Libre opinion
Les prisons
du pays des Droits de
l'Homme
lettre à un ami
magistrat
Le pasteur Jean Hoibian a
été 16 ans aumônier des prisons.
Il a fondé l' « Association Réflexion Action
Prison et Justice »
(Arapej et Farapej).
15 avril 2005
Ma réflexion se heurte à
l'indifférence générale. La prison touche plus de 100 000 personnes par
an. Qu'est-ce que cela représente, dans un pays de
60 millions d'habitants et qui compte deux millions de
chômeurs ?
En général, la population carcérale appartient
aux classes populaires, au sous-prolétariat, à la
marginalité. Notre société méprise les
faibles et les vaincus. Il faut donc faire appel au sens de la
justice, au nom des Droits de tout homme à vivre et à
jouer son rôle dans la société.
C'est donc d'abord un choix
politique.
Le délinquant me semble
motivé directement par les
objectifs que la société lui propose : l'argent,
l'orgueil, l'ambition, avec toutes les satisfactions que ces
attitudes procurent (à condition de réduire au silence
sa conscience).
Ce que beaucoup obtiennent grâce à leur travail, leur
culture, leur situation dans la société, le
délinquant, privé de moyens et handicapé sur le
plan social, va tenter de l'acquérir par la ruse, la violence
ou la perversité.
Notre société, qui laisse sur le trottoir de la
productivité et de la consommation les futurs pensionnaires de
ses prisons, doit comprendre sa totale responsabilité. Elle
est criminogène par sa structure même. Elle se plaint
des menaces de l'insécurité sans comprendre qu'elle en
est l'origine. Cette population refoulée des lieux de
consommation souffre puis, parfois, passe à l'acte.
Une réflexion profonde sur la
population carcérale
amène à une prise de conscience quant à la
responsabilité d'une société de l'avoir et de la
convoitise, et quant à la dette vis-à-vis du
délinquant, qui subit souvent la prison sans comprendre. On
lui doit réparation : enseignement, formation morale et
professionnelle, culture, et, à la sortie, des
possibilités réelles d'insertion.
Qui peut comprendre ce problème et entreprendre de profondes
réformes ? Les humanistes, les élus du peuple, les
autorités morales et religieuses et... Ies
magistrats !
Depuis plus de 30 ans j'essaie de défendre cette
idée que les magistrats sont responsables des
dysfonctionnements de la justice. Mais en vain. Les meilleurs d'entre
eux admettent que la prison est un lieu détestable; mais on
leur a inculqué cette idée que leur rôle
s'arrête à la fin du procès. La sentence
prononcée, c'est à d'autres d'appliquer la peine. Leur
travail est terminé.
Il me semble que le magistrat n'a pas
seulement à dire le droit,
à protéger la société dans son principe
majeur : la propriété des biens, la
sécurité des personnes. Le magistrat doit
réfléchir profondément sur les racines de sa
profession : la justice est-elle juste ? La
société est-elle vraiment protégée, vu le
taux de récidive ? Et surtout, le magistrat
« peut-il se
désintéresser des conséquences de sa
décision ? »
(Guy Canivet, président de la cour de cassation)
Est-ce du bon travail que de protéger la société
et ses lois en faisant souffrir, en excluant, en faisant mine
d'ignorer qu'un homme sanctionné peut devenir une épave
irrécupérable, alors qu'il est en réalité
un citoyen de droit, que la société a le devoir de
réintégrer dans son sein ?
On peut bien sûr
débattre : le
délinquant est-il une victime ? un malade ? un
pervers ? La réponse est inévitablement variable
et variée. Mais la prison doit être complètement
réorganisée. Le but de la sanction (carcérale ou
non) est d'aider le délinquant à prendre conscience de
l'attitude que la société attend de lui. Une
armée de sociologues, de psychothérapeutes,
d'éducateurs devrait être recrutée et
motivée.
Si les magistrats avaient le souci de faire leur tâche jusqu'au
bout (avant le procès, durant le procès et
jusqu'à la récupération de l'homme
sanctionné), ils exerceraient une pression efficace sur les
pouvoirs publics afin que la sanction-prison ne soit pas automatique
et que l'enfermement soit une occasion de prise de conscience.
Pour parler sans
détour : les magistrats
ont-ils conscience qu'ils sont les défenseurs d'une
société injuste, qui abandonne sur la marge des
personnes incapables de suivre le courant, et qui sont
condamnées à tomber dans le piège de la
délinquance ?
Pourquoi la seule réponse est-elle l'emprisonnement alors que
le code prévoit beaucoup d'autres sanctions positives ?
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