Jean Garrigues est
professeur d'histoire contemporaine
à l'université d'Orléans et président du
comité d'histoire parlementaire et politique.
Il écrit des ouvrages historiques à succès et
passe à la télévision dans les émissions où
l’on analyse les raisons et les fondements des
mouvements politiques.
Voici
comment l’éditeur présente cet ouvrage en 4e
de couverture :
Sommes-nous un peuple
éternellement en querelle et réfractaire au
bonheur ? On pourrait le penser au vu de
nos révoltes et de nos fièvres hexagonales,
symptômes de notre difficulté récurrente à
nous bâtir un avenir commun. Et pourtant,
notre histoire contemporaine a vu des moments
de grâce et de liesse collective faire
resurgir l'unité nationale d'un peuple si
prompt à se diviser. De la Révolution
française à nos jours, ce sentiment d'union
sacrée s'est enraciné dans un récit de
liberté, d'égalité et de fraternité. Ces jours
de grand-messe populaire ont accompagné notre
émancipation libérale et démocratique depuis
la fête de la Fédération en 1790. Ils ont
scandé nos révolutions, en 1830 et 1848,
l'avènement de la Troisième République en
1880, la consécration de nos victoires en 1918
et 1944, le retour du général de Gaulle en
1958, ainsi que les grandes espérances du
Front populaire, de Mai 68 ou de la gauche au
pouvoir en 1981. En dépit de nos conflits
fratricides, cette histoire des « jours
heureux » donne envie de croire en des jours
meilleurs !
Voici, par exemple,
des extraits de sa présentation
de l'un de ses chapitres :
L’Exposition universelle de 1889 : le
triomphe de la République.
Le 11 septembre 1889,
devant 15 000 personnes rassemblées au
palais de l'Industrie de l'Exposition
universelle, la poétesse Augusta Holmès,
Britannique naturalisée française, fait jouer
son Ode triomphale. Mille cinq cents
figurants en habits de travail, représentant
tous les corps de métier de la nation,
défilent sur fond de tricolore et d'hymne
patriotique. Trois cents musiciens et un chœur
de 900 chanteurs et chanteuses costumés
sur un plateau de 2 000 mètres carrés,
des jeux de lumière exceptionnels, des
ovations incessantes, rien ne manque à ce
spectacle grandiose, qui est l'un des points
d'orgue des célébrations du centenaire de la
Révolution française.
[...]
C'est
l'occasion pour le président du Conseil Pierre
Tirard de rappeler que « la postérité
dira peut-être que les grands Français de 1789
n'ont pas eu en nous des héritiers trop
indignes d'eux». C'est tout
l'enjeu des célébrations du centenaire, car la
République semble vaciller sous les coups de
boutoir du mouvement boulangiste, appuyé en
sous-main par les monarchistes conservateurs.
La fuite à Bruxelles du général Boulanger, le
1er avril, a laissé le champ libre
aux républicains de gouvernement pour exalter
le régime que « le rassembleur des
mécontents » a violemment remis en cause
depuis qu'il s'est lancé en politique, un an
plus tôt. Et les célébrations du centenaire
sont donc l'occasion rêvée de montrer aux
Français que la République est forte et belle,
et de restaurer une unité fragile qui a paru
menacée.
[...]
« Un rendez-vous
donné au monde »
À Paris, ce n'est que
le lendemain, 6 mai, que commencent
véritablement les festivités avec l'ouverture
officielle de l'Exposition universelle,
« au rendez-vous que nous avons donné au
monde », comme l'écrit un journaliste du
grand quotidien Le Temps. Le clou de
la manifestation est bien sûr la tour Eiffel,
qui vient d'atteindre 300mètres de haut
quelques semaines plus tôt, le 31 mars, ce qui
a donné lieu à une fête de chantier organisée
par l'ingénieur pour ses ouvriers, en
récompense du travail acharné fourni depuis
deux ans, deux mois et cinq jours. En dépit du
manifeste de protestation signé en février
1887 par les plus grands artistes et
écrivains, tels Leconte de Lisle, Guy de
Maupassant, Alexandre Dumas fils, Charles
Garnier ou Paul Verlaine, Eiffel et ses
ouvriers ont réalisé en un temps record cette
extraordinaire prouesse architecturale, qui
apparaît d'emblée comme le fleuron de
l'industrie française et de la République en
majesté.
Depuis des semaines,
des foules innombrables accourent de tous les
points de la capitale pour la contempler,
quand bien même elles ne pourront y grimper
qu'à partir du 15 mai. L'inventeur
américain Thomas Edison y sera invité dans le
salon personnel de Gustave Eiffel au troisième
étage de la tour, où il remettra à l'ingénieur
un phonographe Class M avec cette dédicace : «
À Monsieur Eiffel, le courageux bâtisseur de
ce si gigantesque et original spécimen de
l'industrie moderne. » À son sommet trône un
immense drapeau tricolore, vestige de la
Révolution française.
Les
invités de marque admis à y monter peuvent
admirer le spectacle grandiose de Paris
illuminée et surtout de l’Exposition
universelle qui s'étend sur 96 hectares
de part et d'autre de la Seine, du
Champ-de-Mars jusqu'au palais du Trocadéro,
tandis que l'esplanade des Invalides est
dédiée aux expositions des colonies françaises
et du ministère de la Guerre. « Tout
Paris s'est transporté vers
l'Exposition » , nous dit le journaliste
du Temps, décrivant « les quais
bondés de curieux », « les
hirondelles et les bateaux-omnibus pavoisés et
ornés de globes multicolores », les
voitures attelées débouchant sur la place de
la Concorde « en files tellement serrées
que les chevaux sont obligés d'aller au
pas », et « l'afflux extraordinaire
et incessant » de spectateurs.
[...]
Au
total, ce seront plus de deux millions de
visiteurs qui auront découvert
« l'Expo » jusqu'à sa fermeture, six
mois plus tard, le 31 octobre 1889.
Au soir de l'inauguration, une retraite aux
flambeaux d'environ 15 000 hommes,
cuirassiers, pompiers et gardiens des jardins
de Paris, accompagnés par des fanfares de
400 tambours et fifres et de
600 choristes, défile depuis le bas des
jardins du Trocadéro à travers les pavillons
et la galerie des machines.
De
la pointe de l'île Saint-Louis à l'île de
Grenelle, une fête nautique est donnée sur la
Seine, dont les ponts et les quais flamboient
de longues guirlandes de feu. Trois feux
d'artifice éclatent en même temps, vers
22 heures, sur le terre-plein du
Pont-Neuf, dans le jardin des Tuileries et sur
file de Grenelle.
Pendant
ce temps, la tour Eiffel s'illumine de feux de
Bengale multicolores, ainsi que l'ensemble des
bâtiments de l'Exposition, des cascades et des
jardins du Trocadéro. La masse des Parisiens a
déserté les grands boulevards pour venir
assister au spectacle, mais tout Paris est
embrasé. C'est le premier des jours heureux du
centenaire.
Conclusion
Alors
que nous manque-t-il aujourd'hui pour vivre
ces moments intenses de bonheur et
d'enthousiasme partagés qui ont jalonné notre
histoire contemporaine ? Sommes-nous
lassés de notre société de
surconsommation ? Sommes-nous blasés
d'avoir vécu, pour les plus âgés d'entre nous,
depuis 1945 la plus longue période de paix de
notre histoire ? Peut-être vivons-nous
des jours heureux sans le savoir, dans une
forme d'aisance relative qui contraste avec
les conditions de vie misérables des couches
populaires dans les générations de nos
aïeux ? Noircissons-nous les tensions qui
nous divisent et les périls qui nous menacent,
la guerre en Ukraine, les catastrophes
climatiques ou une nouvelle pandémie
mortifère ? En tout cas, il est certain
que les ingrédients qui font les jours heureux
semblent singulièrement faire défaut à notre
époque. Le sentiment du collectif semble
s'être dissous dans une société de
l'individu-roi qui se comporte en consommateur
pragmatique plus qu'en citoyen idéaliste. Il
manque le projet, la prophétie, l'espoir d'un
monde meilleur.
Que
ce soit au moment des révolutions du XIXe
siècle, des révoltes du XXe,
des avènements messianiques bonapartistes ou
gaulliens, jusqu'à l'illusion lyrique d'une
France multiculturelle en 1998, le moteur de
la fête était cette conviction d'un monde
nouveau en train de se construire, et qui
allait répondre aux attentes, aux angoisses,
voire aux traumatismes du temps. Cette
capacité à rêver collectivement l'avenir s'est
peu à peu effacée de nos sociétés,
recroquevillées sur l'horizon de
l'individualisme.
Les
plus récents sondages nous montrent que si les
deux tiers des Français sont optimistes pour
leur avenir personnel, un petit tiers
seulement l'est pour l'avenir de la France.
Les jeunes va-nu-pieds de Valmy, les étudiants
du Quartier latin sur les barricades de 1830
ou de 1968, les ouvriers en grève de 1936 ou
ceux qui dansaient à la Bastille en 1981, et
tous les Français qui sortaient soulagés des
deux guerres mondiales regardaient vers le
futur avec dans les yeux une lueur
d'espérance. Ceux qui militent aujourd'hui
pour la transition écologique le font avec
l'angoisse au cœur des catastrophes
climatiques voire de la destruction de notre
planète. L'horizon, plombé, apparaît sombre
quand hier encore il était lumineux. Mais il
suffit parfois d'une étincelle pour que
resurgissent les « jours heureux ». C'est en
tout cas le message de ce livre.
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