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Libre opinion


Michel Servet

 

Du bûcher à la liberté de conscience

 

 

Vincent Schmid

pasteur à la cathédrale Saint-Pierre de Genève

 

176 pages - 18 €

Éditions de Paris

 

Recension Gilles Castelnau

 

 

30 novembre 2010

Ce livre, extrêmement érudit, est d’une lecture facile et passionnante comme un roman. Il nous fait pénétrer dans la pensée et la vie des penseurs de la Renaissance religieuse du 16e siècle, des Réformateurs : Jean Calvin, Michel Servet, Sébastien Castellion et d’autres. Il montre comment la polémique de Calvin et de Servet a débouché, dans la Genève protestante sur le bûcher de l’« hérétique ».

En voici quelques passages donnant certainement envie aux lecteurs d’acquérir cet ouvrage pour lire... tout le reste.

 

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page 52

Le saut dans le vide

Calvin est de passage par Genève où il descend à l'auberge de la Tête Noire. Sa réputation l'ayant précédé, il est reconnu. Prévenu, Guillaume Farel se précipite pour le convaincre de demeurer. Calvin n'a aucune intention de rester, il cherche à se rendre à Strasbourg. Mais il raconte qu'il fut comme pétrifié par la conviction prophétique de Farel : « Et après avoir entendu que j'avais quelques études particulières, auxquelles je me voulais réserver libre, quand il vit qu'il ne gagnait rien par prières, il vint jusqu'à une imprécation, qu'il plût à Dieu de maudire mon repos et la tranquillité d'études que je cherchais, si, en une si grande nécessité, je me retirais et refusais de donner secours et aide. Lequel mot m'épouvanta et ébranla tellement que je me désistai du voyage que j'avais entrepris. »
À contrecœur, Calvin accepte l'offre vertigineuse que lui présente Farel. Ne serait-ce pas Dieu lui-même qui lui adresse vocation et ne convient-il pas que le chrétien s'humilie sous sa main puissante ?

Cette acceptation-là est essentielle pour comprendre Calvin. L'un des esprits plus brillants et féconds d'une génération qu pourtant n'en manquait pas, choisit de s'exiler - car c'est un exile, iste Gallus, ce Français dit-on de lui à Genève - pour traduire sa pensée en action. Il ne se contente plus de penser ce qui devrait être, il en devient l'acteur principal. Ce qui va contre sa nature, avoue-t-il, lui qui se définit comme « d'un naturel sauvage et honteux (timide), j'ai toujours aimé recoi [repos) et tranquillité ». Ne doutant pourtant pas que ce soit le doigt de la Providence divine, il s'empare des commandes qu'on lui tend. Il est rencontré par l'Histoire dont il va assumer les défis, avec la part d'ombre qu'ils comportent.
L'intellectuel surdoué sort de son cabinet pour apporter une réponse concrète à l'angoisse spirituelle de l'homme de son temps. De savant et professeur, qu'il ne cessera jamais d'être, il devient pasteur, c'est-à-dire berger et guide. Dans cette fonction de conducteur d'Église, il est servi par un indéniable génie pratique.

Une telle prise de responsabilité s'apparente à un saut dans le vide qu'on a peine à se représenter aujourd'hui. Il s'agit de faire quelque chose qui n'a encore jamais été fait, c'est-à-dire instituer en Occident une chrétienté alternative à la chrétienté de Rome. Il s'agit d'inventer et de planter un type d'Église différent, capable d'accompagner spirituellement un homme et un monde nouveaux. En plus, c'est psychologiquement important, Calvin n'est qu'un laïque, contrairement à tous les autres réformateurs. Luther, Zwingli, Bucer, Oecolampade sont d'anciens moines ou d'anciens prêtres.

 

page 69

La mort noire

La peste fait partie de la vie quotidienne des gens du XVIe siècle. Des épidémies se déclarent périodiquement et Genève eut à en souffrir plusieurs fois. Elles pouvaient être dévastatrices, semant la terreur et tuant des pans entiers de la population. On la combattait avec des préparations désinfectantes et le couteau du chirurgien mais aussi des recettes étranges, telle l'application de limaces broyées ou de décoction de figues. Une fois contaminé, on avait peu de chances d'en réchapper. Les statistiques mortuaires de l'époque font apparaître des familles décimées, en quelques jours, par cinq ou six deuils successifs.

[...]

Tout le monde est alors persuadé que l'épidémie a des origines criminelles. Le procès en sorcellerie de 1545 en est une illustration éloquente. Le 22 janvier de cette année-là, le Conseil est saisi d'une plainte contre un certain Dunand soupçonné d'avoir confectionné une « pâte pesteuse » dont il aurait « engraissé » des serrures de maisons particulières. L'infortuné Dunand meurt sous la torture sans avoir avoué. Une sorte d'hystérie collective s'empare de la population. On dénonce et on arrête vingt-six personnes, dont dix-neuf femmes, qu'on accuse de pratiquer la sorcellerie. Les femmes sont exécutées par le feu. L'une des accusées choisit de se suicider pour échapper au bûcher. Quant aux hommes, torturés plus rigoureusement, ils périssent également. Certains sont emmurés vivants.

Nulle part Calvin ne met en doute ces survivances de croyances médiévales. Il les note comme un fait : « On vient de découvrir une conspiration d'hommes et de femmes qui, pendant trois ans, s'étaient employés à propager la peste dans la ville, au moyen de sortilèges dont j'ignore la nature. » Calvin croit à l'existence des sorciers. La Bible aussi. Ne sont-ils pas évoqués dans un passage du Deutéronome ?

 

page 95

Le poids écrasant de l'exemplarité

[...]

Genève, forteresse de l'hérésie pour les uns, pour les autres le bastion le plus avancé de la Réforme, enfoncé comme une écharde dans le flanc de contrées catholiques incomparablement plus vastes. Prise en tenaille entre la Bourgogne de Charles Quint et la Savoie catholique dont elle s'est affranchie mais qui vient à ses portes, Genève n'a pas de glacis. En arrièreplan, il y a le Royaume de France. De formidables adversaires pour une si petite république. Certes les alliés bernois occupent le pays de Gex, le Chablais et protègent au nord le lien vital avec Vaud et Berne, mais ce lien pourrait facilement être coupé. Même si Berne est une puissance respectable, elle n'est pas invincible. Et puis elle a aussi ses propres intérêts. Il arrive que l'ours bernois ait la patte lourde...

La Genève réformée vit dans un état d'alarme permanent, avec la crainte d'un complot papiste ou la hantise d'une invasion. Et ce n'est pas de la paranoïa.

Par surcroît, l'Église-cité porte sur ses épaules un poids symbolique énorme, celui de se vouloir la capitale d'une expérience sans précédent, celle d'une Église alternative à l'Église de Rome. Du coup, l'angoisse de l'exemplarité pèse de tout son poids. La Genève réformée se doit de renvoyer au monde une image irréprochable, elle ne peut pas, elle ne doit pas faillir sous peine de voler en éclats. Elle vit sous le feu incessant des critiques de ses adversaires comme, parfois, de ses alliés. À l'époque, calvinistes et luthériens ne font pas toujours bon ménage. Alors un Genevois qui faute est deux fois plus coupable qu'un papiste, car lui faute en connaissance de cause.

 

page 96

La pression islamique

[...]

Les Européens, toutes dénominations confondues, subissent la pression d'un empire ottoman organisé, prospère et conquérant, qui est alors à son apogée. Une pression autant psychologique que militaire. À cette époque, l'islam inquiète l'Occident chrétien. Chassés d'Espagne, les musulmans poussent de l'autre côté. Face à l'Europe chrétienne, la progression turque s'est poursuivie après la chute de Constantinople. Soliman le Magnifique, qui porte le nom islamisé du roi biblique Salomon, est surnommé par ses sujets « L'ombre de Dieu sur la terre ». Il fait jeu égal avec le pape et Charles Quint. Il est un acteur incontournable du jeu diplomatique européen. François 1er, qui mène sa propre politique, n'hésitera pas à nouer des alliances avec lui, au grand dam des autorités religieuses de Rome à Wittenberg.
En 1521, les armées de Soliman le Magnifique occupent Belgrade et le sultan fait la prière du vendredi dans la cathédrale. En 1526, après la bataille de Mohacs où la cavalerie hongroise est décimée par la puissance de feu des janissaires, il annexe la Hongrie qui devient un protectorat. La cavalerie ottomane pousse jusqu'à Ratisbonne en Bavière. La Moldavie, la Valachie, la Transylvanie deviennent des états vassaux, conservant leurs princes mais payant tribut.
En 1529 et en 1532, il est devant Vienne en Autriche. Le siège de Vienne a un impact considérable, on s'en doute, sur les esprits.

La flotte ottomane, commandée par le fameux Barberousse, sillonne la Méditerranée. Leurs alliés barbaresques effectuent des razzias sur les côtes d'Espagne et d'Italie en capturant des chrétiens pour les réduire en esclavage. En mai 1543, les escadres de Barberousse font le siège de Nice, possession savoyarde, et Toulon devient, par le jeu tortueux des alliances avec François Ier leur port d'attache.

Bref, tout cela entretient dans la chrétienté européenne, tant catholique que réformée, une atmosphère de panique. À Bâle, Oporin s'est attiré les pires ennuis pour avoir imprimé le Coran. De Rome à Wittenberg en passant par Genève, on redoute que le « Turc » ne finisse par dominer sur la chrétienté. Il est fort probable que le célèbre cantique de Luther Ein feste Burg ist unser Gott (C'est un rempart que notre Dieu, 1528) ait été composé pour fortifier les fidèles contre l'ennemi turc et non contre les papistes.

Les réformés genevois sont accusés par leurs adversaires de faire le jeu de l'envahisseur ottoman, de s'en faire les complices objectifs en ruinant les bases de la chrétienté. En terre catholique, on dit méchamment de l'Institution Chrétienne que c'est « l'Alcoran ou plutôt le Talmud de l'hérésie... » « Et Bolsec, dans sa calomnieuse biographie de Calvin, prétend que le réformateur avait prévu de remplacer à Genève l'observance du dimanche par celle du vendredi. »

Bouc émissaire

Michel Servet, représentant de la cinquième colonne et victime de la peur diffuse de l'islam ? Bouc émissaire de la géopolitique du moment ? C'est l'un des éléments du dossier, et pas le moindre. Lors du procès genevois, le procureur général, soupçonneux, insiste pour savoir si, en tant qu'Espagnol, l'accusé ne serait pas issu « d'autre religion que chrétienne ».

Le même procureur veut savoir s'il se rend compte que « sa doctrine est pernicieuse, vu qu'elle favorise Juifs et Turcs en les excusant ». La preuve, Servet n'est-il pas allé jusqu'à étudier le Coran pour en tirer des arguments contre la doctrine chrétienne ?

Même son de cloche chez Michel Roset, un politique qui raisonne en politique. Laisser Servet en liberté, ce serait prendre le risque de voir se répandre une hérésie relativiste qui met les juifs et les musulmans sur un pied d'égalité avec la révélation chrétienne. Une hérésie accordant à chacun le bénéfice du salut dans sa tradition respective « étant tous justifiés dès le commencement par leur bonne vie provenante de bon mouvement naturel ». Et surtout une hérésie qui affaiblirait les chrétiens dans leur résistance à l'envahisseur Turc.

Deux ans après, en 1555, alors que la polémique ne cesse de s'amplifier sur sa responsabilité dans le bûcher de Champel, Calvin se justifie comme il ne cessera plus de le faire. Alors qu'il prêche à Saint-Pierre, il explique que l'Espagnol travaillait à « inventer une religion nouvelle, comme si on voulait y mettre l'Alcoran de Mahomet ». Plus encore qu'une hérésie, une religion nouvelle - avec sa perspicacité coutumière, le réformateur a pointé le projet. Et c'est la vision servetienne qu'en dernière analyse il juge non pas absurde, car les absurdités s'autodétruisent, mais dangereuse. Elle a sa cohérence.

Et Théodore de Bèze, dans sa biographie du réformateur, croit savoir qu'il y a des gens qui pensent comme Servet du côté de la Transylvanie et de la Hongrie. La Hongrie, sous domination ottomane justement, suivez mon regard...

Ceux qui reprochent à Servet de professer des idées qui « mettent la chrétienté en grand trouble » ne craignent donc pas seulement pour le salut éternel des fidèles. Ils craignent aussi pour le sort d'une Europe chrétienne minée idéologiquement en face d'un islam conquérant. À Genève, on ne veut et ne peut à aucun prix être soupçonné de légèreté dans un dossier aussi sensible. Les papistes en seraient trop contents.

 

page 152

L'exécution de Servet et les propagandistes de la Révocation

La Révocation de l'édit de Nantes ne fut pas autre chose que la mise au service de l'Église catholique par Louis XIV de la puissance de l'État en vue de l'éradication de l'hérésie. Elle sonne le glas de l'expérience pluraliste amorcée avec l'édit de Nantes, deux religions pour un royaume, qui dans l'ensemble avait bien fonctionné, prouvant par là qu'une coexistence de plusieurs Églises était possible sans dommage pour l'État. Ce qui s'amorce est le retour autoritaire au cujus regio, ejus religio.

Sans le savoir, les magistrats genevois du XVIe siècle qui condamnèrent Servet ont rendu un bien mauvais service aux protestants français qui furent aux siècles suivants les victimes de la répression royale. Pierre Bayle, qui se tient aux premières loges, remarque amèrement que, dès que les protestants veulent se plaindre des persécutions qu'ils subissent, on leur allègue le droit que Calvin et de Bèze ont reconnu aux magistrats concernant la répression des hérétiques.

En effet les controversistes catholiques n'hésitent pas à puiser dans l'argumentation de Calvin et de Bèze sur l'unité nécessaire de la société et de la religion pour faire campagne en faveur de l'étranglement pro gressif des réformés du royaume de France. Dans son Histoire du calvinisme, le Père Maimbourg ne manque pas de le rappeler : « Quoiqu'il soit véritable, et Calvin en est tombé d'accord, que l'on puisse punir les hérétiques par les voies rigoureuses de la justice, ainsi qu'il le fit à Genève où il porta les magistrats à condamner au feu Michel Servet. »

Même son de cloche chez l'évêque de Meaux, Bossuet, dans une lettre du 13 avril 1686 (l'édit de Nantes est révoqué depuis un an), adressée à l'un de ses anciens diocésains réfugié à Berne après avoir rallié le protestantisme. Comme ce dernier proteste contre les persécutions, il le renvoie à « vos docteurs même qui ont soutenu par tant d'écrits que la République de Genève avait pu et du condamner Servet au feu pour avoir nié la divinité du Fils de Dieu ».

 

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