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Saveurs du récit biblique

 

Daniel Marguerat

ancien professeur de Nouveau Testament à la Faculté de théologie protestante de l'université de Lausanne

André Wénin

jésuite, professeur d’Ancien Testament à la faculté de théologie de l’Université catholique de Louvain-la-Neuve

 

Labor et Fides

372 pages. 22, 90 €

 

Recension Gilles Castelnau

 

7 juillet 2012

Ces deux professeurs se sont associés pour présenter la nouvelle méthode de lecture scientifique de la Bible, dite « narratologie ».
Ils expliquent fort clairement, avec de très nombreux exemples,  comment cette méthode qui est issue de l’analyse structurale, si répandue dans les années 1970 et qui la prolonge, n’est en rien opposée à la méthode désormais classique de la critique historique mais la complète et même doit collaborer avec elle.
En voici quelques pages tirées de plusieurs des 10 chapitres de cet important ouvrage.

 

.

 

INTRODUCTION

page 15

Le texte : fenêtre, tissu, miroir

L’analyse historico-critique (ou critique historique), qui a dominé durant deux siècles l’exégèse académique, répond à la question : que dit le texte ? C'est-à-dire qu'elle s'intéresse à l'histoire que raconte le texte. Pour elle, le texte est une fenêtre qui permet de regarder le passé, et c'est ce passé, qu'elle cherche à reconstruire, qui intéresse la critique historique. À la question que dit le texte ?, elle a été amenée à en ajouter d'autres, en prenant conscience que le texte avait lui-même une histoire : qui est l'auteur, sur quelles traditions se base-t-il et à qui destine-t-il son écrit ? La position est celle du journaliste : de quelles informations, de quels documents dispose l'auteur quand il raconte le passé ?  

L'analyse structurale (ou sémiotique) répond à une tout autre question : comment le texte fait-il sens ? Le texte est lu comme un système de signaux dont il s'agit de saisir l'organisation en réseau. On pourrait dire qu'ici, le texte n'est pas une fenêtre, mais un tapis : on s'intéresse à sa trame, aux fils qui le composent, à son dessin. La position de l'analyse structurale est celle du grammairien : comment le discours s'organise-t-il pour faire sens ?

Pour l'analyse narrative, le texte n'est ni fenêtre, ni tapis, mais miroir. Sa question est : quel effet le texte exerce-t-il sur le lecteur ? Le miroir renvoie une image à celui qui le contemple et exerce un effet sur lui. L'analyse
narrative s'intéresse à la façon dont l'auteur communique son message et à l'effet qu'il cherche à produire de cette manière. La position est celle de l'informaticien : par quels canaux passe la communication, et pour obtenir
quoi ?

Exemple. Face au récit de la Passion, raconté dans les évangiles, on peut se demander : que rapporte l'évangéliste de ces événements ? qu'est-ce qui est historiquement attesté ? de quelles sources l'évangéliste a-t-il disposé et comment les a-t-il interprétées ? C'est le questionnement de l'analyse historico-critique. On peut aussi se demander : comment s'organisent les unités de sens ?  quelles transformations narratives s'enchaînent dans le récit ? où sont les traces de l'énonciation ? C'est l'analyse structurale qui donnera réponse. L'analyse narrative fournit des outils pour répondre à cette autre question : quel effet recherche le narrateur en composant le récit tel qu'il le présente, avec ce réseau de personnages, cette distribution des lieux, cette gestion de la temporalité, ce dispositif de l’intrigue ? La critique historique s'intéresse au quoi, l'analyse structurale au comment,l'analyse narrative au pour quoi (en deux mots : pour quel effet ?).

page 28

Si juifs et chrétiens racontent des histoires, c'est parce qu'ils croient en un Dieu qui se révèle dans l'histoire. Raconter des histoires - même en recourant aux stratagèmes de la fiction -, c'est faire mémoire de ce qui est advenu dans l'histoire en signifiant, dans la manière même de le relater, comment ce passé fait sens. Le récit est ainsi le témoin obligé d'un Dieu qui se donne à connaître dans l'épaisseur d'une histoire d'hommes et de femmes « en chair et en os », une histoire vécue, dont le sens est toujours plurivoque et l'horizon jamais entièrernent clos.



I

QUATRE LECTEURS POUR QUATRE ÉVANGILES

Daniel Marguerat

page 45

L’expérience vive de la lecture
L’intuition première, l’idée qu'un texte s'ouvre en aval sur un lecteur qu'il appelle, vient de Hans Georg Gadamer. Umberto Eco formule : « un texte postule son destinataire comme condition sine qua non de sa propre capacité communicative concrète mais aussi de sa propre potentialité significatrice ». Mais peut-on savoir ce que deviendra, au cours de l'acte de lecture, ce lecteur prévu, ce lecteur attendu ? Paul Ricœur affirme qu'en attente de sa lecture, un texte reste en quelque sorte inachevé ; car il est une « stratégie de persuasion qui a le lecteur pour cible » et « c'est seulement dans la lecture que le dynamisme de configuration achève son parcours ». L'œuvre n'est donc pas seulement entièrement tournée vers le lecteur à venir ; elle prévoit ce lecteur et prépare pour lui « l'expérience vive » de la lecture.

 

 

II

A LA RECHERCHE DE L’INTRIGUE
UNE LECTURE DE LA PASSION


(MARC 14 ET LUC 22)

Daniel Marguerat

 

page 99

SCHÉMA QUINAIRE ET TENSION NARRATIVE
La notion de tension narrative

Mais qu'en est-il de cette fameuse tension narrative ? Baroni la définit comme « le phénomène qui survient lorsque l'interprète d'un récit est encouragé à attendre un dénouement, cette attente étant caractérisée par une anticipation teintée d'incertitude qui confère des traits passionnels à l'acte de réception ». La force de l'intrigue ne réside donc pas dans sa forme, mais dans sa capacité à créer chez le lecteur un horizon d'attente, qu'elle va satisfaire ou déjouer selon les cas. Encore une fois, c'est la tension nouée, puis dénouée, qui fait intrigue. Pour risquer le jeu de mots, c'est de sa capacité à intriguer que dépend la force de l'intrigue. Mais comment le narrateur s'y prend-il pour intriguer son lecteur, c'est-à-dire le faire entrer en intrigue ? Baroni insiste sur le procédé de « réticence informative », par lequel le narrateur déclenche chez le lecteur une attente impatiente ; cette réticence informative peut se concrétiser par le procédé du retard informatif, ou du non-dit, de l'ambiguïté, de la discontinuité, etc.


page 104

PARCOURS DE MC 14,l-31 ET LC 22,1-34

Nous allons parcourir la séquence de Mc 14,1-31 en ayant à l'esprit les questions suivantes : comment chaque épisode est-il construit ? à quelle mise en intrigue le narrateur procède-t-il ? quel est l'effet perceptible sur le lecteur ? où peut-on percevoir la dimension dialogique du récit ? Le parallèle de Lc 22,1-34 servira de contre-modèle au récit marcien, en tant qu'il est représentatif d'une gestion différente de l'intrigue.

 

 

V

LE POINT DE VUE
DANS LE RÉCIT BIBLIQUE

Daniel Marguerat

page 198

Parmi les nouvelles avancées, qui conduisent à remettre en question les premières intuitions posées par les narratologues, figure le réexamen de la notion de point de vue. C'est à retracer le parcours des chercheurs sur cette notion que nous consacrons ce chapitre.


page 200

LE POINT DE VUE ET SA DÉFINITION
Qu'est-ce donc que le point de vue ? C'est « le rapport qu'entretient le narrateur avec l'histoire racontée ». Le point de vue est donc une posture cognitive qu'adopte le narrateur lorsqu'il met en récit l'histoire dont il veut rendre compte. Sur le personnage collectif des « juifs » dans les évangiles, par exemple, on différencie le point de vue à la fois critique et distant de Marc du point de vue plus hostile de Matthieu avec sa fixation sur la figure des Pharisiens, et enfin la massification à laquelle procède Jean, qui fait des « juifs » une entité presque uniformément agressive à l'égard du Révélateur. Le point de vue est une posture du narrateur qui s'applique à tous les éléments du récit, qu'ils soient des personnes, des objets ou des valeurs.

page 203

Jésus marchant sur la mer
(Mt 14,22-33 et Jn 6,16-21)

Si nous comparons deux versions évangéliques de l'épisode de Jésus marchant sur la mer, celle de Matthieu (Mt 14,22-33) et celle de Jean (Jn 6,76-21), nous constatons que chaque évangéliste a opéré un choix spécifique de point de vue pour raconter l'histoire.


page 205

Le doute n’est guère permis : la caméra chez Jean est installée dans la barque, chez Matthieu derrière Jésus. Ces régies narratives opposées sont au service de deux herméneutiques différentes de la scène : christologique chez Matthieu, ecclésiologique chez Jean. C’est une christologie de la présence du Ressuscité parmi les siens qui se déploie dans le premier évangile avec en annexe une petite catéchèse sur la « petite foi » exemplifiée par la démarche de Pierre (14.28-31). Jean, de son côté, relit l’épisode comme une métaphore de la situation de l’Église sous la Croix, de son drame, de son sentiment d’échec ; la venue du Christ correspond à la surprise pascale, sous la forme d’une parole apaisante ; il n’y a pas d’ « embarquement » possible du Ressuscité ; la nouvelle pascale promet une présence, mais la présence de l’Absent (Marie de Magdala avec le noli me tangere ne recevra pas d'autre message : voir Jn 20,17). Bref, on constate à quel point la régie narrative, et singulièrement ici le choix d'un point de vue, est au service de la lecture du récit que le narrateur entend provoquer chez ses lecteurs.


page 232

CONCLUSION

Au terme du parcours, posons-nous la question : quelle est I'utilité du concept de point de vue pour I'exégèse ? Nous en discernons trois.

Premièrement, le concept de point de vue fait percevoir le caractère construit, choisi, orienté, délibéré de toute l'information que le récit communique au lecteur sur l'histoire racontée. Non seulement le récit n'est pas une énumération neutre de faits, mais le choix du ou des points de vue programme la lecture que le narrateur attend de son lecteur.

Deuxièmement, le concept de point de vue permet de diagnostiquer finement la régie narrative adoptée par le narrateur dans la distribution des sources d'information au fil du récit. Nous disposons là d'un véritable scanner de la gestion narrative de l'information.

Troisièmement, l'alternance des points de vue au fil du récit permet de mieux comprendre comment le narrateur orchestre une confrontation ou une concurrence de visions de l'événement, dans le but de faire émerger celle qu'il va privilégier. Certains récits se présentent effectivement comme une confrontation de points de vue, une sorte de forum herméneutique, dont une interprétation (ou un point de vue) émergera en finale. Un exemple typique est le récit de Zachée en Lc 19,1-10, avec une succession des points de vue du narrateur sur Zachée (il, veut voir Jésus malgré sa petite taille), de la foule sur Zachée (c'est un pécheur), de Zachée sur lui-même (je distribue et rembourse à qui j'ai fait tort), et de Jésus sur Zachée (il est un fils d'Abraham) ; ce dernier point de vue, celui de Jésus, l'emporte et falsifie les précédents. Bel exemple, qui montre que le point de vue n'est jamais qu'un regard sur la réalité; tout dépend de la fiabilité que le lecteur accorde à ce regard.

 

VII

LE JEU DE L’IRONIE DRAMATIQUE
L’EXEMPLE DES RÉCITS
DE RUSE ET DE TROMPERIES

André Wénin

 

page 267

LE LECTEUR EN POSITION INFÉRIEURE
PAR RAPPORT AU TROMPEUR

La ruse des fils de Jacob à Sichem (Gn 34)

En Gn 34,13, dans l'épisode de Dina à Sichem,le narrateur recourt à l'omniscience pour avertir explicitement le lecteur qu'une ruse se prépare. Voyons comment. Suite à l’aventure entre le prince Sichem et Dina, les fils de Jacob sont en pourparlers avec le jeune homme et son père. Ils leur disent que des alliances matrimoniales seront possibles entre leurs clans pour autant que les gens de Sichem acceptent la circoncision. Mais - le narrateur en informe directement le lecteur - la proposition recèle une ruse, voire
une tromperie (bemirmah, « avec ruse »). Cela crée une situation particulière pour le lecteur ainsi informé.

D'une part, le lecteur se trouve en position supérieure par rapport à Sichem et son père Khamor. Or, d'emblée, ces derniers jugent intéressante la proposition dont ils ignorent qu'elle procède de la volonté de les tromper (v. 18). Aussi s'empressent-ils de la mettre en œuvre de manière à rencontrer les exigences des frères dans I'espoir d'obtenir le mariage avec Dina. On les voit alors déployer tout leur talent rhétorique - arguant même d'intérêts économiques dont les fils de Jacob n'ont pas parlé – afin de convaincre les hommes de Sichem d'accepter d'être circoncis (v.l9-24). Dans ce discours, Khamor et Sichem usent eux-mêmes d'une certaine ruse en vue d'influencer en douce leurs concitoyens, ce qui renforce l'ironie à l'égard du prince et de son père. Car en les écoutant parler, le lecteur reste à distance parce qu'il a été averti par le narrateur que la proposition des frères de Dina est une ruse. Il se dit dès lors que ces gens font sans doute un mauvais choix et que Sichem, qui occupe une position très influente mais est aveuglé par son désir (v. 19), est sur le point d'entraîner son peuple dans une aventure hasardeuse. On notera que le narrateur n'est pas avare de son omniscience pour faire percevoir cela (v. 18-19).

D'autre part,le narrateur maintient le lecteur dans une position inférieure par rapport aux frères, ce qui l'empêche de profiter pleinement de l'ironie de la situation. Jusque-là, en effet, le lecteur continue d'ignorer quelle ruse se cache au juste derrière les paroles des frères de Dina. Aussi, s'il sait que la circoncision réclamée recèle un piège, il ne perçoit toujours pas comment les frères vont exploiter la situation, une fois les gens de Sichem circoncis ; il ignore même s'ils ont un plan arrêté à l'avance. Cette position inférieure du lecteur ne peut évidemment être source d'ironie. Elle est utile en revanche pour attiser sa curiosité,faire monter le suspense avant de créer la surprise quand, trois jours plus tard, Siméon et Lévi profitent honteusement de la confiance des Sichémites convalescents pour les passer tranquillement au fil de l'épée et reprendre leur sœur (v. 25-26).

 

VIII

MISE EN DISCOURS ET MISE EN RÉCIT
LE DISCOURS COMMUNAUTAIRE
DE MATTHIEU 18

Daniel Marguerat

page 283

Une différence cardinale entre l'exégèse historico-critique et l'analyse narrative est que la première exerce une lecture diachronique, tandis que la seconde se veut délibérément synchronique. On entend par là que le questionnement historico-critique porte sur la généalogie du texte, son origine, les sources qu'il utilise et le travail de relecture opéré par l'auteur (diachronie). L'approche narratologique au contraire travaille sur le texte tel qu'il se présente à la lecture (synchronie), sans égard pour le processus de sa naissance, mais en focalisant son intérêt sur les effets du texte sur le lecteur. En d'autres mots, l'historico-critique se passionne pour ce qui est en amont du texte, tandis que la narratologie s'est équipée pour explorer l'aval.

Du coup, les exégètes qui renoncent au sectarisme méthodologique et recourent à la fois à la critique historique et à la narratologie le font, le plus souvent, dans la succession. Après avoir exploré l'amont du texte, c'est-à-dire l'histoire de sa naissance, ils passent ensuite au récit dans son état final et auscultent la stratégie du narrateur à I'intention de ses lecteurs. Mais serait-il possible que la critique historique et I'analyse narrative, au lieu de se succéder sans se croiser, articulent l'une à l'autre leur questionnement respectif ? La cohabitation à distance pourrait-elle faire place à la collaboration méthodologique ?

Nous défendons l’idée que l'analyse narrative peut proposer ses outils pour éclairer non plus le texte final, mais le processus de construction du texte.


page 315

ÉPILOGUE

Les quatre questions qui nous ont servi de grille de lecture pour le discours communautaire de Mt 18 ont permis de voir comment I'analyse narrative et la critique des sources peuvent faire cause commune. Cela devrait aider à surmonter l'idée que la critique des sources (avec son questionnement diachronique) et la narratologie (avec sa perspective synchronique) seraient condamnées à faire chambre à part. Au contraire, l'articulation bien pensée de ces deux procédures ouvre un champ de créativité fécond, propre à renouveler le débat, aujourd'hui usé, de la critique littéraire. Dans ce cadre, l'apport spécifique de l'analyse narrative est d'évaluer toutes les dimensions du travail interprétatif qu'opère le narrateur quand il relit d'autres textes. En l'occurrence, elle a permis de capter la stratégie narrative de l'évangéliste sur quatre points : l'indétermination sur l'identité des « petits » comme interpellation au lecteur, le recadrage de la règle disciplinaire en procédure de réconciliation, la reconfiguration du pardon à l'aide de la figure de Pierre et le fondement de l'impératif dans le don du Christ aux siens. Pareil dispositif narratif révèle une pensée théologique cohérente et puissante.

 


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