Libres opinions
Jean Calvin
le réformateur
de Genève
Giorgio
Tourn
pasteur de l'Église
vaudoise d'Italie
traduit de l'italien par Jacques
Lasserre
Éditions
Olivétan
124 page. 12,50
euros
Recension Gilles
Castelnau
19 juin 2008
Ce livre est agréable à
lire, très intéressant
et jamais ennuyeux (à la différence d'autres ouvrages
historiques parfois soporifiques). On ne saurait trop conseiller
à tout le monde de l'acquérir car c'est avec
précision, justesse et intelligence qu'il fait
connaître la réalité de la vie et du
ministère du réformateur.
En voici quelques passages :
La tristement fameuse
affaire Michel Servet
p. 93
Il est difficile de dire dans quelle
intention Michel Servet arrive à Genève. Espère-t-il entrer dans le jeu de
l'opposition avec l'aide des libertins et des perrinistes ?
Estime-t-il pouvoir convaincre Calvin de ses théories?
Pense-t-il se cacher quelque temps? Pour un personnage aussi suspect,
se montrer en public constitue de toute façon une erreur
impardonnable.
L'accusation portée contre lui par
les magistrats genevois - qui est la même que celle des
inquisiteurs catholiques - est particulièrement grave : il
s'agit de la négation de la Trinité et de la
divinité du Christ, soient certains des problèmes les
plus complexes de la religion chrétienne et les plus
discutés dans l'histoire de la théologie. A ce sujet,
la pensée de Servet n'est d'ailleurs pas parfaitement claire.
Son discours n'est pas toujours rigoureux, mais il est incontestable
que Servet n'accepte pas la formulation traditionnelle de la
doctrine.
Au XVIe siècle, la Trinité
n'est pas seulement une doctrine, un élément de la foi
chrétienne, elle représente le dogme central, la
vérité fondamentale de l'identité
chrétienne, elle délimite la frontière entre le
chrétien, d'une part, le juif et le Turc de l'autre. Ces
derniers croient eux aussi en un Dieu, mais non dans le Dieu
incarné en Jésus-Christ, et subséquemment, leur
divinité est une ombre, un fantasme. Nier la divinité
du Christ, et par conséquent la Trinité, dont il est la
deuxième personne en tant que Fils, signifie nier Dieu, faire
profession d'athéisme.
Dans la société de
l'époque, l'athée n'est cependant pas seulement un
individu qui refuse le dogme fondamental de la foi chrétienne
- fait déjà grave en soi à cause de
l'imbrication de la religion et de la vie sociale dans la
société chrétienne -, il rejette le fondement
même de la réalité et constitue ainsi une menace
pour la vie collective. Platon l'avait déclaré
très clairement en esquissant son projet de république,
Justinien l'avait professé dans ses lois : sans Dieu - qu'on
le conçoive comme créateur ou comme âme du monde,
peu importe -, l'univers n'a pas de fondement, il ne peut subsister,
et du même coup, la collectivité humaine ne peut exister
non plus.
Servet l'hérétique
représente donc une menace où qu'il réside, que
ce soit en terre catholique ou protestante ; mais établir
qu'il l'est, c'est-à-dire qu'il nie la Trinité, n'est
pas une entreprise aisée ! Les magistrats genevois à
qui il incombe d'instruire la cause procèdent à des
interrogatoires exténuants pendant toute la seconde
moitié d'août, sans réussir à dissiper le
doute, mais sans parvenir non plus à comprendre ce que pense
vraiment cet étrange individu, à la mémoire
infaillible et à la faconde irrésistible, qui rend
confus ce qu'ils croyaient avoir toujours compris, en citant les
Pères de l'Église et en donnant son
interprétation des passages bibliques.
Au terme d'une journée
particulièrement épuisante, le pauvre secrétaire
s'avoue vaincu : impossible de résumer des discours si confus
et des problèmes si embrouillés !
On demande donc à Calvin
d'intervenir. La tâche du théologien, serviteur des
magistrats, est très précise : c'est celle d'expert.
Dans le procès instruit par le Conseil municipal, il
fonctionnera comme consultant. Comme il s'agit d'un problème
théologique, il devra établir, en sa qualité de
spécialiste, si sous le langage ambigu, obscur de
l'accusé, dans ses circonlocutions, se cache une pensée
chrétienne ou hérétique.
Le débat tire en longueur sans que
les deux hommes ne parviennent non pas à s'entendre,
évidemment, mais au moins à se convaincre d'erreur.
C'est un débat tragique, où se joue le destin d'un
homme. Le Conseil finit par faire rédiger à l'un et
l'autre un résumé de leurs opinions sur les points
controversés, et envoie le tout aux Églises suisses
pour qu'elles donnent leur avis.
Le mois de septembre passe. Dans sa prison,
Servet attend qu'on décide de son sort. Il reste
étrangement optimiste, comme s'il était persuadé
de pouvoir démasquer les erreurs de Calvin aux yeux des
Genevois. Les réponses des Églises suisses arrivent au
début d'octobre et approuvent unanimement - comment aurait-il
pu en être autrement ? l'action du Conseil de Genève et
son intention de neutraliser une menace aussi terrible et
pestilentielle pour la chrétienté.
Le 26 octobre, Michel Servet est
condamné au bûcher à l'unanimité, et c'est
en vain que Calvin demande que la sentence soit
exécutée de façon moins sanglante ; le jour
suivant, l'Espagnol est brûlé sur la colline de Champel.
Ses dernières paroles sont un cri : « Jésus, Fils
du Dieu éternel, aie pitié de moi ! »
On a beaucoup glosé sur cette
affaire, soit à cause de la notoriété de
l'accusé, soit parce qu'elle s'est produite à
Genève et qu'elle est liée à la figure de
Calvin. On a voulu voir en Servet une victime, voire le symbole du
despotisme calvinien, comme s'il s'agissait d'un ennemi personnel
éliminé par appétit de pouvoir. Le
réformateur n'avait certes pas le moindre doute quant à
la nécessité d'extirper l'hérésie, mais
il n'avait le pouvoir ni de condamner ni de sauver Servet, il devait
seulement établir si celui-ci niait peu ou prou les dogmes
fondamentaux de la foi. C'est bien la Genève calviniste qui a
envoyé Servet au bûcher.
[...]
Et ceci à une époque qui voit
bien d'autres massacres : celui des anabaptistes de Münster par
les troupes épiscopales, celui de milliers de vaudois en
Provence, sans parler des dizaines de bûchers - sans
procès ! - à Paris, Meaux ou Londres, sous Henri II et
Marie Tudor. Pour rester en territoire suisse, personne
n'évoque le cas de Valentino Gentile, décapité
à Berne pour ses positions antitrinitaires, lui aussi,
après avoir suscité des polémiques dans la
communauté italienne de Genève et avoir erré
dans toute l'Europe.
[...]
L'exécution de Servet au
bûcher, survenue au point culminant de l'affrontement entre les
libertins et le réformateur, ne marque paradoxalement pas la
défaite de ce dernier, mais bien sa victoire. Avec cette
sentence rigoureuse - voire impitoyable, à nos yeux -, les
magistrats genevois manifestent en effet clairement à la
chrétienté européenne, catholique tant que
protestante, leur volonté d'être un État
réformé exemplaire, une république capable de
défendre la foi contre l'hérésie, une
cité incorruptible.
Calvin et le
capitalisme
p. 111
On peut soulever le problème du
capitalisme, généralement associé au nom de
Calvin. D'après l'opinion reçue, le premier à
découvrir ce lien aurait été le sociologue
allemand Max Weber (1864-1920). Il n'est certes pas possible
d'examiner ici et de réfuter correctement cette thèse,
mais on peut fournir quelques éléments pour
éclaircir le problème.
Deux précisions à propos de
Weber : sa recherche est beaucoup plus centrée sur le
puritanisme de la fin du XVIe et du
début du XVIIe siècle
que sur la Genève calvinienne, et son intérêt se
porte sur l'influence que la spiritualité calviniste a
exercée sur le processus capitaliste en acte.
Introduire le capital dans le processus de
production, c'est-à-dire investir de l'argent dans des
opérations commerciales, est un phénomène
antérieur à Calvin, c'est une réalité
dont les Médicis et les Fugger sont des symboles
éloquents. Dans ce processus économique, dit Weber, la
Réforme introduit un élément nouveau par rapport
à la tradition médiévale, un
« esprit » différent, de nature
éthique, qu'il est pourtant extrêmement ardu de
définir en termes simples. Ce comportement éthique est
en fait le fruit d'une longue maturation personnelle et collective,
et l'on ne peut l'évaluer que sur la durée. Quels sont
les éléments qui en ressortent dans la
prédication calvinienne ?
Le premier, qu'on trouve déjà
chez Luther, est la dignité du travail. Alors que dans la
conception médiévale, la société est
divisée en gouvernants, clercs et travailleurs, les premiers
étant une nécessité, les derniers la foule
ignorante, et les deuxièmes l'idéal à
poursuivre, dans la vision protestante, l'échelle sociale
disparaît une fois la hiérarchie sacerdotale
écroulée ; l'idéal n'est plus le clerc, mais le
chrétien, homme ou femme, qui fait son travail, quel qu'il
soit, pour le bien de tous. La mère de famille qui
élève sa progéniture dans la foi, dit Luther,
est l'égale du duc de Saxe et du professeur Melanchthon.
Calvin n'est pas d'un avis différent, même si, à
Saint-Pierre, il ne prêche pas devant le duc de Saxe, mais
devant les membres du Conseil, les marchands, artisans ou imprimeurs,
qui ont déjà tous un sentiment fier de leur travail et
de leurs capacités.
L'ambiance de la
société à Genève
p. 119
Alors que la Contre-Réforme
catholique couvre l'Europe d'églises baroques et de tableaux,
Genève imprime des livres et éduque ses enfants au
collège. Alors que les nobles italiens et espagnols, croyant
représenter une réalité politique permanente,
vont de cour en cour et de fête en fête, gaspillant le
peu d'argent qu'ils possèdent, les petits Genevois apprennent
qu'on n'honore pas Dieu avec des processions et des
cathédrales ou des batailles contre les Turcs
(Lépante), mais en menant une vie honnête et laborieuse,
et que n'est pas citoyen responsable le seul adulte, mais aussi
l'écolier qui fait bien ses devoirs. Quand un coup de foudre
fait tomber en 1564 la croix de la cathédrale, les magistrats
ne décident pas de la reconstruire plus solide et plus haute,
mais, en bons calvinistes qu'ils sont déjà devenus, de
supprimer toutes les croix des clochers.
Calvin un homme
à la sortie du Moyen-Age
p.78
Le monde médiéval reste
toujours très présent
dans les consciences de
l'époque de Calvin, donc aussi dans la sienne.
Bien qu'il ne partage pas les superstitions
et les croyances astrologiques qui dominent les esprits de ses
contemporains - Calvin écrira un pamphlet enflammé
contre l'astrologie -, il est quand même persuadé
que la peste est répandue par des malfaiteurs qui enduisent
les portes de graisse rance, et au cours d'une épidémie
qui décime la ville, il n'a pas la moindre objection à
ce qu'on brûle et écartèle un certain nombre de
suspects.
En matière de sorcellerie, l'opinion
genevoise ne diffère pas du reste de l'Europe : elle a
aussi comme référence obligée le Malleus malleficarum, terrible traité de la chasse aux
sorcières, et Calvin considère la sorcellerie comme une
chose sérieuse.
Il ne faut pas sous-estimer non plus sa
formation juridique : nourri de droit romain, il
considère - comme tous les juristes de son temps -
la peine de mort comme parfaitement normale, et la torture comme un
système efficace pour découvrir les coupables.
En tout cela, il appartient bien à sa
classe sociale, la bourgeoisie des marchands et des savants, qui est
à l'époque à la tête du renouveau
européen ; sans dédaigner le petit peuple, les paysans,
les petits artisans, comme on l'a prétendu, Calvin n'est pas
un homme du peuple comme l'a été Luther.
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