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Le protestantisme

et le cinéma

 

 

Bernard Reymond

professeur honoraire de théologie de l'Université de Lausanne

 

Éditions Labor et Fides

125 pages  

 

Recension Gilles Castelnau

 

28 mai 2010

Bernard Reymond termine ainsi son petit livre :

page 109
Ces pages sur le cinéma marquent la fin d’un périple éditorial entrepris à travers les différentes formes d’art, successivement l’architecture, les images, la musique, le théâtre et la littérature, toujours en relation avec la religion, plus précisément avec le protestantisme.

On ne saurait trop lui en être reconnaissant. En 125 pages il fait le tour de la présentation de ce 7e art. C’est dans la seconde partie de son livre qu’il aborde les questions théologiques. En voici quelques pages qui donneront aux internautes l’idée de cette réflexion si originale et intéressante.

 

page 64

Le problème n’est pas tellement de déterminer si l’image cinématographique est plus apte qu’une autre à rendre compte de l’invisible ou de l’imperceptible, donc aussi de Dieu, mais de nous demander en quoi l’animation qui fait son originalité peut avoir une incidence sur l'idée que nous nous faisons de lui, tout comme elle a un impact sur notre représentation implicite du monde. Ne serait-ce que par fidélité à leur tradition confessionnelle, les théologiens protestants ne sauraient se poser cette question avec trop d'insistance et de lucidité.

Se faire une idée de Dieu, c'est en effet se faire de lui une image mentale qui peut être d'ordre intellectuel ou affectif, voire résulter de leur combinaison. Le Décalogue ne prendrait pas la précaution de jeter l'interdit sur la vénération d'« images taillées » s'il ne nous venait pas immanquablement à l'esprit de nous faire une image matérielle ou seulement mentale de Dieu dès que nous pensons à lui ou à la relation que nous entretenons avec lui. Aussi devons-nous toujours éviter de confondre jamais Dieu avec l'image ou même la simple idée que nous nous faisons de lui, ou encore avec le mot par lequel nous le désignons (le Décalogue enjoint de ne pas prendre le nom de Dieu « en vain » - de ne pas l'ériger en idole). Comme disait Paul Tillich, Dieu est à cet égard toujours « au-delà de Dieu ».

Autrement dit, nous ne pouvons pas faire l'économie de penser Dieu ou de nous l'imaginer, mais dès que cette imagerie, quelle qu'en soit la nature, s'interpose entre lui et nous à la manière d'une idole, nous devons nous empresser de l'abattre. Quand il s'agit de Dieu, toute iconostase (toute instauration d'une image) doit s'accompagner d'une iconoclase (de l'abolition ou du renversement de cette image).

 

page 69

En déclarant que Dieu est « tout-puissant », la pensée théologique a déjà suscité depuis des siècles davantage de difficultés qu'elle n'en a résolues. Or, si cette prétendue toute-puissance se double d'une immobilité susceptible de friser l'impassibilité, l'impasse pour la pensée, mais aussi pour la piété, devient totale. Ce Dieu-là ne peut être que rejeté, ou alors conduire au fanatisme. Dans ces conditions, l'animation et la mobilité qui caractérisent l'image cinématographique ne constituent-elles pas un modèle dont pourraient s'inspirer nos images de Dieu ?

 

page 72

La fréquentation du cinéma vient à point nommé nous inciter à penser que l'idée d'un Dieu qui est lui-même mouvement, et même mouvement évolutif, l'emporte sur celle d'un Dieu figé dans son infinitude et son éternité. Cette idée est mieux adaptée à ce que nous pouvons imaginer, Bible en main, quant à la relation qu'il entretient non seulement avec nous, mais avec l'ensemble de la création.

 

page 76

L’un des problèmes que l'image de Jésus à l'écran est susceptible de poser aux protestants est justement de faire écran entre lui et nous, ou plus exactement entre Jésus rencontré dans la lecture des évangiles et nous. Les romans portés à l'écran présentent peu ou prou le même inconvénient. Au fur et à mesure de notre progression dans la lecture, l'image mentale que nous nous faisons des personnages et de leur environnement évolue, et a toutes les chances de changer encore à l'occasion de relectures. Mais dès que nous voyons l'un de ces personnages romanesques incarné par un acteur dans un film, l'image s'en imprime si fortement dans notre mémoire visuelle qu'ensuite nous n'arrivons presque plus à lire ou relire le roman sans qu'elle nous revienne à l'esprit. Avec un personnage d'une prégnance aussi forte que Jésus, le processus s'en trouve redoublé. Sachant qu'il est une figure très concrète de l'histoire universelle, le fait de le voir évoluer sur l'écran confère immanquablement à cette image le poids d'une reconstitution historique et le spectateur moyen aura désormais beaucoup de difficulté à penser à lui sans que lui revienne à l'esprit l'image de l'acteur qui a assumé ce rôle.

 

page 80

Les films sur Jésus en disent en général plus long sur les idées que les cinéastes ont en tête et sur l'image qu'ils se font de la société dans laquelle ils vivent, que sur Jésus lui-même. Ils ont en revanche un avantage notoire sur beaucoup de livres de théologie : ils ne développent pas des doctrines à propos du Christ, mais le mettent en énigme par le biais d'un récit en images. Ce faisant, ils rejoignent, fût-ce parfois de très loin, la démarche des évangélistes qui ont essentiellement raconté Jésus, sans tellement échafauder de théories sur son compte. En perspective protestante, la leçon vaut d’être retenue.

 


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