foi puérile que seul un réel conciliant parvenait à conforter dans ses calculs, la réponse de Dieu m'a éveillée à une foi d'adulte. Paradoxalement, cette foi d'adulte, cette foi sans filet dogmatique, me replonge dans les saveurs de mon enfance. Ce vaste espace de ma vie où rien n'était encore construit et où le sentiment d'une Grandeur me parcourait de frissons. Cette Grandeur qui n'était pas la mienne et qui pourtant ne me rabaissait pas. La Grandeur qui suscitait le désir et les plus sains de mes élans.

 


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