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Les apprentis disciples

Luc 9.57-62

prédication

 

pasteur René Lamey 

 

12 mars 2012

Durant le temps du Carême, nous sommes invités à suivre Jésus sur le chemin qui le mène à Jérusalem. Il se passe beaucoup de choses sur ce chemin, beaucoup de rencontres, beaucoup d’événements marquants – je pense aux miracles – beaucoup de paroles qui frappent l’esprit de gens. Jésus soulève l’enthousiasme, Jésus renouvelle l’espoir des gens, Jésus attire à lui des hommes et des femmes qui n’ont qu’une idée : devenir disciple de Jésus ! Car : n’est-ce pas formidable de suivre un tel homme ? Être disciple aux côtés de Jésus, ça doit être quelque chose d’extraordinaire !
Eh bien, détrompez-vous, la réalité de la vie de disciple est toute autre. Vous voulez savoir ce que signifie être disciple de Jésus ? Alors, venez avec moi, regardez, écoutez ce qui se passe sur la route qui monte à Jérusalem…

Luc 9.57-62 :
Pendant qu’ils étaient en chemin, un homme vint dire à Jésus :
-  Je te suivrai partout où tu iras.
Jésus lui répondit :
-  Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas un endroit à lui où prendre du repos.
Jésus dit à un autre :
-  Suis-moi !
Mais cet homme lui dit :
-  Seigneur, permets que j’aille d’abord enterrer mon père.
Jésus lui répondit :
-  Laisse aux morts le soin d’enterrer leurs morts. Quant à toi, va proclamer le règne de Dieu !
Un autre encore lui dit :
-  Je te suivrai, Seigneur, mais permets-moi d’abord de faire mes adieux à ma famille.
Jésus lui répondit :
-  Celui qui regarde derrière lui au moment où il se met à labourer avec sa charrue n’est pas prêt pour le règne de Dieu.

Sur le chemin qui monte à Jérusalem, Jésus rencontre trois « apprentis-disciples ».

1. Commençons par le premier. L’homme dont il est question ici a peut-être passé la journée avec Jésus. Il a entendu des paroles extraordinaires, il a vu des choses non moins extraordinaires. Son cœur a été touché. Ce qu’il a entendu, ce qu’il a vu lui laisse une profonde impression de grandeur, de respect et d’admiration. Alors, sans prendre le temps de réfléchir, cet homme fait une des plus belles déclarations spirituelles du Nouveau Testament : « Je te suivrai partout où tu iras. »

Jésus s’arrête, il le regarde, et sa réponse n’est peut-être pas celle que cet homme avait prévue. Jésus ne l’accueille pas à bras ouverts, style : « Super, mon vieux, tu es génial ! Vraiment, il faut que tu viennes dans ma super équipe et ensemble, on va changer le monde !»

Non, ce n’est pas ce genre de discours que notre apprenti-disciple va entendre, bien au contraire. Si Jésus avait suivi des cours de management ou de coaching ou de publicité, il aurait certainement raté son examen !

L’accueil de Jésus est beaucoup plus réservé, il est même un peu froid et cassant, et ses paroles ne sont pas vraiment une invitation pleine d’enthousiasme et de promesses mirobolantes. C’est que Jésus ne veut pas tromper ceux qui viennent vers lui pour le suivre.

Les décisions prises sur un coup de tête ou à la faveur d’une ambiance survoltée ou pleine d’émotion, ne semblent pas recueillir beaucoup de considération de la part du Maître.

Jésus ne veut prendre personne par surprise ; la décision de le suivre, il ne la force pas. Il faut d’abord qu’elle mûrisse sagement, qu’elle s’ancre dans le cœur de celui ou celle qui veut être disciple, hier comme aujourd’hui.

« Je te suivrai partout où tu iras. » C’est beau, c’est certainement sincère, l’homme n’est pas en train de frimer sur la place publique.

Mais Jésus répond :
«  Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer sa tête. »
Ces paroles, et celles qui vont suivre tout à l’heure, sont certainement parmi les plus dures et les plus difficiles que Jésus a prononcées au cours de son ministère. Ce sont des paroles radicales, sans demi-mesures. Ce sont des paroles qu’il n’est pas facile d’entendre, ni hier ni aujourd’hui.

Hier, pour cet homme, cela pouvait signifier : « Fais ta valise, dis au revoir à ta chérie, quitte ton métier, ton village et tes amis et suis-moi sur la route. » A l’époque, être disciple d’un maître signifiait partager la vie du maître. Concernant Jésus, que voit-on dans les Évangiles ? La vie de Jésus est une vie faite d’itinérance, de voyages, de fatigues, de poussière, d’insécurité matérielle et de solitude.

« Tu veux me suivre, toi qui a une maison, une famille, un lit pour te reposer ? Mais, en me suivant, tu perdras tout cela, tu connaîtras l’épuisement, le doute, inquiétude et solitude deviendront tes compagnes quotidiennes. » Cet homme pouvait-il imaginer les bouleversements qu’il allait devoir affronter ?

Mais aujourd’hui, que peuvent signifier ces paroles pour nous, nous qui, pour la majorité, avons un travail, un toit, de quoi manger, de quoi nous chauffer, nous qui sommes installé dans un confort bien douillet, nous qui ne sommes plus du tout confrontés à une certaine itinérance insécurisante ? Ces paroles nous concernent-elles encore ? Comment les comprendre, comment les actualiser ?

Voici comment je propose de les comprendre. Une vie itinérante est une vie qui bouge, il n’y a pas d’endroit fixe, pas de maison, pas de biens matériels encombrant, juste le minimum qu’il faut pour vivre ; donc pas d’attaches matérielles excessives, on marche léger.

Ainsi, suivre Jésus dans son itinérance pourrait signifier aujourd’hui :
- ne pas s’attacher excessivement aux biens matériels, ne pas remplir sa vie d’objets « encombrants » ;
- ne pas s’installer définitivement, c’est-à-dire ne pas s’accrocher mordicus à nos habitudes, à nos idées, à notre façon de voir, mais être prêt à changer, à évoluer, à avancer, même si on tremble un peu…

Si Jésus nous appelait aujourd’hui à le suivre, qu’est-ce qui nous retiendrait ? Que faudrait-il lâcher ?

2. Passons maintenant au deuxième candidat-disciple ! C’est Jésus qui prend l’initiative et qui l’appelle : « Suis-moi », dit-il, et l’autre de répondre : « Laisse-moi d’abord enterrer mon père. »

OK, c’est une bonne réponse, j’allais dire : une bonne excuse, un bon alibi, mais soyons indulgent, c’est peut-être, c’est certainement, la vérité.

Cet homme a la loi de Dieu pour lui. La Loi de Moïse stipulait, et ordonnait même, à tout fils d’accomplir les rites funéraires ; s’y soustraire, c’était désobéir à la loi, avec comme conséquence le déshonneur de la famille, la honte sur la mémoire du père et sur la vie du fils, la perte de tout respect de la part de la communauté et même de la société toute entière (les païens accordaient aussi beaucoup d’importance aux rites funéraires).

« Laisse à ceux qui sont morts, c’est-à-dire ceux qui ne vivent pas dans le royaume de Dieu, ou ceux qui n’ont pas trouvé la vie du royaume, ou qui ne croient à la vie du royaume de Dieu ou tout simplement, ceux qui ne suivent pas Jésus, le soin d’enterrer leurs morts. »

Ce que demande Jésus semble incompréhensible, du moins à première vue ; Jésus n’a jamais encouragé quelqu’un à désobéir à une loi juste et bonne. Jésus n’a jamais manifesté de mépris envers les liens familiaux. Sa parole ne conteste pas en principe la validité des cérémonies funéraires. Alors quoi ? Que devons-nous comprendre ?

J’aimerais relever trois choses qui peuvent nous éclairer :

a) la première : dans les paroles de cet homme, il y a un petit mot qui en dit long : « Permets-moi ? d’abord…. » D’abord, je rentre chez moi, et ensuite… ensuite, il faut savoir que les funérailles duraient sept jours, puis viennent les questions d’héritage, ce qui peut durer… des mois. Laisse-moi rentrer chez moi, je n’en ai pas pour longtemps, je te suivrai un peu plus tard… dans quelques jours… dans quelques mois… autant dire : jamais… C’est toujours la même histoire : demain, j’arrête de fumer, demain, je commence à maigrir, demain, j’irai à l’église !... Un proverbe espagnol dit ceci : « La route de demain mène à la ville de jamais. »

b) la deuxième chose : le texte que nous avons ici a une visée clairement pédagogique ; au delà de la question des liens familiaux qui ne sont pas remis en question ni dénigrés d’aucune façon, il y a cette injonction radicale de Jésus qui concerne tout le monde : « Si tu veux être disciple, c’est maintenant… ou jamais. »

On peut le dire autrement, en élargissant la perspective : suivre Jésus, c’est pas seulement une belle intention, c’est pas seulement de belles paroles, même si elles viennent du cœur ; suivre Jésus, pour toute personne qui prend ces paroles au sérieux, cela implique ici ou là des choix qui risquent d’être difficiles. L’engagement moral ou spirituel sera peut-être source de tensions, d’incompréhension, de conflits… De conflits d’abord là, dans le cœur : suivre Jésus implique que je reconsidère mes buts, que je réarrange mes priorités… pour les aligner sur les priorités de Jésus, sur les priorités de l’Évangile. Qui a envie de réarranger ses priorités ? De redéfinir sa vie, ses objectifs ? Pas beaucoup de monde…

c) et le troisième élément que nous pouvons relever : pour Jésus, dans ce cas particulier, le plus important, ce ne sont pas les coutumes ni les rites, fussent-ils funéraires, mais l’annonce du Royaume de Dieu : la vie est plus importante que la mort…

3. On retrouve la même question des motivations et des priorités avec le troisième et dernier apprenti-disciple qui, lui aussi, a le petit mot « d’abord » à la bouche, renforcé d’ailleurs par un autre petit mot que nous connaissons bien, puisque nous aussi, nous l’employons très souvent pour nous défiler plus ou moins habilement :

Je te suivrai, Seigneur, mais permets-moi d’abord de faire mes adieux à ma famille. Ce troisième apprenti-disciple est un peu la synthèse des autres. Comme le premier, il s’offre lui-même, et comme le second, il temporise, il met une distance. Jésus ne le critique pas, il ne l’encourage pas non plus. Il l’invite plutôt à se décider réellement et à en finir avec le partage intérieur, le combat intérieur qu’il discerne chez lui.

Jésus lui répond :
-  Celui qui regarde derrière lui au moment où il se met à labourer avec sa charrue n’est pas prêt pour le royaume de Dieu.

Je n’ai jamais labouré, mais j’imagine que si je pousse une charrue et que je regarde en arrière, très rapidement et infailliblement, je vais dévier de ma route, le sillon sera de travers, je ne ferai rien de bon, je perdrai mon temps (et celui des autres !) je dilapiderai mon énergie, je gâcherai mon travail, je ne servirai à rien.

A nouveau, Jésus ne conteste certainement pas la famille, ni les liens familiaux : dire adieu est somme toute quelque chose de très naturel. Il nous invite simplement à réfléchir à nos motivations, il nous invite à choisir. Il nous invite surtout à regarder en avant et nous élancer à sa suite, chacun selon ses possibilités. Il a mille façons de suivre Jésus, il y a mille manières d’œuvrer dans le royaume de Dieu. À chacun de trouver la sienne, de la mettre en pratique et de la vivre pleinement.

Apprentis-disciples, nous le sommes aussi, et nous le resterons toujours, et ce n’est pas grave. Il s’agit d’avancer pas à pas. Certains pas, certains choix sont plus difficiles que d’autres. Alors, gardons solidement nos mains sur la charrue ! Gardons nos regards fixés sur Jésus ! Apprentis-disciples, haut les cœurs, courage et en avant ! Amen !

 


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