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L’humanisme

est le vrai concurrent

du christianisme

 

 

Chanoine Alan Billings

directeur du Centre d’Éthique et de Religion
de l’université de Lancaster (Angleterre) 

 

20 mai 2010

Cela fait plus de 50 ans que les Anglais s’éloignent de l’Église. La théorie de la sécularisation inévitable dans le monde moderne semblait confirmée : les hommes et les femmes d’aujourd’hui n’ont pas besoin de Dieu. L’Église pouvait tout craindre.

Puis, on s’est rendu compte que les gens faisaient une différence entre la « religion » - une institution - et la « spiritualité » - libre de toute structure. On pouvait ne pas être religieux et pourtant être spirituel. Certains se tournaient vers des spiritualités alternatives. On voulait apprendre du nouveau.

On a découvert que les gens n’étaient pas moins spirituels mais qu’ils ne voulaient tout simplement plus qu’on leur dise comment ils devaient vivre leur spiritualité. La spiritualité s’était démocratisée.

Le sociologue américain Wade Clark Roof décrivit ce mouvement dans son livre Spiritual Marketplace (La spiritualité sur la place du marché, Princeton 2001). Il y rapporte le propos d’une personne qu’il a interviewée : « la spiritualité est ce qui entre en vous, vous anime et vous rend meilleur ». La religion ne fait pas cela : « elle vous dit quoi faire, quand le faire, quand il faut s’agenouiller, se lever, tout ça. Plein de règles ». Comme l’a dit un musulman : « le christianisme est à la religion ce que le cricket est au sport : incroyablement compliqué ». Alors nous avons pensé que pour rendre nos contemporains capables de trouver Dieu, il nous fallait exprimer le christianisme de manière nouvelle, prendre nos distances avec l’Église établie et simplifier notre spiritualité.

 

 

Nous nous trompions. Il n’est pas évident que les spiritualités alternatives s’étendent comme un feu de brousse. Leurs participants y sont fréquemment comptés en double : on les compte à nouveau lorsqu’ils passent d’un groupe de yoga à un groupe de thérapie énergétique et d’un groupe de méditation à un groupe de danse. Le nombre total n’est alors pas signifiant.

D’autre part l’assistance des cérémonies chrétiennes est probablement sous évaluée dans la mesure où, d’une part les gens y participent irrégulièrement et d’autre part on ne sait pas compter les activités en marge des cérémonies officielles. D’ailleurs certaines personnes, peut-être nombreuses, semblent prendre à la fois part aux services ecclésiastiques et aux groupes spirituels holistiques.

Tout ceci nous a fait perdre de vue le vrai concurrent du christianisme dans l’Angleterre d’aujourd’hui. Nous n’avons pas remarqué une foi alternative qui gagne constamment de nouveaux convertis et notamment parmi les jeunes : l’humanisme sécularisé. C’est à lui qu’il faut faire attention.

Il faut d’abord le distinguer de l’athéisme militant de Richard Dawkins (auteur à succès notamment de The God Delusion traduit en français sous le titre Pour en finir avec Dieu. L’humanisme est beaucoup plus souple. Il ne s’attaque pas au christianisme, il lui est indifférent. Je m’en suis rendu compte en 2007 lors d’une conversation avec Sir Bernard Crick, ancien vice-président de la British Humanist Association, peu avant sa mort. Lorsque j’ai prononcé le mot d’athée, il m’a corrigé en disant qu’il était agnostique et non athée : ses convictions dépendaient de ce qu’il pouvait prouver et il ne connaissait justement aucune preuve en matière de religion. La question de Dieu lui semblait une spéculation inutile.

 

 

Les humanistes se centrent sur une conception scientifique et empirique de la vie humaine et de son épanouissement qui contraste avec l’enseignement religieux qui se base sur la révélation divine et requiert la foi. Les jeunes y sont particulièrement sensibles.

Mais en fait l’humanisme actuel se compose d’un mélange de pensée scientifique, de jugements de valeur et d’une bonne dose de foi. Il n’est pas tellement différent de la religion. Comme l’écrit John Gray – peu charitablement – l’humanisme est « un pastiche d’orthodoxie scientifique et d’espérance pieuse ».

L’humanisme doit être soumis à la même réflexion critique que le christianisme auquel il s’oppose, dans la mesure où il lui ressemble sous plusieurs aspects. Il a une haute idée de la personne idée, ce qui rappelle l’idée que l’homme a été créé à l’image de Dieu. Il est optimiste à propos des capacités de l’homme, ce qui fait penser à la doctrine de la Providence divine. L’humanisme est donc bien loin de l’athéisme noir de Freud ou Marx, par exemple. Freud croyait que les forces qui nous contrôlent proviennent du plus profond de notre être bien au-delà de nos capacités à les connaître et à les infléchir. Marx croyait que les vies individuelles étaient ballottées de ça et de là par les puissants courants de l’économie auxquels on ne pouvait que se soumettre.

Avec sa compréhension moins pessimiste de la vie humaine et de ses capacités, l’humanisme manifeste un peu de foi et d’espérance qui le rapproche du christianisme.

 

 

L’humanisme a aujourd’hui un très grand succès et est, en Grande-Bretagne, le plus formidable rival du christianisme. Il occupe une place comparable à qu’avait le christianisme face au judaïsme pharisien des débuts de l’Église. Le conflit entre la jeune Église et le judaïsme était aigu précisément parce qu’ils étaient proches l’un de l’autre par plusieurs aspects idéologiques et théologiques.

De même, l’humanisme est une croyance qui est très proche de la compréhension chrétienne de la nature humaine, de la conception chrétienne du sens de l’histoire ainsi que de l’éthique chrétienne. Le professeur Terry Eagleton le nomme « une continuation de Dieu par d’autres moyens ». L’humanisme offre donc une relative transition pour le passage de la religion à l’incroyance. Les gens sont tentés de voir dans l’humanisme un christianisme sans surnaturel et sans Église.

L’humanisme n’a pas de temples dans les rues. Aucun bâtiment ne désigne son existence aux passants comme c’est le cas pour les autres religions. Il est néanmoins puissamment attrayant. Et c’est bien là qu’est le problème pour nous car il attire à lui nombre de nos paroissiens, à commencer par les jeunes.

 

Church Times

Traduction Gilles Castelnau

 


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