|

Faut-il résister à la tentation ?
Jean-Luc Berlet
philosophe
13 juillet 2010
« Hâtez vous de céder à la tentation avant qu’il ne soit trop tard » Oscar Wilde
A travers son mot d’esprit, c’est certainement Oscar Wilde qui a donné la meilleure réponse possible à la question : faut-il résister à la tentation ? Car la question posée n’a de véritable intérêt qu’en référence au sous-entendu temporel qu’elle comporte et qui pourrait être formulé par cette autre question : combien de temps faut-il résister à la tentation ?
De fait, la question de la résistance à la tentation est un peu de l’ordre du pléonasme, car précisément de par sa définition même la tentation est ce à quoi il faut résister. Dès lors qu’on cesse de lui résister, la tentation s’évapore et se transforme en simple désir. C’est par un abus de langage propre à notre société déchristianisée qu’on parle de la tentation de déguster un bon yoghourt !
En effet, la tentation est une notion théologique qui implique préalablement l’idée religieuse du péché. Elle se définit comme l’impulsion qu’éprouve l’être humain à céder à l’attrait du péché, quelque qu’il soit. Pour des raisons historiques et esthétiques évidentes, c’est la tentation du péché charnel qui va retenir le plus l’attention des théologiens, des écrivains et des peintres. La tentation de Saint-Antoine (251- 356), le fondateur de l’érémitisme chrétien a pris la valeur de la référence incontournable en la matière. Dans le désert d’Égypte le moine a subi les assauts répétés de Satan pour lui faire renier son vœu de chasteté à travers des apparitions de femmes provocantes. Antoine a su héroïquement résister à ces tentations jusqu’à sa mort à 105 ans !

Félicien Rops, la Tentation de Saint Antoine
C’est probablement le célèbre tableau de Félicien Rops représentant une femme nue se substituant au Christ sur la Croix qui a le mieux immortalisé la tentation de Saint Antoine !
La tentation est en fait une notion paradoxale qui réduit toute tentative de rationalisation vaine. Comme l’a bien montré Kierkegaard, la nature paradoxale de la tentation c’est d’être un irrésistible auquel il faut pourtant résister. C’est en passant par les catégories existentielles de l’angoisse et de la liberté que Kierkegaard a abordé la question de la tentation dans son ouvrage Le concept de l’angoisse. En se référant au célèbre chapitre 3 de la Genèse où Ève puis Adam cèdent à la tentation de manger le fruit défendu, Kierkegaard compare judicieusement le phénomène de la tentation à celui du vertige. Dans la tentation comme dans le vertige, l’individu est irrésistiblement attiré par ce que pourtant il sait lui être fatal.
Or, pour Kierkegaard cet appel du gouffre vient du besoin irrépressible qu’à l’être humain de tester sa liberté en cédant précisément à la tentation. Le philosophe danois a génialement saisi le rapport paradoxal qui lie la tentation à la liberté. D’une part, je suis libre de résister à la tentation, mais d’autre part céder à la tentation est ce qui me prouve ma liberté.
Dans le premier cas, je suis libre sans le savoir et dans le second je prends conscience de ma liberté au moment même où je l’a perd !
Avec Kierkegaard on n’est pas très loin de l’idée augustinienne de felix culpa ou de l’idée luthérienne de pecca fortiter. Pour Luther, le fait de céder à la tentation aura été le moyen utilisé par la Providence pour lui permettre de réaliser son destin de Réformateur du christianisme. En effet, sans sa liaison avec la bonne sœur qui allait devenir sa femme et qui lui a coûté l’exclusion de son Ordre, le moine augustinien n’aurait jamais eu le courage de défier l’Église comme il l’a fait. Si l’on part du point de vue que la Réforme était nécessaire pour la rénovation du christianisme, on peut soutenir l’idée qu’il ne fallait surtout pas que Luther résiste à la tentation charnelle !
En outre, pour Luther la vraie tentation à laquelle il faut résister est celle exercée par la « putain du Diable » à savoir la Raison... Face à la tentation, entre les deux voies extrêmes que constituent l’ascétisme et l’hédonisme, il existe une voie du milieu qui s’appelle l’érotisme. En effet, la posture « érotique » consiste à faire alterner subtilement les phases de résistance et de soumission à la tentation afin d’entretenir l’énergie du désir. L’idée maîtresse en matière d’érotisme, c’est que la transgression constitue un amplificateur du plaisir, comme l’a bien montré Bataille...
_______________________________
Bibliographie
Jean-Luc Berlet, Kierkegaard, Le concept de l’angoisse
Georges Bataille, Les larmes d’Eros
JL B.
Retour vers libres opinions
Vos
commentaires et réactions
haut de la page
|