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aux premiers temps

du christianisme

Usage et production des textes chrétiens antiques   

 


Harry Y. Gamble

 

Édition Labor et Fides

352 pages - 39 €

 

Recension Gilles Castelnau 

 

18 avril 2013

Les textes du Nouveau Testament et des Pères de l’Église sont évidemment l’objet de mille et une études. Mais il est inhabituel de s’intéresser aux supports même sur lesquels ils ont été écrits : papyrus, parchemins publiés en rouleaux ou en codex ; à la manière dont ces livres ont été lus, publiés, transmis.
Le professeur Gamble a patiemment relevé dans les récits et les lettres de l’époque quantités d’informations qui rendent pour nous très vivante la vie des premières Églises, depuis les origines jusqu’au Ve siècle.

En voici quelques passages.

 

.

 

page 16

Degré d'instruction et culture littéraire des premiers chrétiens

Degré d'alphabétisation des premiers chrétiens

Cela signifie que non seulement l'écriture de textes chrétiens, mais également la capacité à les lire, les critiquer et les interpréter ne concernait qu'un petit nombre de chrétiens au cours des premiers siècles, pas plus de 10 % en moyenne et probablement moins dans les nombreuses petites assemblées provinciales caractéristiques du christianisme primitif.

Il nous faut donc supposer que la grande majorité des chrétiens au cours des premiers siècles étaient illettrés, voire analphabètes, non pas parce qu'ils se distinguaient de leurs contemporains mais au contraire parce qu'ils leur ressemblaient. Le monde antique était presque totalement dépourvu de tout système éducatif. Les structures existantes ne suffisaient pas à garantir la moindre alphabétisation à l'ensemble de la société et, de fait, un tel objectif n'aurait même pas été envisagé. Une éducation même simplement au niveau primaire représentait un luxe - encore qu'il ait parfois été accessible aux esclaves et aux esclaves libérés.

 

page 79

Les premiers livres chrétiens

La transition du rouleau au codex

Etant donné l'omniprésence du livre-rouleau dans les traditions gréco-romaine et juive, on s'attendrait à ce que les premiers livres chrétiens se présentent sous la même forme. Or, de façon tout à fait remarquable, ce ne fut pas le cas. A de très rares exceptions près, les premiers livres chrétiens étaient non pas des rouleaux, mais des codex de papyrus : des livres sous forme de feuillets reliés, comme notre livre moderne. La preuve en a été faite par des découvertes archéologiques faites au XXe siècle : à plusieurs reprises, des fouilles systématiques et des découvertes inopinées en Egypte ont révélé des textes sur papyrus dont la date de composition variait entre le IIIe et le VIIIe siècle de notre ère.
[…]

Des données comparatistes sont ici très utiles. Quand on considère les restes des livres grecs qui peuvent être datés d'avant le IIIe siècle, plus de 98 % sont des rouleaux, alors que, durant la même période, les livres chrétiens dont des fragments nous sont parvenus sont quasiment tous des codex. Parmi les livres grecs, le codex n'apparaît de façon significative qu'au IIIe siècle (et à ce moment-là, moins de 20 % sont des codex) et ce n'est qu'au début du IVe siècle que le codex est presque aussi fréquemment utilisé (à 48 %) que le rouleau. Mais les livres chrétiens, dès les plus anciens exemplaires que nous connaissons, sont presque toujours sous forme de codex. Prises dans leur ensemble, les preuves que nous pouvons réunir pointent vers le fait que le christianisme primitif avait une préférence presque exclusive pour le codex comme support de ses propres écrits ; aussi peut-on dire qu'il s'est séparé très tôt et radicalement des conventions bibliographiques de son environnement.
[...]

Si les épîtres pauliniennes avaient été transcrites sur un rouleau, quelle longueur aurait été nécessaire ? Il n'est pas simple de répondre à cette question à cause des variables propres à la transcription : la taille des caractères, la hauteur de la marge supérieure et inférieure, la largeur des espaces entre les colonnes et la hauteur du rouleau lui-même. On peut faire une estimation raisonnable, cependant. Theodore C. Skeat, lorsqu'il a tenté d'estimer la différence de coût entre le rouleau et le codex, a trouvé des chiffres qui peuvent nous être utiles ici. Si nous prenons pour base de calcul l'autre recueil ancien des épîtres pauliniennes, P 46, en supposant que la taille des caractères, le nombre de lettres par ligne et le nombre de lignes par colonne soient les mêmes, il a calculé une largeur de colonne moyenne de 11,50 cm. En multipliant ce chiffre par le nombre de colonnes (208) et en ajoutant 207 espaces inter-colonnes estimés à 2 cm, Skeat est arrivé à un total de 2806 cm représentant la longueur du rouleau de papyrus nécessaire pour la transcription du texte de P 46. Si nous en déduisons l'espace nécessaire pour l'épître aux Hébreux, que l'on trouve dans P 46 mais pas dans l'édition primitive, alors on peut estimer que l'édition des épîtres de Paul aux sept Eglises aurait nécessité un rouleau d'environ 24 mètres de longueur, soit plus du double de la longueur maximum des rouleaux grecs et à peu près trois fois ce qu'on considérait comme une longueur « normale ». Dès lors que la longueur des rouleaux était définie par l'usage et par la maniabilité, l'existence d'un rouleau d'une telle longueur était très improbable. Pour un livre destiné à être lu, étudié et donc régulièrement manipulé, comme une édition des épîtres pauliniennes l'était forcément, un rouleau d'une telle longueur est tout simplement inimaginable. Si les épîtres de Paul furent transcrites sous la forme d'un livre unique, comme les traits particuliers à l'édition la plus primitive le nécessitaient, alors ce livre a dû être un codex et non pas un rouleau.
[...]

Fabrication et écriture des premiers livres chrétiens

Les premiers manuscrits chrétiens montrent une infinie diversité de qualités de transcription, qui reflète en partie les aptitudes et les habitudes des différents scribes. La formation professionnelle du scribe était importante pour ce qui était du résultat de son travail, mais on peut aussi s'interroger sur le soin qu'il mettait à un travail particulier. Certains scribes des manuscrits chrétiens étaient scrupuleux et copiaient fidèlement leurs modèles. D'autres, même s'ils étaient capables de faire un bon travail, pouvaient céder à une facilité qui suggère qu'ils n'étaient pas engagés par leur devoir professionnel ou qu'ils ne pensaient pas qu'ils étaient en train de recopier un bon livre ! Le grand nombre de corruptions textuelles dans les manuscrits les plus anciens nous indique que pendant les premiers siècles, ces textes connaissaient une vaste circulation, qu'ils étaient fréquemment copiés et que les livres chrétiens n'étaient pas reproduits dans des conditions très contrôlées. Cette conclusion naît du fait que la grande majorité des variantes textuelles dans ces documents, qui ont été finalement incluses dans le Nouveau Testament, semblent être nées aux alentours de l'an 200. Cette transmission relativement libre des textes chrétiens, qui a engendré une prolifération de variantes individuelles et de traditions textuelles diverses, pourrait indiquer un intérêt plus grand pour une large diffusion que pour l'exactitude de leur transcription.

 

page 287

Les usages des premiers livres chrétiens

La chose la plus importante qu'il importe de garder à l'esprit est le fait que dans le monde gréco-romain, toute lecture était littéralement faite à haute voix. Même en lisant pour soi-même, un lecteur ou une lectrice le faisait à haute voix. Ainsi, si l'on excepte la question du contexte, la différence entre la lecture privée et la lecture publique ne se marquait pas entre une lecture silencieuse et une lecture à haute voix, mais entre des degrés de projection de la voix. La principale raison pour laquelle on lisait à haute voix venait de ce que les textes étaient écrits en scriptio continua, sans aucun espace entre les mots, les phrases et les paragraphes, et sans ponctuation. Un passage familier en français devient soudain obscur lorsqu'il est déployé ainsi :

Auseigneurlaterreetsesrichesseslemondeetseshabitantscestluiquilafondéesurlesmersetlatientstablesurlesflotsquigravirala
montagneduseigneurquisetiendradanssonsaintlieulhommeauxmainsinnocentesetaucœurpurquinetendpasverslemaletne
jurepaspourtromper

Si un texte familier devient ainsi étonnamment difficile à comprendre, un texte inconnu représente un défi encore plus grand. Le déroulement implacable des caractères le long des lignes et des colonnes obligeait le lecteur à déconstruire le texte pour y retrouver les unités verbales et syntaxiques. La meilleure façon de déchiffrer un texte écrit de cette façon était phonétique, en prononçant les syllabes telles qu'elles se présentaient et en les organisant autant par l'écoute que par la lecture visuelle en unités de sens.
[…]

Ainsi, la lecture à voix haute convertissait l'écrit en texte oral. De même, au cours de la rédaction d'un texte, l'oral était converti en écrit. Dans l'Antiquité, un texte pouvait être composé soit par la dictée à un scribe, soit en écrivant soi-même. Mais lorsqu'un auteur souhaitait rédiger lui-même son propre texte, il prononçait les mots en même temps qu'il les écrivait, tout comme les scribes qui copiaient les manuscrits pratiquaient ce qu'on appelle l'autodictée. Dans les deux cas, le texte représentait l'inscription d'une parole orale. Comme les auteurs écrivaient ou dictaient en étant attentifs aux mots et considéraient que ce qu'ils écrivaient allait être lu à haute voix, ils écrivaient davantage pour l'oreille que pour les yeux. Par conséquent, aucun texte antique n'est lu aujourd'hui de la façon dont il était destiné à l'être, à moins qu'il ne soit d'abord entendu, c'est-à-dire lu à haute voix.
[…]

La lecture publique des livres chrétiens

La lecture publique des livres chrétiens se faisait le plus souvent au cours des rassemblements à l'occasion du culte. Justin le Martyr décrit ainsi les assemblées chrétiennes au milieu du IIe siècle :

Le jour du soleil, comme on l'appelle, tous ceux qui habitent les villes ou les campagnes se réunissent dans un même lieu, et on lit les récits des apôtres ou les écrits des prophètes, selon le temps dont on peut disposer. Quand le lecteur a fini, celui qui préside fait un discours pour exhorter à l'imitation de ces sublimes enseignements. Ensuite nous nous levons tous et nous prions ; et, comme nous l'avons dit, la prière terminée, on apporte du pain, du vin et de l'eau, et celui qui préside fait les prières et les actions de grâces avec la plus grande ferveur. Le peuple répond : Amen, et la distribution et la communion générale des choses consacrées se font à toute l'assistance ; la part des absents leur est portée par les diacres. Ceux qui sont dans l'abondance et veulent donner, font leurs largesses, et ce qui est recueilli est remis à celui qui préside, et il assiste les veuves, les orphelins, les malades, les indigents, les prisonniers et les étrangers en un mot, il prend soin de soulager tous les besoins (Apol. 1,67).

La lecture dont il est question ici comme d'un moment primordial de l'assemblée hebdomadaire s'était imposée comme une coutume liturgique chrétienne bien établie qui était pratiquée dans toute l'Eglise.

 

page 298

La lecture des Écritures dans le culte chrétien primitif

Le contenu de la lecture publique

A la fin du premier siècle et au début du IIe, les livres qui étaient lus dans les assemblées chrétiennes étaient principalement les Ecritures du judaïsme. Sous quelle forme étaient-ils disponibles aux premières communautés chrétiennes ? Il est peu probable qu'à une époque aussi ancienne toutes les Églises aient été en possession de collections complètes des Ecritures juives. Celles-ci ne se composaient pas d'un livre unique, mais d'une collection de rouleaux, cinq pour la Torah et beaucoup plus pour les livres prophétiques. Ces livres étaient coûteux et il n'est même pas certain que toutes les synagogues aient pu en disposer. Même si les livres étaient disponibles en dehors de la synagogue et que les communautés pouvaient se permettre de les acheter, les petites communautés chrétiennes n'en possédaient probablement qu'une sélection. Dans ces circonstances, il est possible que les chrétiens, pendant un certain temps, aient trouvé utile ou nécessaire d'utiliser des extraits ou des recueils de textes clefs tirés des Ecritures juives, plutôt que des volumes de texte intégra. A cette époque, les écrits chrétiens commençaient à être diffusés et n'avaient pas encore acquis le statut d'Ecriture. Cependant, leur valeur pédagogique pour les communautés chrétiennes devait être reconnue et une Eglise donnée utilisait sans doute tout livre chrétien qu'elle pouvait se procurer et qui lui semblait utile. De cette façon, les écrits chrétiens furent petit à petit lus dans le même contexte que l'étaient les Ecritures juives.

 

page 322

L'utilisation magique des livres chrétiens

En dehors de la lecture publique et privée (encore que c'en fut la conséquence), un autre usage des livres chrétiens et en particulier des textes scripturaires se développa : l'utilisation à des fins magiques. La superstition traversant les frontières ethniques, sociales, religieuses et culturelles, il était sans doute inévitable que les idées et les pratiques magiques, si répandues dans le monde antique, se soient fait une place chez les chrétiens. Dans une société où peu de gens savaient lire, les textes apparaissaient à beaucoup comme des objets ésotériques, et si la parole était puissante, puissants aussi étaient les mots écrits car ils avaient l'avantage du secret et de la durée. Des textes contenant certains mots ou certaines formules étaient considérés comme porteurs d'un pouvoir intrinsèque qui pouvait être utilisé au bénéfice d'un individu; d'ailleurs le très grand nombre d'amulettes et de papyrus magiques qui ont survécu depuis l'Antiquité est la preuve du pouvoir que l'on prêtait à la forme écrite.

L'utilisation magique des textes chrétiens était fonction de leur sainteté, de leur autorité et du pouvoir qui était attribué aux « mots divins » qu'ils contenaient. Il serait faux de croire qu'attribuer du pouvoir à des mots traduisait une superstition spécifiquement populaire. Le savant Origène, lorsqu'il encourage les chrétiens à s'intéresser de près aux Ecritures et à s'efforcer d'en comprendre les passages obscurs, suggère que même lorsque le lecteur n'en comprend pas le sens, le simple son des mots sacrés à son oreille lui sera bénéfique : si les mots ont du pouvoir dans la magie païenne, combien plus grande sera la puissance des mots véritablement divins des Ecritures ! Lorsque, plus tard, Jean Chrysostome a décrit les Ecritures et leurs « charmes divins » (theiai epodai), il ne se contentait pas de filer la métaphore ; en effet, dans le même texte il fait allusion sans s'en désolidariser à la conviction populaire que « si le diable n'est pas assez hardi pour entrer dans une maison où l'on garde le livre des saints évangiles, le démon ou le péché oseront beaucoup moins approcher d'une âme instruite et remplie de ces divins oracles » (Homélies sur saint Jean 32). Ailleurs, il mentionne une pratique qui consiste à « suspendre [des extraits des] évangiles à leur cou en guise de puissante amulette (anti phulakes megales) et de les transporter ainsi partout avec eux ». Augustin, encore plus tard, estimait légitime en cas de migraine de dormir avec une copie de l'évangile de Jean sous son oreiller. Dans tous ces cas, ce qui compte n'est pas que ce qui est lu et compris puisse procurer du pouvoir au lecteur (ce que les Pères souhaitaient et ce qu'ils ont tenté d'encourager), mais que les textes eux-mêmes ou les mots tels qu'ils étaient écrits ou dits étaient des objets porteurs d'un certain pouvoir.

 


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