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Guérison et religion en Afrique

 

 

Melchior Mbonimpa

professeur au Département des sciences religieuses à l'Université de Sudbury (Canada)

 

Éd. L’Harmattan

118 pages. 13,50 €

 

Recension Gilles Castelnau

 

 

8 septembre 2012

Voici comment cet ouvrage est présenté en 4e de couverture :

La modernité laïque voudrait que seules la biomédecine et les diverses méthodes « scientifiques » de thérapie psychologique s'occupent de la santé des humains. Pourtant, même au cœur de l'Occident contemporain, les « religions de guérison » ont encore des adeptes.

L'interpénétration du religieux et du médical est un phénomène universel, mais, il y a des régions du monde où, plus qu'ailleurs, ce phénomène est observable à l'œil nu. Ainsi, en Afrique noire, la thérapie joue abondamment sur les zones de contact, de superposition et de fusion entre les domaines du religieux et du médical.

Mais peut-on prendre au sérieux la revendication religieuse du pouvoir de soulager la douleur physique et la souffrance psychologique ? Poser la question, c'est déjà la considérer comme digne d'intérêt.

Le professeur Mbonimpa, originaire du Burundi, vit à cheval sur les deux cultures occidentale et africaine. Tout le 1er chapitre de son livre : « Un phénomène universel » montre, en présentant clairement les systèmes de guérison du pentecôtisme, de la scientologie, du culte antoiniste et de la Science chrétienne, que l’Occident ne tourne pas toujours le dos aux « religions de guérison ».

Il décrit ensuite la « religiothérapie » un peu partout en Afrique noire, l’étonnant culte de Lyangombé, la guérison dans le christianisme africain et dans l’archipel de la diaspora africaine.

En voici des passages significatifs

 

.

 

page 44

La « religiothérapie » un peu partout en Afrique noire

Pour le guérisseur africain la maladie comporte une dimension mystérieuse en rapport avec les relations sociales qui impliquent les vivants et les morts, ainsi que des puissances surnaturelles. Le théâtre d'opération du guérisseur dépasse donc l’observable et le mesurable. Son domaine est d'une complexité qui exige un diagnostic multidimensionnel. Il ne peut pas s'appuyer uniquement sur le constat des lésions et des infections, ni d'ailleurs sur les seules informations que fournit le patient, car le guérisseur doit établir sa crédibilité en découvrant ce que le malade ne sait pas ou ce qu'il cache sciemment. De fait, ce dernier refuse parfois de tout dire au guérisseur qui, justement, doit prouver de façon non équivoque sa puissance, ou mieux, sa clairvoyance, pour mériter confiance. [...]

Remarquons aussi que le guérisseur est sollicité pour diverses raisons qui n'ont rien à voir avec la maladie telle que la conçoit la médecine occidentale. Ceux qui ont recours au thérapeute indigène peuvent lui demander un blindage magique contre les attaques des sorciers, un talisman pour mettre fin à l 'infertilité, des grigris pour éviter que ne se répètent des cas de suicide dans une famille, ou la multiplication des cas de divorce, de mauvaises récoltes, d'échecs dans les affaires ou au niveau scolaire... Il arrive même qu'on demande au guérisseur d'intervenir pour rendre possible la conquête d'une femme ardemment désirée, mais qui maintient ses distances. Dans le même ordre d'idées, des femmes auront recours à un guérisseur (ou plus probablement à une guérisseuse) pour obtenir des philtres capables d'envoûter leurs maris, les empêchant ainsi de devenir violents ou infidèles. Tout cela montre qu'en fait, la maladie dans le sens strict du terme n'est qu'une petite province du pays où le guérisseur est appelé à livrer bataille. Ce pays, c'est celui du mal sous ses diverses formes, de l'adversité en général.

Plus qu'en Occident, le médecin qui œuvre en Afrique, qu'il soit généraliste ou spécialiste, est affronté, par patient interposé, au guérisseur traditionnel dont l'amalgame de recettes et de croyances semble foncièrement opposé à la médecine scientifique. Dans les pays africains, le nombre de thérapeutes traditionnels est de loin plus élevé que le nombre de médecins. Les tentatives de collaboration se heurtent à une difficulté souvent insurmontable : « Les guérisseurs, et surtout ceux qui traitent les maladies mentales, seraient des personnages secrets, méfiants envers l'immixtion du profane et des autorités dans leurs pratiques » (BARANCIRA, 1990, p. 90). Voilà pourquoi, un peu partout on préfère le développement séparé des deux systèmes dans une coexistence pacifique plutôt que dans une opposition agressive.

 

page 57

Le culte de Lyangombé en Afrique des Grands Lacs

La zone géographique du « royaume » de Lyangombé s'étend sur plusieurs pays de la région de l'Afrique interlacustre : le Burundi, le Rwanda, une grande partie de l'Ouganda, l'est de la République démocratique du Congo (notamment le Kivu) et l'ouest de la Tanzanie. Il s'agit donc d'un culte international. Nous expliquerons plus loin les circonstances de la naissance du mythe du « roi » Lyangombé (qu'on appelle également Kiranga au Burundi), mais disons pour le moment que les chercheurs pensent qu’il s'agit probablement d'un personnage historique devenu après sa mort un grand esprit qui protège ou délivre ses adeptes initiés de toutes sortes de maux et très spécialement, de la possession par les esprits maléfiques. [...]

S’il fallait trouver un seul mot pour résumer les effets du culte de Lyangombé sut les sociétés qui l'ont adopté, nous dirions qu'il fut, et qu'il est encore radicalement « libérateur ». Il ne vise pas seulement à protéger ses initiés contre la maladie, mais aussi contre l'oppression dans le sens le plus politique du terme, et même, contre la mort, puisque ce culte a introduit pour la première fois dans ces sociétés, l'idée d'une vie éternelle et bienheureuse dans l'au-delà.[...]

Plutôt qu'une psychopathologie « individualiste » qui chercherait la folie dans la personnalité du malade et s'intéresserait à son roman personnel, la conception traditionnelle cherche à mettre un nom sur les forces inconnues, et donc inquiétantes, qui animent la personne dans ses connexions sociales. Dire au malade : « Ce sont les esprits qui te possèdent » le rassure et lui ouvre un champ de conduites insoupçonnées et reconnues dans son groupe. Lui dire : « C'est ton cerveau ou ton imagination qui est malade » serait un non sens et précipiterait le sujet dans la folie puisqu'il n'aurait d'autre choix que de se concevoir comme le seul de son espèce, un monstre solitaire coupé du sens commun et de la communauté. Par là-même, le malade perdrait son identité, étant donné que la personnalité en milieu traditionnel ne peut se concevoir en dehors de l'appartenance au groupe familial et au clan (BANCIRA, pp. 38-39). [...]

Selon les historiographes du Rwanda, Lyangombé aurait vécu sous le règne de Ruganzu II Ndori (1467-1500) et il y aurait eu des affrontements entre les deux hommes qui revendiquaient le même titre de roi (bien que la royauté de Lyangombé soit de nature spirituelle). [...]

L'inventeur de l'immortalité Lyangombé a surgi dans un milieu où l'on croyait à Imana, un dieu ouranien, créateur, éternel, bon, juste, tout puissant, mais lointain et caché : une version des fameux Êtres suprêmes ou dei otiosi que Mircea Eliade retrouve dans toutes les « religions cosmiques » et qui, selon lui, sont « d'une importance capitale pour qui veut comprendre l'histoire religieuse de l'humanité dans son ensemble » (ELIADE, 1965, p. 103). Puisque ce créateur est inaccessible, on ne lui rend aucun culte, il n'y a « aucun rite, aucun poème, aucun chant pour l'honorer » (NOTHOMB, 1979, p. 105).

Mais en Afrique interlacustre, les vivants pratiquaient (et pratiquent encore) le culte des mânes familiaux ou ancêtres. Ces derniers sont trépassés, mais on croit que leur « principe d'intelligence » perdure bien que sans vie et sans bonheur. Doués d'une grande puissance, ces mânes interviennent souvent dans les événements concernant leurs descendants sur terre, interventions parfois bénéfiques, mais qui, la plupart du temps, révèlent plutôt la grande capacité de nuisance de ces mânes. Pour se protéger de ces ancêtres jaloux et dangereux, on leur fait des offrandes et des prières pour tenter de les rendre favorables. La croyance en un dieu lointain, la crainte des attaques des ancêtres et les sacrifices qu'on leur offrait pour les amadouer étaient donc les éléments fondamentaux de la religiosité populaire dans la zone où le culte de Lyangombé est né et a prospéré. [...]

Contrairement au dieu absent qui a abandonné les humains à leur triste sort, on peut parler à Lyangombé à la deuxième personne et il répond. Sa société secrète est une famille pleine de promesses dans laquelle l'initié est accueilli. Lyangombé procure donc à ses adeptes ce que le dieu créateur ne peut leur donner : une assistance concrète, pratique, efficace et nécessaire dans la vie de tous les jours. C'est un véritable « sauveur » dont la miséricorde vient au secours de la misère des humains. Il comble le vide religieux provoqué par l'absence du dieu lointain. Autour de lui se développe un culte véritable et une liturgie grandiose : rites avec célébrants, instruments et ornements sacrés, gestes, paroles, chants, déclamations et danses... Le besoin de démesure, de libération, de dépassement est donc satisfait. [...]

Le culte de Lyangombé permet aux humains d'aspirer à un au-delà bienheureux qui prolonge le salut dont les initiés jouissent déjà en cette vie. Comme leur maître, ils cessent d'être des existants temporaires sur terre ou sous terre et deviennent des immortels habitant les bons volcans, les hautes montagnes où ils bénéficieront d'un bien-être enviable : Ils ne sont pas seulement des existants après la mort. Ils sont vivants. Ils boivent, ils fument, ils chassent. Ils sont donc heureux... Ils apparaissent dans des hommes qui reproduisent leurs actes. Depuis des siècles déjà, et sans discrimination de race, d'origine, de sexe, de statut social, ils mènent cette vie humaine, puissante et heureuse (NOTHOMB, p. 112).

Curieusement, cet accès à l'immortalité n'est pas conçu comme une récompense à la vertu. Il n'est pas lié aux mérites. On ne le conquiert pas de haute lutte. Il résulte strictement de la célébration rituelle, de la consécration à Lyangombé par l'initiation qui aboutit à la possession heureuse. C'est un don absolument gratuit :

Il y a une humilité radicale à recevoir un bonheur qu'on n'a aucunement mérité, qu'on ne peut recevoir que d'un autre à qui on s'est consacré et à qui on fait confiance dans une foi totale. Une telle attitude ne manque pas d'élévation religieuse. Le salut dépasse les possibilités de l'homme, même celles de sa vertu et de ses mérites (NOTHOMB, p.113).

Mais les avantages du culte de Lyangombé ne se limitent pas aux promesses de l'utopie religieuse. Il entraîne aussi une radicale remise en question de l'ordre régnant par son rejet de toutes les discriminations. La révolution religieuse dont nous venons de parler va de pair avec une révolution sociale

Que le culte de Lyangombé ait survécu à la christianisation, non pas sous la forme de restes fossilisés, mais avec des communautés d'adeptes encore bien vivantes en Afrique interlacustre, cela n'a rien d'étonnant. Alors que le christianisme a encore tendance à considérer la terre comme une « vallée des larmes » et le malheur comme conséquence du péché, et donc comme punition, Lyangobé promet le salut à ses initiés ici-bas comme dans l'au-delà, non pas comme une récompense à la vertu et aux mérites, mais... gratuitement. Le salut de Lyangombé n'est pas réservé aux héros et aux virtuoses : l'accès à l'initiation mystique est ouverte même et surtout à ceux que la société méprise et disqualifie, notamment les ressortissants des castes inférieures et les femmes.

 

page 109

Conclusion générale

On ne peut échapper à la question : que penser finalement de toutes les pratiques bizarres et archaïques évoquées dans ces pages ? Rituels de possession, consultations de clairvoyants, exorcismes, fabrication d'objets thérapeutiques (talismans africains, électromètres des scientologues, papier magnétisé des Antoinistes...), tout cela appartient-il au monde des leurres, de l'illusion, de l'irrationnel, de la suggestion ? L'efficacité thérapeutique (souvent avérée) de toutes ces procédures, relève-t-elle de l'effet placebo ? Des chercheurs contemporains se sont posé ces questions face à la détresse de patients migrants qu'aucune thérapie occidentale ne parvenait à soulager. Puisque ni la biomédecine, ni la psychanalyse, ni la psychiatrie n'étaient d'aucun secours pour ces pauvres hères, on finissait par les abandonner à eux-mêmes. [...]

Venus de partout, ces malades qui rebondissent avec leur énigme de médecins en psychiatres, ont aussi, la plupart du temps d'autres difficultés. Parmi eux, certains ne maîtrisent pas la langue de la société d'accueil, d'autres ne parviennent pas à trouver un emploi, d'autres encore souffrent de la perte des repères en terre étrangère et de la nostalgie d'êtres chers restés dans les pays d'origine. Mais tout n'est pas perdu, car il y a une minorité active de chercheurs et de thérapeutes multidisciplinaires qui se préoccupent de trouver une manière de venir en aide à cette catégorie de malades  [...]

Par un juste retournement des choses, de tels patients ont été à l'origine de l'une des percées théoriques les plus spectaculaires qu'ait connu la psychopathologie depuis la dernière guerre. Le groupe que j'anime a inventé un dispositif clinique pour prendre en charge ce type de patients : la consultation d'ethnopsychanalyse (qui consiste à) tout faire pour agir en Soninké avec un patient soninké, en Bambara avec un patient bambara, en Kabyle avec un patient kabyle (Nathan, pp. 19 et 24).

 


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