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Gentils enfants d'Aubervilliers

 

 

 

pasteur Jean Hoibian

 

6 mai 2008
Silence sur le jardin et dans la maison

.

Parents et petits enfants sont repartis. Je suis en manque ce matin : bruits incessants de jeux et de disputes ou bien, silence imposé par le difficile endormissement de l'un ou de l'autre, tout cela a disparu. Merci mon Dieu pour ces rires, ces câlins, ces murmures complices, ces chants, ces jeux, ces repas pris en commun. Quel bonheur !

Je pense à l'attitude de Jésus, à ses paroles : « N'empêchez pas les petits enfants de venir près de moi, mon royaume est pour ceux qui leur ressemblent. » Oui, mais quels petits enfants ?

Demain, à Montélimar, sur la place du temple, nous allons rejoindre les amis, les copains, pour former un grand Cercle silencieux. Qui que nous soyons, nous ne supportons pas le sort indigne que les Autorités françaises imposent aux enfants étrangers dont les parents sont demandeurs d'asile. Ces familles, dont certaines sont logés au CADA (Centre d'Accueil des Demandeurs d'Asile) de Montélimar, vivent dans la terreur de voir leur demande refusée. On peut venir à l'aube les arrêter, menotter les hommes devant les enfants terrorisés, les enfermer tous dans un Centre de rétention, avant de les expulser manu militari pour leur pays d'origine. Ces actions déshonorantes sont faites au nom de l'État français ! en notre nom ? D'où notre indignation de militants athées ou chrétiens.
Où t'en vas-tu notre France des Droits de l'Homme ?

Pour moi, cette suite d'idée me ramène à l'appel reçu en 1949 pour ouvrir et diriger la colonie d'enfants d'Aubervilliers, à Devesset en Haute-Loire. J'avais répondu oui imprudemment. Ce fut l'un des grands chocs de ma vie. De cette direction de colo, je fus appelé à ouvrir le poste d'évangélisation d'Aubervilliers, en banlieue ouvrière parisienne. Les petits enfants d'Aubervilliers, chantés par le poète, ont envahi ma vie de jeune bourgeois, étudiant en théologie !
Ces gosses malheureux et... merveilleux m'ont posé par leur injuste condition un problème éthique et théologique : pourquoi Dieu m'a-t-il comblé de bonheur, de sécurité, de chance ? pourquoi moi, et non ces enfants privés de presque tout ?
Par quelle injustice ai-je bénéficié de l'amour sans limite de très bons parents, d'une éducation chrétienne, du scoutisme, et de tous les avantages d'une famille aisée ? Pourquoi Seigneur, ces gentils enfants d'Aubervilliers vivent-ils dans des taudis, souffrent-ils de la faim, privés souvent de parents en bonne santé physique et morale ?
Pourquoi entre eux et moi tant d'inégalités, d'injustices, de privilèges, que rien ne justifie ?

N'est-ce pas le questionnement que tout disciple du Christ doit affronter ?

« Ne faites pas aux autres, ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse »
« Qu'as-tu fait de ton frère ? »

Se mettre à la place de l'autre, du prochain. S'indigner des inégalités, sentir monter en soi une grande soif de justice !

Et le miracle s'accomplit. Jamais plus je ne pourrai oublier les « enfants du malheur » que j'ai visité en prison durant 16 ans, mes petits copains de jeux de l'enfance, juifs assassinés par les Nazis, les enfants palestiniens dont le sort et l'avenir me taraudent, tous les enfants martyrs des guerres, des persécutions, des situations de famine, de manque de soins...
Jamais plus !

Mon jardin éclate de beauté, mais suis-je comblé par la visite de mes petits enfants ? Le silence m'oblige à une réponse nuancée : oui, je jouis sans complexe de mon bonheur ! mais je ne peux oublier les yeux des enfants malheureux, et derrière eux ceux de tous les « humiliés et offensés » de notre monde pétri d'injustice, de haine, de violence, dont je suis, pour ma petite part, responsable.

O mon Église que j'ai voulu servir humblement, réveille toi ! Tu ne peux pas toujours te taire et rester sage citoyenne de ce monde pour lequel ton Seigneur est mort. L'Évangile n'est pas une belle utopie pieuse et désincarnée.

Les beaux yeux des enfants de tous les Aubervilliers du monde  nous regardent !

                                 


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