Libre opinion
Jean-Jacques
Rousseau,
citoyen de Genève
à
Christophe de Beaumont,
archevêque de Paris
le 18 Novembre
1762
25 avril 2008
Pourquoi faut-il, Monseigneur, que j'aie
quelque chose à vous dire ? Quelle langue commune pouvons-nous parler, comment
pouvons-nous nous entendre, & qu'y a-t-il entre vous &
moi ?
Cependant, il faut vous
répondre ; c'est vous-même qui m'y forcez. Si vous
n'eussiez attaqué que mon livre, je vous aurois laissé
dire : mais vous attaquez aussi ma personne ; &, plus
vous avez d'autorité parmi les hommes, moins il m'est permis
de me taire, quand vous voulez me déshonorer.
[...]
La réponse que j'ai d'avance
à vous faire, est de vous
déclarer avec ma franchise ordinaire mes sentiments en
matière de Religion, tels que je les ai professés dans
tous mes Écrits, & tels qu'ils ont toujours
été dans ma bouche & dans mon coeur. Je vous dirai,
de plus, pourquoi j'ai publié la profession de foi du Vicaire,
& pourquoi, malgré tant de clameurs, je la tiendrai
toujours pour l'Écrit le meilleur & le plus utile dans le
siècle où je l'ai publié. Les bûchers ni
les décrets ne me feront point changer de langage : les
Théologiens, en m'ordonnant d'être humble, ne me feront
point être faux ; & les philosophes, en me taxant
d'hypocrisie, ne me feront point professer
l'incrédulité. Je dirai ma Religion, parce que j'en ai
une, & je la dirai hautement, parce que j'ai le courage de la
dire, & qu'il seroit à désirer pour le bien des
hommes que ce fût celle du genre-humain.
Monseigneur, je suis Chrétien,
& sincèrement Chrétien, selon la doctrine de
l'Évangile. Je suis
Chrétien, non comme un disciple des Prêtres, mais comme
un disciple de Jésus-Christ. Mon Maître a peu
subtilisé sur le dogme, & beaucoup insisté sur les
devoirs ; il prescrivoit moins d'articles de foi que de bonnes
oeuvres ; il n'ordonnoit de croire que ce qui étoit
nécessaire pour être bon ; quand il résumoit la
Loi & les Prophètes, c'étoit bien plus dans des
actes de vertu que dans des formules de croyance, [Matth. VII.12]
& il m'a dit par lui-même & par ses Apôtres, que
celui qui aime son frère a accompli la Loi. [Galat.
V.14.]
Moi, de mon côté,
très-convaincu des vérités essentielles au
Christianisme, lesquelles servent de fondement à toute bonne
morale, cherchant au surplus à nourrir mon coeur de l'esprit
de l'Évangile sans tourmenter ma raison de ce qui m'y
paroît obscur, enfin persuadé que quiconque aime Dieu
par-dessus toute chose, & son prochain comme soi-même, est
un vrai Chrétien, je m'efforce de l'être, laissant
à part toutes ces subtilités de doctrine, tous ces
importants galimathias dont les Pharisiens embrouillent nos devoirs
& offusquent notre foi, & mettant, avec Saint Paul, la foi
même au-dessous de la charité. [1. Cor. XIII. 2.
13.]
Heureux d'être né dans la
Religion la plus raisonnable & la plus sainte qui soit sur la
terre, je reste inviolablement attaché au culte de mes
Pères : comme eux je prends l'Écriture & la raison
pour les uniques règles de ma croyance ; comme eux je
récuse l'autorité des hommes, & n'entends me
soumettre à leurs formules qu'autant que j'en apperçois
la vérité ; comme eux je me réunis de coeur avec
les vrais serviteurs de Jésus-Christ & les vrais
adorateurs de Dieu, pour lui offrir, dans la communion des
fidèles, les hommages de son Église. Il m'est consolant
& doux d'être compté parmi ses membres, de
participer au culte public qu'ils rendent à la
Divinité, & de me dire au milieu d'eux ; je suis avec mes
frères.
Pénétré de
reconnoissance pour le digne Pasteur
qui, résistant au torrent de l'exemple, & jugeant dans la
vérité, n'a point exclus de l'Église un
défenseur de la cause de Dieu, je conserverai toute ma vie un
tendre souvenir de sa charité vraiment Chrétienne. Je
me ferai toujours une gloire d'être compté dans son
Troupeau, & j'espère n'en point scandaliser les membres ni
par mes sentiments ni par ma conduite. Mais lorsque d'injustes
Prêtres, s'arrogeant des droits qu'ils n'ont pas, voudront se
faire les arbitres de ma croyance, & viendront me dire
arrogamment : rétractez-vous, déguisez-vous, expliquez
ceci, désavouez cela ; leurs hauteurs ne m'en imposeront point
; ils ne me feront point mentir pour être orthodoxe, ni dire,
pour leur plaire, ce que je ne pense pas. Que si ma
véracité les offense, & qu'ils veuillent me
retrancher de l'Église, je craindrai peu cette menace dont
l'exécution n'est pas en leur pouvoir. Ils ne
m'empêcheront pas d'être uni de coeur avec les
fidèles ; ils ne m'ôteront pas du rang des élus
si j'y suis inscrit. Ils peuvent m'en ôter les consolations
dans cette vie, mais non l'espoir dans celle qui doit la suivre,
& c'est là que mon voeu le plus ardent & le plus
sincère est d'avoir Jésus-Christ même pour
arbitre & pour Juge entre eux & moi.
Tels sont, Monseigneur, mes vrais
sentiments, que je ne donne pour règle à personne, mais
que je déclare être les miens, & qui resteront tels
tant qu'il plaira, non aux hommes, mais à Dieu, seul
maître de changer mon coeur & ma raison : car aussi
long-tems que je serai ce que je suis & que je penserai comme je
pense, je parlerai comme je parle. Bien différent, je l'avoue,
de vos Chrétiens en effigie, toujours prêts à
croire ce qu'il faut croire, ou à dire ce qu'il faut dire,
pour leur
intérêt ou pour leur repos,
& toujours sûrs d'être assez bons Chrétiens,
pourvu qu'on ne brûle pas leurs Livres, & qu'ils ne soient
pas décrétés. Ils vivent en gens
persuadés que non-seulement il faut confesser tel & tel
article, mais que cela suffit pour aller en paradis : & moi je
pense, au contraire, que l'essentiel de la Religion consiste en
pratique ; que non-seulement il faut être homme de bien,
miséricordieux, humain, charitable ; mais que quiconque est
vraiment tel, en croit assez pour être sauvé. J'avoue,
au reste, que leur doctrine est plus commode que la mienne, &
qu'il en coûte bien moins de se mettre au nombre des
fidèles par des opinions que par des vertus.
[...]
Quant aux Religions une fois
établies ou tolérées dans un
pays, je crois qu'il est injuste
& barbare de les y détruire par la violence, & que le
Souverain se fait tort à lui-même en maltraitant leurs
sectateurs. Il est bien différent d'embrasser une Religion
nouvelle, ou de vivre dans celle où l'on est né ; le
premier cas seul est punissable. On ne doit ni laisser établir
une diversité de cultes, ni proscrire ceux qui sont une fois
établis ;car un fils n'a jamais tort de suivre la Religion de
son père. La raison de la tranquillité publique est
toute contre les persécuteurs. La Religion n'excite jamais de
troubles dans un État que quand le parti dominant veut
tourmenter le parti foible, ou que le parti foible, intolérant
par principe, ne peut vivre en paix avec qui que ce soit. Mais tout
culte légitime, c'est-à-dire, tout culte où se
trouve la Religion essentielle, & dont, par conséquent,
les sectateurs ne demandent que d'être soufferts & vivre en
paix, n'a jamais causé ni révoltes ni guerres civiles,
si ce n'est lorsqu'il a fallu se défendre & repousser les
persécuteurs.
Jamais les Protestants n'ont pris les armes
en France que lorsqu'on les y a poursuivis. Si l'on eût
pu se résoudre à les laisser en paix, ils y seroient
demeurés. Je conviens sans détour qu'à sa
naissance la Religion réformée n'avoit pas droit de
s'établir en France, malgré les lois. Mais lorsque,
transmise des Pères aux enfants, cette Religion fut devenue
celle d'une partie de la Nation Françoise, & que le Prince
eut solemnellement traité avec cette partie par l'Édit
de Nantes ; cet Édit devint un Contrat inviolable, qui ne
pouvoit plus être annullé que du commun consentement des
deux parties ; & depuis ce temps, l'exercice de la Religion
Protestante est, selon moi, légitime en France.
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