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Libre opinion
Le
culte marial catholique
Michel Leconte
6
juin 2024
A l’automne
1946, le père Congar rédige un
document interne à la
faculté de théologie des dominicains
du Saulchoir où il est professeur pour
protester sur une possible
dogmatisation de l’assomption de
Marie. Ce dogme sera néanmoins défini
comme dogme (c’est-à-dire
« vérité de foi ») par
la constitution
apostolique « Munificentissimus
Deus » ( 1 )
par Pie XII en 1950
utilisant pour cela son infaillibilité
pontificale telle que définie au
concile Vatican I.
Yves Congar estime que rien ne
l’impose, que cette dogmatisation sera
un obstacle à la réunion des
chrétiens, que cela va
« accentuer encore l’emprise
mécanique du système juridique de ce
grand corps amorphe sous les outrages
d’une hiérarchie
centralisée » ; « après
l’assomption, ce sera la médiation,
puis la corédemption, puis encore
autre chose » ; ce dogme n’a
pas d’encrage dans les sources, c’est
« une déduction de déductions,
confortée par un sentiment de
piété ». Les plus jeunes parmi
ses collègues dominicains lui donnent
leur accord (Henri Féret, le bibliste
André-Marie Dubarle, l’historien André
Duval, le dogmaticien Pierre-André
Liégé et le patrologue Thomas
Camelot), mais cinq professeurs
expriment une franche hostilité dont
le régent Thomas Philippe
( ! ).
La conviction du père Congar est que
la mariologie constitue la pierre de
touche entre deux types de théologie,
celle qui est la sienne et celle à
laquelle il s’oppose. Il écrit :
« Au moment de l’affaire Chenu et
depuis, j’ai pensé que la question de
la mariologie faisait le clivage entre
deux types d’hommes. En fait, les
mariolâtres d’un côté, et les
chrétiens de l’autre. ». On ne
saurait être plus clair !
Pour le père Congar, la
« mariolâtrie » n’est rien
moins que la « substitution au
christianisme, d’un
mariano-christianisme » qui n’est
plus tout à fait la même foi
chrétienne.
Le père Congar n’explicite pas sa
position. On peut toutefois supposer
que la position du père Congar est
dictée par le fait que l’assomption de
Marie est absente des Écritures comme
du culte chrétien au premier siècle.
Elle apparaît dans la piété au
troisième siècle en Orient et au
cinquième siècle en occident, suite à
la définition du concile d’Éphèse en
430, définissant la vierge Marie comme
Theotokos (mère de Dieu).
Origine et
développement du culte marial
Pour de nombreux spécialistes de
l'Antiquité, Marie « mère de
Dieu » aurait hérité purement et
simplement des symboles et des
fonctions de la déesse Cybèle, Mater
magna, « Mère des
dieux » : « Marie
viendrait remplir une case laissée
vide par la défaite et l'exil des
divinités féminines, Isis et Cybèle
surtout ». L’helléniste et
historien des religions Philippe
Borgeaud ( 2 ) met l'accent
sur le contexte religieux commun dans
lequel baignent les deux figures de
Cybèle et de Marie, et qui explique
leurs ressemblances.
Ainsi, « le discours sur
la chasteté [qui occupe une
place centrale dans le culte marial
comme dans le culte de Cybèle] relève
de préoccupations qui sont partagées,
au IIe siècle de notre ère,
par des milieux cultivés dans
l'ensemble des communautés
méditerranéennes, chrétiennes ou non
chrétiennes ».
De fait, «l e christianisme
victorieux finit par asseoir Marie, la
Mère de Dieu, sur un trône qui
ressemble étonnamment à celui de la
Mère des dieux, tout en recherchant,
derrière l'image hiératique de la
souveraine céleste, les émotions d'une
mère aimante et souffrante. » Le
danger d'une divinisation de Marie, et
d'une confusion entre Marie
« mère de Dieu » et Cybèle
mère des dieux sous-tend la polémique
au concile d'Éphèse entre Nestorius,
patriarche de Constantinople, qui
aurait voulu que l'on appelât Marie
« Christotokos »,
« mère du Christ », plutôt
que « Theotokos »,
« mère de Dieu », et Cyrille
d'Alexandrie, partisan de cette
dernière appellation.
En orient, la mère de Dieu se voit
confier les attributs de
l'impératrice. Elle devient la
protectrice de l'Empire byzantin,
l’impératrice représentant Dieu sur
terre. De même, au IXe siècle, la
Vierge devient en Occident
« reine des cieux », placée
au sommet de la hiérarchie des anges
dans un système de représentation où
le ciel et la terre sont en
correspondance.
C'est au IXe siècle que s'impose,
surtout en Occident, la figure de
Marie médiatrice. Au Ve siècle,
le culte marial se développe dans le
monde latin surtout chez les religieux
et les membres du clergé. Sa
maternité spirituelle va engendrer de
nombreux ordres mais aussi patronner
confréries, cités, universités :
les cisterciens deviennent « fils
de Marie ». Saint
Bernard sera même appelé le
« nourrisson de
Notre-Dame » !
Quant à la
comparaison entre Marie et l'Église
(toutes deux sont épouse et mère),
apparue au IVe siècle, elle sera
aussi développée au XIIIe siècle.
Contre les excès du culte marial, les
protestants inviteront à retrouver la
« vraie Vierge des
Évangiles ». Ainsi, dans
son Traité des reliques, Jean
Calvin s'en prend vertement à la
prolifération des bouteilles de lait
de Marie que les monastères proposent
à la vénération des fidèles, tandis
que Luther met en exergue Marie comme
servante.
Puis, après le concile
de Trente (1545-1563), commence une
nouvelle période d'inflation des
apparitions. Et au début du
XVIIe siècle, la papauté lancera
le culte de Lorette qui marquera peu à
peu les limites géographiques entre
catholiques et protestants.
La mère
imaginaire
Le culte marial répond à des besoins
humains et, sans doute aux désirs
infantiles de l’inconscient. Le désir
d’avoir une mère parfaite toute à soi
puisqu’étant vierge, il n’y a pas de
tiers qui vienne perturber et
interdire cette relation exclusive et
quasi fusionnelle. La littérature
cléricale sur la maternité de Marie
montre à l’envi que les auteurs, en
cette occurrence, s’identifient au
Fils ; à la virginité de la mère
correspond alors la virginité du Fils
et à la virginité des fils.
Comme le dénonce Jacques Pohier
( 3 ), il se noue là
« un système totalitaire et
exclusif de rapport mère-fils dans
lequel, au fantasme de la virginité de
la mère, correspond l’impossibilité
pour le fils de se donner un autre
objet sexuel, ce qui équivaut à la
virginité du fils. La mère vierge est
celle qui n’appartient qu’au
fils ; le fils vierge est celui
qui reste fixé à la mère… »
Ce fantasme vient renforcer la
discipline du célibat obligatoire pour
les prêtres catholiques car « à
mère vierge, fils vierge »… Jean
Sulivan disait qu’on ne peut rien
comprendre au catholicisme si l’on ne
sait pas que le jour de son ordination
sacerdotale, le pape (il s’agit de
Pie XII) fit tailler son aube
dans la robe de mariage de sa
mère ! Le père Congar, soucieux
d’œcuménisme protestant n’a jamais
cédé à l’inflation du culte marial.
______________________________
(1)
« Par l'autorité de Notre-Seigneur
Jésus-Christ, des bienheureux apôtres Pierre et
Paul, et par Notre propre autorité, Nous
prononçons, déclarons, et définissons comme un
dogme divinement révélé que l'Immaculée Mère de
Dieu, la Vierge Marie, après avoir achevé le
cours de sa vie terrestre, fut élevée corps et
âme à la gloire céleste »
(2)
Philippe Borgeaux, La mère des dieux, Paris,
Seuil, 1996.
(3)
Jacques Pohier, la paternité de Dieu, in Au nom
du père, Paris, Le Cerf, 1972, p. 115.
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