Libre opinion
Abraham en Égypte
Compromission, mensonge, valeur d’un être humain
Genèse 12.10-20 + 13.1
prédication
pasteur René
Lamey
21 avril 2012
Dieu a demandé à Abraham de quitter son pays et sa famille pour se rendre dans un territoire inconnu. Pour l’accompagner sur la route de l’aventure, Dieu donne à Abraham trois promesses : une descendance, un pays, une bénédiction.
Parmi ces trois promesses qui constituent la trame de l’histoire d’Abraham, il y en a surtout une dont l’accomplissement presse, celle de la descendance. Si un enfant doit naître d’un homme de 75 ans et d’une femme de 65 ans, qui de plus est stérile, alors il n’y a pas de temps à perdre.
Mais comment, dans de telles conditions, une telle promesse peut-elle encore se réaliser (les cliniques italiennes pour mamas en manque d’enfant n’existaient pas encore) ? De plus, les autres promesses perdraient leur sens s’il n’y a pas de descendance. A quoi bon aspirer, espérer en un pays s’il n’y a personne pour l’habiter ? Et pour qui la bénédiction, s’il n’y a personne pour la recevoir ?
Le lecteur (qui ne connaît pas la suite de l’histoire) aurait raison de penser que le texte va d’abord développer cette importante promesse, il attend la suite avec impatience. Mais, surprise, le texte prend une autre tournure. Abraham et Sara (et le lecteur, et les participants à ce culte) ont encore beaucoup de choses à apprendre, avant de voir la promesse se réaliser !
Le texte qui suit l’appel d’Abraham ne se penche nullement sur la descendance. Au contraire, c’est un récit décevant et à la limite choquant. Après de si belles promesses, après une si belle réponse d’Abraham, le texte fait état d’un problème et le comportement du patriarche à de quoi scandaliser plus d’un lecteur ou auditeur.
Qu’y a-t-il de choquant, de révoltant dans ce texte ? On va le découvrir ensemble.
Gen 12.10-20 + 13.1 10
Une famine survint dans le pays. Alors Abram se rendit en Egypte pour y séjourner quelque temps, car la famine sévissait dans le pays. 11 Lorsqu’il approchait de l’Egypte, il dit à Saraï sa femme :
- Ecoute, je sais que tu es très belle. 12 Quand les Egyptiens te verront, ils se diront : « C’est sa femme. » Ils me tueront et te laisseront en vie. 13 Dis-leur donc que tu es ma sœur, pour qu’on me traite bien à cause de toi. Ainsi, grâce à toi, ma vie sera épargnée.
14 En effet, quand Abram arriva en Egypte, les Egyptiens remarquèrent la grande beauté de sa femme. 15 Des gens de la cour du pharaon la remarquèrent et la vantèrent à leur maître, de sorte qu’elle fut enlevée et emmenée au palais royal. 16 A cause d’elle, le pharaon traita Abram avec bonté. Il lui offrit des moutons, des chèvres, des bovins, des ânes, des serviteurs, des servantes, des ânesses et des chameaux. 17 Mais l’Eternel infligea de grands maux au pharaon et aux gens de sa maison, à cause de Saraï, la femme d’Abram. 18 Alors le pharaon fit venir Abram et lui dit :
-
Pourquoi m’as-tu fait cela ? Pourquoi ne m’as-tu pas dit qu’elle était ta femme ? 19 Pourquoi l’as-tu présentée comme ta sœur ? A cause de cela, j’en ai fait ma femme. Maintenant, voilà ta femme ; reprends-la et va-t’en ! 20 Et le pharaon chargea ses gens de le reconduire avec sa femme et avec tout ce qu’il possédait. 13.1. Abram quitta donc l’Egypte avec sa femme et tout ce qu’il possédait en direction du Néguev.
Premier point
La descente en Egypte (v.10) Ce titre et ce verbe qui se trouve au v.10, “descendre” nous mettent déjà mal à l’aise et nous laissent déjà entrevoir que ce qui suivra ne sera pas vraiment très positif. “Descendre” a une connotation sociale et spirituelle négative : “descendre dans les sondages” (pas bon pour un homme politique), “descendre dans l’estime de quelqu’un”, (NT : un homme « descendit » de Jérusalem à Jéricho) ; descendre est spirituellement un synonyme de “déchoir” de “chuter” de « tomber ».
Abraham vient de parcourir en tout sens le pays où Dieu l’a amené. Il a construit des autels comme signe de possession spirituelle, on s’attendrait donc logiquement qu’Abraham s’arrête, monte ses tentes, bref, qu’il s’installe dans le pays de la promesse.
Eh non ! Premier événement, premier obstacle : “Il y eut une famine dans le pays”. Le séjour en Canaan ne commence pas sous les meilleurs auspices, c’est pas comme un voyage au club Med ! ! Que faire ? Que fait Abraham ? Ni une ni deux, Abraham replie ses tentes à peine ouvertes, il remet aussitôt ses sandales et il s’en va, il descend en Egypte, dans un pays qu’il ne connaît pas. Il quitte le pays de la promesse pour un pays qui se révélera être un piège.
Pourquoi l’Egypte ? Un des problèmes de Canaan, ce sont ses fréquentes sécheresses. Par contre, l’Egypte, avec son grand fleuve et sa belle vallée, est un pays fertile, on n’y connaît pas la famine. Pendant de longs siècles, l’Egypte sera une terre d’asile pour les réfugiés alimentaires. La faim cessera pour Abraham, oui, mais ses ennuis commenceront là. En Egypte, Abraham sera l’artisan de son propre malheur... Abraham n’est pas parti suite à une parole de Dieu comme il l’avait fait auparavant, Abraham a pris sa décision tout seul, comme un grand, il est parti de lui-même, certes poussé par les circonstances, mais sans chercher une parole de Dieu.
Deuxième point
Le discours d’Abraham (v.11-13) Abraham est à la frontière de l’Egypte. Il prend soudain conscience d’une situation délicate qui risque de lui causer d’énormes difficultés. Sara est encore très belle (malgré ses 65 ans ; pour celles que ça intéresse, j’ai l’adresse de son chirurgien esthétique !). Il ne fait pas toujours bon d’être belle, surtout en Egypte à ce moment-là (et peut-être de tout temps ; j’ai connu et entendu des femmes qui regrettaient d’être belles, car elles s’étaient rendues compte que les gens s’intéressaient à leur beauté et non à ce qu’elles étaient en tant que personnes).
Tout va se jouer autour de cette beauté, et le “voir” de cette beauté (le verbe voir revient 4x). Cette beauté qui était un élément positif dans la relation entre Abraham et Sara, voilà qu’elle devient en élément très négatif, même un danger mortel, en tout cas pour Abraham. En Egypte, avec une femme aussi belle que Sara, la peau d’Abraham ne valait plus grand chose. Pour avoir la femme, on tuait simplement le mari.
Ils sont coincés, nos amis : la famine et la mort d’une part ; la nourriture, mais la mort quand même d’autre part ! Que faire dans cette situation délicate ? Eh bien, ce que beaucoup font dans les situations délicates (que faites-vous…où vous vous sentez coincés ?) : le mensonge.
Un mensonge très intéressé d’ailleurs ; le plan imaginé par Abraham ne tient pas du tout compte de Sara : « tu fais ci, tu dis ça, afin que moi, surtout moi, j’ai la vie sauve » (v.13). Abraham ne s’intéresse qu’à sa propre vie, on a l’impression que ce qui peut arriver à Sara ne le touche pas (l’avenir de Sara n’est pas glorieux : finir sa vie dans le harem du Pharaon, c’est pas vraiment folichon).
Le mensonge consiste à faire passer sa femme pour sa sœur. C’est assez simple finalement, un mensonge, et ça marche presque toujours, du moins au début. Car très vite, ça se complique : il faut cacher le premier mensonge par un second mensonge, etc...
Le comportement d’Abraham est choquant, et révoltant. Aucune coutume, aucune raison ne peut justifier une telle conduite. La femme est devenue un objet dont on se sert et dont on profite, dont on dispose et dont se débarrasse. Elle est même censée entrer dans le jeu, un peu comme ces femmes violées que les hommes accusent encore de l’avoir cherché et de l’avoir voulu, comme si elles n’étaient pas assez rabaissées et détruites par ce qu’elles viennent d’endurer !
En quittant la terre promise, Abraham a mis en danger la promesse du pays, et maintenant, il met également en danger la promesse de la descendance en livrant Sara entre les mains des Egyptiens.
Tout ça, c’est pas très beau, c’est pas très biblique, et pourtant ça se trouve dans la Bible ! On se demande même pourquoi une telle histoire nous est racontée : dans la Bible, Abraham est toujours loué pour sa foi, il est le “père des croyants”, il est le premier à être justifié pour sa foi. Alors on serait en droit d’attendre que la Bible nous raconte des histoires extraordinaires sur la foi d’Abraham, sur son courage, sa foi, ses victoires !
Eh bien, il n’en est rien : la Bible n’est pas un livre idéaliste rempli de contes de fées, la Bible est un livre réaliste ; pas de super-héros, de super-woman sans failles et sans défaites, mais simplement, crûment, des hommes et des femmes avec leurs faiblesses, leurs failles, leur fautes, leurs erreurs, leurs victoires et leurs défaites.
Dieu ne choisit pas des super-héros de BD ou de dessins animés, mais des hommes et des femmes auxquels nous pouvons nous identifier et qui font ce qu’ils peuvent avec les moyens, souvent faibles, qui sont à leur portée. Dieu choisi ses héros ainsi ; et tant mieux, sinon nous ne serions jamais choisis, nous qui ne sommes ni meilleurs ni pires que notre cher patriarche Abraham.
Abraham et son mensonge ; on a vite fait de lui tomber dessus, de l’accuser de manquer de foi ; mais comme souvent dans ce genre de situation, nous oublions de nous poser la question suivante : qu’aurions-nous fait à sa place ?
Abraham n’avait pas 36 solutions : la mort ou le mensonge. Il a choisi le mensonge; c’est pas beau, c’est de la lâcheté, mais c’est comme ça. Le mensonge, pour préserver sa vie, et peut-être aussi celle de ses descendants : lui mort, fini la grande nation promise.
Mais c’est vrai : il y avait une 3e solution (nous en parlerons dimanche prochain).
Reprenons pour l’instant la suite du récit :
Troisième point
L’arrivée en Egypte et l’action des Egyptiens (v.14-16) De fait, ce qu’Abraham avait prévu arrive. Les Egyptiens “virent” que Sara n’était pas simplement belle, mais « très » belle. Elle est l’objet du regard, d’abord des Egyptiens, puis des officiers, enfin de Pharaon lui-même. Lorsque sa beauté est rapportée au Pharaon, le regard ne suffit plus : elle est amenée dans la maison de Pharaon. Le texte ne dit pas si Sara a parlé ou non, si elle a prétendu être la sœur d’Abraham. Le texte ne mentionne même plus le nom de Sara, elle est devenue “la femme”. Elle n’est plus qu’un objet, un jouet, une chose qui va de mains en mains.
Mais l’histoire ne finit pas là. Ce qu’Abraham avait espéré arrive aussi : v.16 : “Abraham fut bien traité à cause d’elle” ou “comme son prix”. Non seulement la femme est abusée mais en plus le mari s’enrichit ! Le Pharaon donne à Abraham en signe de reconnaissance - ou vraiment comme prix d’achat : lire (v.16). L’énumération de ce qu’il reçoit me gêne beaucoup : placés entre les animaux se trouvent aussi des êtres humains, comme s’il fallait encore montrer une fois de plus que personne, dans ce récit, ne prend garde à la valeur inestimable d’un être humain.
Je m’arrête là pour aujourd’hui. Nous verrons le dénouement de cette lamentable histoire dimanche prochain
Mais d’ici là, pour ne pas oublier ce que j’ai partagé ce matin, je vous invite à faire deux choses :
1) dans tout ce que vous vivrez dans les jours ou les semaines à venir, il y aura peut-être des circonstances un peu délicates où la solution d’Abraham vous conviendrait bien (pas de faire passer votre femme pour votre sœur !), mais de tricher un peu du côté de la vérité, de vous en sortir par ce qui n’est certainement pas vraiment un mensonge, n’est-ce pas … mais qui ne sera quand même pas la vérité. Prenez note de ces circonstances et réfléchissez ensuite à votre comportement, posez-vous la question : pourquoi ai-je choisi le chemin du mensonge ?
2) observez autour de vous, dans les journaux, dans les infos, toutes les situations où des hommes, des femmes, des enfants, ou des peuples, sont traités comme des esclaves, comme des objets, exploités physiquement et moralement. Et si vous pouvez faire quelque chose pour eux, par vos moyens propres ou par l’intermédiaire d’une association, faites-le. Ne laissez pas un être humain devenir esclave d’un autre. Et si, autour de vous, au marché, dans le train, ou ailleurs, vous entendez des paroles méprisantes, ou vous surprenez des regards méprisants, alors, ne restez pas silencieux. Et si vous ne savez pas quoi dire, au moins ne participez pas au mépris général.
Vous avez mieux à faire en tant qu’hommes et femmes qui se réclament de Jésus-Christ. Ayez un autre regard, affrontez votre peur et votre lâcheté, apprenez à vivre dans la vérité, apprenez à être vrai.
Je vous laisse donc avec ces deux devoirs à rendre pour dimanche prochain – ou pour plus tard si vous ne venez pas dimanche ! (Et pour ceux qui reçoivent cette prédication par mail ! N’hésitez pas à m’écrire !)
Que le Seigneur ouvre vos yeux et votre cœur ! Amen !
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