Libre opinion
Le rire d'Abraham et de Sara
Genèse 18
prédication
pasteur René
Lamey
15 avril 2013
Abraham et Sara sont dans la confusion. Après l’échec des deux tentatives humaines pour réaliser par eux-mêmes la promesse divine de la descendance (rappel : 1. faire d’un esclave un héritier ; 2. faire d’une esclave la première mère-porteuse), quels pouvaient être les sentiments de ce couple ?
Sentiment d’avoir été trompés, abandonnés, d’avoir échoué sur toute la ligne ?
Peut-être était-il nécessaire qu’Abraham et Sara passent par de tels sentiments pour qu’ils puissent prendre conscience que ce ne sont pas eux qui peuvent, eux qui doivent réaliser la promesse, mais que leur part à eux est simplement – mais c’est justement pas si simple que cela – de faire confiance, d’espérer, et comme le dit l’épître aux Romains concernant Abraham, d’espérer contre toute espérance.
La leçon fut dure, très dure, et ce n’est pas fini, l’épreuve continue : treize années vont s’écouler entre la naissance d’Ismaël et une nouvelle révélation de Dieu. Treize années de silence. Treize années, c’est long : l’apprentissage de la confiance, ça prends parfois du temps.
Je n’aurai pas aimé être à la place de d’Abraham. Je ne sais pas si j’aurai tenu le coup ; j’aurais certainement agi ou réagi comme Abraham, je me serai démené pour trouver par moi-même une solution…
Au bout de treize années donc, Dieu reprend contact avec Abraham…
Genèse 18.1-16
1 L’Eternel apparut à Abraham près des chênes de Mamré. Abraham était assis à l’entrée de sa tente. C’était l’heure de la forte chaleur. 2 Il regarda et aperçut soudain trois hommes qui se tenaient à quelque distance de lui. Dès qu’il les vit, il courut à leur rencontre depuis l’entrée de sa tente et se prosterna jusqu’à terre.
3 - Mes seigneurs, leur dit-il, faites-moi la faveur de ne pas passer près de chez votre serviteur sans vous arrêter ! 4 Permettez-moi d’aller chercher un peu d’eau pour que vous vous laviez les pieds, puis vous vous reposerez là sous cet arbre. 5 Je vous apporterai un morceau de pain et vous reprendrez des forces avant de poursuivre votre chemin puisque vous êtes passés si près de chez votre serviteur.
Ils répondirent : « Très bien, fais comme tu as dit ! »
6 Abraham se dépêcha d’entrer dans sa tente et de dire à Sara :
-
« Pétris vite trois mesures de fleur de farine, et fais-en des galettes. »
7 Puis il courut au troupeau et choisit un veau gras à la chair bien tendre, il l’amena à un serviteur qui se hâta de l’apprêter. 8 Il prit du fromage et du lait avec la viande qu’il avait fait apprêter, et les apporta aux trois hommes. Abraham se tint auprès d’eux pendant qu’ils mangeaient sous l’arbre.
9 Après cela, ils lui demandèrent :
-
« Où est Sara, ta femme ?
- Elle est là dans la tente, leur répondit-il.
10 Puis l’Eternel lui dit :
-
« L’an prochain, à la même époque, je ne manquerai pas de revenir chez toi, et ta femme Sara aura un fils. »
Derrière lui, à l’entrée de la tente, Sara entendit ces paroles. 11 Or, Abraham et Sara étaient tous deux très âgés et Sara avait depuis longtemps dépassé l’âge d’avoir des enfants. 12 Alors Sara rit en elle-même en se disant :
- Maintenant, vieille comme je suis, aurais-je encore du plaisir ? Mon mari aussi est un vieillard.
13 Alors l’Eternel dit à Abraham :
- Pourquoi donc Sara a-t-elle ri en se disant : « Peut-il être vrai que j’aurai un enfant, âgée comme je suis ? » 14 Y a-t-il quoi que ce soit de trop extraordinaire pour l’Eternel ? L’an prochain, à l’époque où je repasserai chez toi, Sara aura un fils.
15 Saisie de crainte, Sara mentit :
- Je n’ai pas ri, dit-elle.
- Si ! tu as bel et bien ri, répliqua l’Eternel.
16 Puis ces hommes se remirent en route en prenant la direction de Sodome. Abraham les accompagna pour prendre congé d’eux.
Chaque fois que je lis ou entends ce récit, dans ma mémoire reviennent les images du film La Bible qui correspondent à cet épisode de la vie d’Abraham. Je vois toujours ces trois hommes qui surgissent du néant, avec un corps un peu flou comme s’ils sortaient d’un mirage, comme une vision qui se matérialise, mais ce qui m’a surtout impressionné, c’est le visage de celui qui représente l’ange de l’Eternel (le visage de l’acteur Peter O’Toole) : un visage mystérieux, grave, des yeux d’un bleu pur qui pénètrent jusqu’au plus profond de l’être.
Tout dans cette scène respire la gravité, la solennité, et pourtant en relisant le texte il y a quelques temps, j’ai eu une autre impression, et j’aimerais vous la partager : il y a dans ces quelques versets un mélange de gravité et de légèreté.
Le Dieu Tout-puissant apparaît à Abraham, et le vieux patriarche s’agite nerveusement dans tous les sens (serviteurs, préparez vite le repas, vite, vite, Sara, prépare le thé, et n’oublie pas les galettes !)
Une promesse extraordinaire est donnée à Sara, et celle-ci ne peut s’empêcher de… rire !
La dignité des envoyés de Dieu contraste avec le peu de sérieux des attitudes d’Abraham et de Sara ; on aurait attendu un peu plus de classe et d’éducation de nos héros de la foi !
Mais ne vous est-il jamais arrivé, dans une situation de tension, dans un moment de gravité extrême, de devoir retenir un fou-rire qui vous monte là, ou bien de vous échapper d’une situation un peu difficile par une entourloupette pleine d’humour ?
Ce sont là des manières de fuir ou de minimiser l’angoisse qui vous prend dans ce genre de situation, on appelle ça un fou-rire nerveux qui cache l’inquiétude et la peur qui nous prennent aux tripes.
Est-il besoin de le redire, Abraham et Sara sont comme nous, bien humains, ils ont une centaine d’années, et malgré cela, ils réagissent encore comme des enfants. Finalement, ils sont bien sympathiques, nos deux héros : à 100 ans, ils savent encore rire !!
D’ailleurs, le rire occupe une grande place dans ces chapitres. Sara n’est pas seule à rire, Abraham l’a précédé (ch.17.16-17). Et puis plus loin, au ch. 21, il est de nouveau question de rire ; au v.6, il est écrit : « Sara dit qu’on rira à son sujet ». Ensuite au v.9 du même ch.21, c’est Ismaël qui va rire. Et voulez-vous savoir ce que signifie le prénom Isaac ? « Il a ri » ou : « on a ri ».
Oui, on a ri et peut-être trop ri dans cette histoire. On a parfois l’impression que pour Abraham, toutes ces promesses sont une vaste plaisanterie, il ne peut plus y croire.
Toute sa vie, il a attendu son fils, il a tout essayé, même les combines personnelles, et le voilà au soir de sa vie, seul avec Sara, seul et sans enfant. Alors, quand la nouvelle éclate, c’est sûr, tout le monde va rire. Mais ce seront des rires différents et chacun exprimera ses sentiments à travers son rire.
Dis-moi comment tu ris, et je te dirai qui tu es !
Voyons courtement le rire d’Abraham et de Sara.
- Le rire d’Abraham au ch.17 (là, Dieu annonce à Abraham qu’il aura un enfant) est un rire de surprise « Comment est-ce possible, tu ne te rends pas compte, Seigneur, j’ai 99 ans et ma femme en a 10 de moins. Toi qui as créé l’homme et la femme, tu devrais pourtant le savoir ! A notre âge, il n’est plus possible d’avoir un enfant ! »
- Et puis vient le rire de Sara. Elle ne l’exprime pas à haute voix (”elle rit en elle-même”), elle cache son rire, elle ne veut pas que quelqu’un sache qu’elle a ri en entendant les paroles de l’ange (elle va même le démentir).
Dans le langage de la Bible, le refus de reconnaître qu’elle a ri montre son refus de croire : le rire de Sara est un rire d’incrédulité.
Elle ne croit plus à la promesse. Elle ne peut (ne veut ?) plus y croire : “J’en ai trop vu; à force, j’y crois plus ; ne me trompez pas encore une fois, je ne veux plus être déçue, je ne veux plus souffrir, alors, arrêtez vos bavardages, je ne veux plus, je me peux plus m’accrocher à vos promesses”.
Ce que Sara dit ne me fait pas rire ; on peut la comprendre, et ces paroles-là, je les ai entendues plus d’une fois dans la bouche d’amis qui ne comprenaient pas pourquoi le malheur s’acharnait sur eux.
Croire n’est pas toujours facile ; quand tout va bien, quand « tout baigne » comme on dit, il est facile de croire ; mais quand, depuis des années, je promène avec moi une souffrance, un vide, pas dans le ventre comme Sara, mais un vide dans le cœur, quand j’ai espéré, cru et lutté, quand je me suis accroché et que malgré tout, je suis retombé, ou que rien n’a avancé, alors, croire devient difficile... et le rire qui résonnera peut-être dans mon cœur lorsqu’on parlera de Dieu ou de la foi, sera un rire plein d’amertume.
Croire est parfois difficile ; et la foi de Sara, et notre foi, a besoin d’être encouragée, renouvelée, relancée jour après jour…
Deux choses vont redonner confiance à Sara, et à tous ceux – c’est-à-dire nous tous qui avons parfois une foi chancelante, pleine de doutes et de questions.
1) La première chose : Dieu ne juge ni le rire d’Abraham ni celui de Sara (Sara se fait reprendre sur son mensonge, pas sur son rire). Leur rire n’arrête pas l’amour de Dieu. C’est-à-dire que Dieu accepte le rire de l’un et de l’autre : Dieu savait certainement qu’ils seraient tous deux surpris et peu dépassés par cette extraordinaire révélation. Mais Dieu lui, n’est pas surpris ni dépassé par le rire de ce couple qu’il aime. Il les connaît, il connaît leur cœur, il connaît aussi nos cœurs, il connaît nos rires secrets, nos doutes secrets, nos révoltes secrètes, nos difficultés à lui faire confiance, et pourtant il nous aime quand même, et la délivrance s’accomplira quand même, d’une manière ou d’une autre, un jour ou l’autre !
2) Deuxième encouragement : la puissance de Dieu (v.14) : « 14 Y a-t-il quoi que ce soit de trop extraordinaire pour l’Eternel ? »
Par ces paroles, l’ange de Dieu invite Sara à ne plus regarder à son corps usé, à sa foi usée, à ses doutes, son incrédulité, mais à tourner ses regards vers Dieu. Le texte, ici, nous parle d’un Dieu pour qui tout est possible, pour qui tout peut devenir possible, même l’inimaginable, même l’impossible !
Le Dieu que nous présente ce texte de la Genèse n’est pas un petit dieu faible et limité, à la mesure de nos faiblesses et de nos limites ; le Dieu que nous avons chanté ce matin - loué et prié, est un Dieu qui n’est limité en aucune manière et qui peut faire bien au-delà de ce que nous pensons ou imaginons.
« Y a-t-il quoi que ce soit de trop extraordinaire pour l’Eternel ? » Apportons à Dieu nos incapacités, déposons nos doutes, nos fragilités, et avec Sara, avec Abraham, levons nos regards vers la puissance de Dieu, la puissance de la vie, et apprenons, quoiqu’il arrive, à lui faire – à lui refaire – confiance…
Alors, nous apprendrons peut-être à nouveau à rire, mais ce ne sera plus un rire incrédule ou un rire plein d’amertume, mais un rire de joie, un rire de foi ! Amen !
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