Protestants dans la Ville

Page d'accueil    Liens    

 

Gilles Castelnau

Images et spiritualité

Libres opinions

Spiritualité

Dialogue interreligieux

Hébreu biblique

Généalogie

 

Claudine Castelnau

Nouvelles

Articles

Émissions de radio

Généalogie

 

Libéralisme théologique

Des pasteurs

Des laïcs

 

Roger Parmentier

Articles

La Bible « actualisée »

 

Réseau libéral anglophone

Renseignements

John S. Spong

 

JULIAN MELLADO

Textos en español

Textes en français

 

Giacomo Tessaro

Testi italiani

Textes en français

Libre opinion




Fracture et souffle de vie

 

 

Marguerite Carbonare

 

Éd. L’Harmattan

206 pages. 20 €

 

Recension Gilles Castelnau

 

23 juillet 2012

Jean et Marguerite Carbonare sont un couple de protestants convaincus pour qui l’essentiel dans la vie est de mettre sa foi en pratique.
Jean est envoyé par la Cimade en Algérie à la fin de la guerre et y travaille de 1961 ) 1975. Il est ensuite au Sénégal de 1975 à 1987 puis au Rwanda après le génocide des Tutsis par les Hutus de 1995.
Il est passionné, efficace et mène le « bon combat de la foi » sans s’en laisser distraire. Même pas – surtout pas – par sa famille.
Son épouse Marguerite l’accompagne partout où sa vocation le conduit ; elle le soutient avec fidélité et ferveur. Mais elle entend – et à juste titre – mener sa propre vie de femme : elle est professeur de français et enseigne donc à Constantine, à Dakar et enfin, bénévolement au lycée de Kigali.
Mais elle s’est fracturé le bras et la douleur la tenaille en permanence. Elle souffre aussi des déplacements répétés de son mari et de ses absences si longues à son cœur. Le couple semble à plusieurs reprises au bord de la rupture. Ce livre est le récit très attachant de cette existence telle qu’elle l’a vécue, le journal de bord saisissant vu de son point de vue.
Jean a maintenant quitté ce monde et Marguerite vit sa retraite paisiblement dans la Drôme, à Dieulefit. Elle ne reste pas oisive car elle est engagée dans la vie de la paroisse protestante – elle en a même été Présidente...
Merci Marguerite pour votre livre !
En voici quelques passages.

 

.

Algérie

page 43

Peu de temps avant la naissance de notre deuxième fils, Salem, je suis à l'hôpital de la Tronche, Jean m'annonce la nouvelle suivante : Jacques Beaumont, Secrétaire général de la Cimade, lui demande s'il accepte de partir comme équipier en Algérie pour distribuer des vivres dans les camps de regroupements du Constantinois. Nous avions décidé que nous partirions un jour en Algérie, mais nous ne pensions pas le faire avant la fin de la guerre d'Algérie. L'appel arrive maintenant, plus tôt que prévu, et il ne nous vient jamais à l'idée de différer notre réponse. Pourtant les risques sont grands pour Jean de partir avant l'indépendance, car les positions publiques qu'il a prises dans les journaux ou lors de conférences publiques où il dénonce la torture lui ont attiré l'inimitié de gens proches de l'OAS.

[...]

Une semaine avant la naissance de Salem, le 19 mars 1961 (Salem signifie en arabe "la Paix", nom prémonitoire puisqu'un an plus tard le 19 mars 1962, entrait en vigueur le cessez-le-feu), j'avais fait un pneumothorax spontané et interdiction m'avait été faite de porter des objets lourds. Nous décidons donc avec Jean que je ferai une demande de poste de professeur à Constantine et que nous prendrons une femme de ménage pour les travaux ménagers. Cela aura le triple avantage de préserver ma santé, de créer un emploi et de me permettre de commencer une vcie professionnelle à laquelle j'aspire depuis longtemps.

[...]

Début septembre, nous nous installons dans un appartement au Faubourg Lamy. Le matin de notre arrivée, Jean est allé faire faire un matelas à deux places, livré dans l'après-midi. Brahirn dort entre nous deux et Salem dans sa nacelle. La paroisse nous a prêté une table et deux chaises. Nous avons le strict minimum de vaisselle, par terre, car il n'y a ni placard ni armoire !

[...]

La lecture des copies me déstabilise complètement, je suis atterée... A part la fille d’un ami toutes mes élèves, filles de pieds-noirs, et particulièrement d'origine juive, ne pensent qu'au départ qui va fracturer leur vie en deux. Dans un mois ou deux, parce que l'on vient d'annoncer le cessez-le-feu pour le 19 mars 1962 et l'indépendance de l'Algérie pour début juillet, leurs familles s'exileront en France ou reviendront aux sources d'Israël. Pour toutes, c'est une vision de cauchemar, la fin d'une enfance heureuse. Je suis amenée à modifier mon corrigé, d'y inclure ce nouveau paramètre, en essayant de dédramatiser, de montrer qu'un voyage de ce genre peut être l'occasion d'enrichissement au contact de nouvelles cultures, de nouveaux horizons. Je ne sais si cela les apaisa et comment elles vécurent ce dépaysement.

 

 

page 47

Le 19 mars 1961 nous marque profondément
La veille, une jeune fille pied-noir est assassinée d'un coup de couteau dans le dos. La réaction de la population européenne est terrible. Dans notre quartier de l'Étoile, tout Arabe en vue est abattu, même un vieil aveugle devant la boulangerie, au bout de notre rue. Jean décide de nous emmener pour quelques jours au calme, à Belkitane, village situé dans les Aurès entre la Meskiana et Khench'la. Là, deux équipières de la CIMADE, Annick et Ita, nous accueillent comme des sœurs.

[...]

 Au mois d'avril, un air plus léger, presque un air de fête, s'installe chez nos amis algériens, mais nous restons très prudents. La violence du désespoir qui pousse les membres de l'OAS à tuer aveuglément à Alger, d'avril à juin, peut gagner Constantine. Le simple fait de dire à mes collègues pieds-noirs que mon mari et moi, nous ne partirons pas en vacances dès la fin juin, devient suspect :
- Mais vous êtes fous, siI vous restez au moment de l'indépendance ils vont vous tuer !
Mon calme, loin de les rassurer, les exaspère. Ils y suspectent une certaine sympathie de notre part pour « les fellagas ». Je me garde bien d'infirmer ou de confirmer leur soupçon, me contentant d'un vague « On verra bien ».

Nous nous réjouissons : la guerre va prendre fin, les camps de regroupements n'auront plus leur raison d'être, les paysans vont repartir dans leur douar d'origine et sur leurs terres. Jean, gui a reçu carte blanche de Jacques Beaumont, secrétaire général de la CIMADE, pour innover dans son travail, va enfin pouvoir réaliser son rêve. Les distributions de vivres (blé, huile) aux populations l'ont laissé très insatisfait. Il voit bien gue l'on transforme les bénéficiaires des distributions en assistés, obligés de remercier en baissant la tête. Il faut leur rendre leur dignité et leur permettre de garder la tète haute. Mais comment ? Il a été frappé par la nudité des pentes des Aurès, abîmées par des années d'érosion et de guerre. Il imagine alors que tous ces affamés pourraient reboiser le Constantinois. Ils recevraient des vivres en échange d'un travail gui ne demandait ni un savoir-faire, ni un matériel sophistiqué. Il récupère beaucoup de matériel de l'armée française qui se retire peu à peu du pays : cinquante mille outils à main (haches, pelles et pioches), tentes, véhicules. Tout cela est entreposé à Télergma, le plus grand dépôt de matériel de l’armée française du Constantinois.

 

page 99

La majorité de mes élèves étaient musulmans. Il me fallait approfondir ma connaissance du Coran, afin de pouvoir dialoguer avec eux, particulièrement quand, ayant corrigé certaines copies, il me semblait qu'il fallait réagir. Ainsi, un élève de seconde venait de justifier la violence en s'appuyant sur le Livre Saint. J'étais interloquée par tant de fanatisme. J'ai passé presque un après-midi du dimanche précédant le compte-rendu du devoir, à chercher dans le Coran des versets qui pouvaient l'aider à reprendre certaines de ses idées. Après le compte-rendu au cours duquel je lis quelques passages de la copie, sans nommer son auteur, je cite des versets du Coran.
A la fin du cours, tous les élèves étaient partis quand le fameux élève et son copain s'approchent de mon bureau. L'élève commence à vouloir argumenter et son copain lui dit : « N'essaie pas, tu vois bien que la prof connaît mieux le Coran que toi ! »
Je dois avouer que j'étais très fière de moi !

Mes classes étaient bien nombreuses, surtout en 85-87 : trois classes de première de chacune soixante élèves, c'était lourd, surtout pour les corrections des dissertations, car sur soixante élèves, la moitié était d'un niveau assez bas et parfois, au lieu de passer quinze minutes à corriger une copie, j'en mettais le double.

 

page 122

Mercredi 18 janvier 1995

Hier, journée difficile à cause du dernier coup de fil échangé avec Jean. Nous nous sommes une fois de plus accrochés à propos de la date de notre départ sur Kigali. J'ai l'impression que ce problème devient obsessionnel, que je deviens peu à peu folle.

Hier, j'ai eu envie de céder, de laisser Jean à nouveau tout décider, pour éviter les affrontements. Qu'au moins l'un des deux soit heureux dans son travail ! Et pourtant, je sentais que j'allais encore perdre pied. J'avais à nouveau envie de pleurer à cause de cette impression que je n'arriverais pas à guérir. Mon poignet, aussi, me faisait mal et je n'avais plus aucun courage pour faire des exercices de rééducation.

Me voyant dans cet état, Myriam a pris le taureau par les cornes et m'a conseillé d'envoyer un fax à Jean pour lui proposer un nouveau planning, tenant compte des impératifs du travail, de mes limites nerveuses actuelles, de notre famille. J'ai commencé à rédiger un texte, mais tellement pleurnichard qu'elle a proposé de le réécrire avec moi :
Mon Jean,
Je repense à notre conversation d'hier. Je me suis mal expliquée. Je ne remets pas du tout en cause ce que tu fais. Je suis heureuse et fière, au contraire. Je pense seulement qu'il faut trouver des aménagements où tout le monde trouve son compte. Cela signifie que tu dois aussi accepter que puissent intervenir certaines modifications sans que le travail en souffre.

 

Kigali

page 142

Kigali, lundi 20 février 1995

En repensant à tout ce que nous avons entendu, je découvre de plus en plus les fractures irréparables du génocide, et devant tant d'horreurs, je relativise maintenant celle de notre couple.

Devant tant de souffrances, nous ne pouvons que nous donner la main, en silence.

[...]

Nous nous éloignons progressivement des marais et nous montons vers des collines boisées d'eucalyptus. La route est très jolie. Nous voyons beaucoup de bananeraies et des plantations de caféiers à l'abandon. Beaucoup de maisons détruites, d'autres, fermées, qui semblent abandonnées. A un carrefour, dans un village habité, nous bifurquons à droite et arrivons sur une agréable esplanade interdite d'accès par une barrière. Il faut montrer l'autorisation de visiter. On nous laisse passer. Nous avançons lentement et, sur la droite, nous voyons l'église, de taille moyenne. Nous nous approchons, silencieux.

Aux abords de l'église, beaucoup de vêtements, délavés par le soleil et les pluies, jonchent le sol, en désordre: ici une robe, là un pantalon, une ceinture.

A la place de la porte : une ouverture béante. Nous restons sur le seuil et nous nous penchons. Dans la pénombre, sur des bancs en bois renversés, encore des habits enchevêtrés, d'où sortent des os, des crânes, des livres de messe souillés.

L'odeur des morts pénètre nos narines et nous nous détournons vite. Nous apercevons sur l'herbe des crânes posés côte à côte. Nous les comptons : deux cents environ. Nous longeons une maison le long de l'église. Là encore, des squelettes démantibulés, des habits. Nous regardons à nouveau dans l'église, par une ouverture, du côté de l'autel. L'amoncellement de ce qui avait été des corps, paraît là plus important. L'odeur est plus forte et soulève le cœur. L'odeur me fait vomir, cette odeur douceâtre qui imprègne encore plusieurs mois après la campagne et l'église. Nous l'avions sentie bien avant d'arriver. Je mets mon chandail sur mon nez et me retire vite, non sans avoir aperçu sur le mur derrière ce qui fut l'autel, une fresque en bois dont je ne distingue pas les images mais quelques couleurs vives insolites dans ce cadre funèbre.

L'odeur est trop forte. Nous nous éloignons rapidement et continuons notre visite des lieux. Derrière l'église, une grande case, sans porte. Nous nous approchons. Là encore, des vêtements, des os, sur des bancs renversés. Je suis très bouleversée de voir des habits souillés par terre, une petite chaussure d'enfant qui traine sur un banc, un livre de prières. Il nous semble que ce sont de petits bancs: peut-être des enfants occupaient-ils cet espace ?

Des êtres humains, des enfants au seuil de la vie, anéantis. Tant d'êtres humains dans ce lieu où ils espéraient trouver refuge. Quelques rescapés. Quelle vie, maintenant pour eux ?

[...]

Sur l'esplanade de l'église et dans l'église : là, neuf mille Tutsi ont été tués. Tous ces gens pensaient se mettre sous la protection de Dieu en se réfugiant dans les églises. C'est là qu'ils ont trouvé la mort, dans ces véritables abattoirs.

 

page 151

Jeudi 23 février 1995

Je recommence à porter quelques objets avec ma main droite, mais je n'arrive pas à comprendre pourquoi six semaines après l'enlèvement de ma résine, j'ai encore mal au poignet. Cette nuit, j'ai mis une compresse d'argile pour apaiser la douleur.

Heureusement, la douleur de mon cœur est terminée. Depuis quelques jours, beaucoup de complicité entre Jean et moi.

[...]

Cette nouvelle harmonie, nous la devons au grand privilège de pouvoir partager avec nos amis rwandais leurs souffrances et leur espérance. Ce partage fait couler à nouveau le même sang dans nos veines.

Je vois aussi que tout le travail de Jean commence à porter des fruits, que la souffrance des séparations n'a pas été inutile. « Ceux qui sèment dans les larmes, moissonnent en chantant » : ce texte du psaume, je me l'approprie et c'est maintenant un grand sentiment de reconnaissance qui l'emporte dans mon cœur.

 

page 157

17 avril 1995

Nous revoici depuis bientôt quatre semaines à Kigali. Hier, jour de Pâques, nous avons fait une belle virée dans le Nord-Ouest du pays avec Ezéchias, Joséphine et leurs deux plus jeunes enfants, sans oublier le garde du corps, en uniforme et armé d'une mitraillette ! Joséphine voulait revoir le collège où elle était interne de quatorze ans à dix-sept ans et qu'elle avait dû quitter précipitamment en 1973 quand la chasse aux lycéens et étudiants tutsi avait commencé.
Ce qui nous a frappés, c'est la foule qui, dans les campagnes, se rendait dans les églises pour célébrer la fête de Pâques, tous les gens bien habillés. Jean conduisait et tout le monde le prenait sans doute pour un père blanc car les gens lui faisaient des signes d'amitié en I'appelant « Padre ». Jean répondait gentiment aux saluts quand, soudain, nos amis lui ont dit : « Arrête de les saluer ainsi, ils vont penser que tu les approuves pour ce qu'ils ont fait ». Petite phrase significative qui montrait que rien n'est anodin: la pensée du génocide hante non seulement toutes les têtes et tous les cœurs de ceux qui ont perdu leurs familles et leurs amis, mais aussi de ceux qui les ont fait périr horriblement et qui ont peur des représailles.

 

 

Dakar

 

page 182

Des difficultés sont venues aussi de certains membres de l'Église protestante du Sénégal (EPS). J'avais accepté de faire partie du comité exécutif de cette Église, mais j'ai donné ma démission au bout de deux ans, car je ne m'y sentais pas à l'aise : trop d'éléments m'échappaient, des forces occultes étaient à l'œuvre, mais je ne savais lesquelles. Je les découvrais peu à peu. Le bureau était noyauté par des fétichistes ou des membres influents de Rose-Croix. Avec Jean, nous avions fini par distribuer une lettre ouverte aux membres de l'Église pour les mettre en garde : on ne pouvait pas être à la fois chrétiens et adeptes des Rose-Croix. D'ailleurs, une lettre pastorale des évêques catholiques de Côte d'Ivoire avait confirmé notre intuition.

Les forces du mal étaient à l'œuvre, nous en avons fait l'expérience pour la première fois, du moins dans ce domaine. En effet, peu de temps après la diffusion de notre lettre, une nuit, j'ai été prise d'une terrible angoisse, incompréhensible, jusqu'au moment où j'ai compris que les personnes que nous avions mises en cause, étaient en train d'opérer des pratiques magiques. J'ai beaucoup prié pour en être délivrée et j'ai pu me rendormir paisiblement. Mais c'était tellement intime, si peu basé sur des motifs rationnels, que je n'en ai pas parlé à Jean. On hésite toujours à partager ce genre d'expérience, peu crédible pour des esprits cartésiens comme les nôtres. Or quelques semaines après, mon mari s'est confié à moi. Au bureau, un matin, il avait été pris lui aussi d'une telle angoisse qu'il avait même envisagé de quitter le Sénégal pour fuir une atmosphère sur laquelle il n'avait pas prise. Il pensait, en quittant l'Afrique, retrouver ses esprits. Il se sentait prisonnier de forces mystérieuses. Lui aussi a prié pour être délivré. Je lui ai alors avoué à mon tour que j'avais vécu une expérience semblable. Heureusement que nous avions pu avoir recours à la présence apaisante de Dieu.

 

 

page 183

Lorsqu'on vit dans l'intimité d'un « héros » (Jean détesterait ce terme !), qu'on en connait les limites, on a envie de montrer le côté « ombre » de la personne, si le côté « lumière » est trop visible. C'est pourquoi j'ai complété ce deuxième livre pour montrer ce mélange d'ombre et de lumière en chacun de nous, qu'il faut accepter pour nous-mêmes et chez les autres.

Simone Pacot me rassure : « L'acceptation de soi-même dans sa réalité, dans ses ombres et sa lumière, sa vérité, est la source d'une paix très profonde, d'une détente de l'organisme en son entier : on est pacifié. Elle marque le renoncement à la toute-puissance. »

 

 


Retour vers "libres opinions"
Vos commentaires et réactions

 

haut de la page

 

 

Les internautes qui souhaitent être directement informés des nouveautés publiées sur ce site
peuvent envoyer un e-mail à l'adresse que voici : Gilles Castelnau
Ils recevront alors, deux fois par mois, le lien « nouveautés »
Ce service est gratuit. Les adresses e-mail ne seront jamais communiquées à quiconque.