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La Parole et le Souffle

La lettre tue, l'esprit vivifie

Préface de Laurent Gagnebin

 

 

pasteur Jean Dumas


Ed. Karthala

Sens & conscience

 

132 pages – 18 €

 


Recension Gilles Castelnau

 


24 juin 2023


Le pasteur Jean Dumas nous parle avec simplicité et une grande profondeur de l’élan de foi et d’espérance qui l’a animé tout au long de son fructueux ministère à Dieulefit, dans la Drôme, puis à Lens-Liévin dans le bassin minier du Nord et enfin à Lille, où il fut nommé membre du Conseil National de l’Église réformée de France et où il affronta les grandes questions vitales du protestantisme français.

Jean Dumas nous montre, tout au long de ces pages, comment il s’est efforcé de laisser le « Souffle » du Saint-Esprit faire résonner pour lui et pour ses paroissiens, la « Parole » lors de la lecture et de la méditation de la Bible. Loin de tout littéralisme asséchant et le cœur disposé à l’ouverture à la vie du monde et à la rencontre des autres.
Relations fraternelles et stimulantes avec les partenaires catholiques, évidemment, mais aussi bouddhistes et musulmans devenant au cours des rencontres spirituelles des frères et des sœurs.
Un petit détour par le yoga avec son épouse Solange, la découverte du grande théologien Paul Tillich enseignant à trouver Dieu au fond de soi et non dans un ciel éthéré.
Un autre détour avec un pasteur du 17e siècle à l’œuvre dans le même petit village de la Drôme où il prend actuellement sa retraite et dont la vie nous conduit en « refuge » aux Pays-Bas puis en Afrique du Sud où il rencontre le racisme Boer anti-Noirs.

Nul doute que ce livre encouragera bon nombre de nos contemporains en quête de la « vie » que procure le Souffle mais que la « lettre » tue !

En voici des passages.

 

 

Préface


Laurent Gagnebin

professeur et ancien doyen de l’Institut protestant de théologie de Paris

 


La Parole et le Souffle est bien entendu la défense d'une spiritualité indispensable pour une juste compréhension des textes. Le souffle est en effet la traduction du terme grec par lequel on désigne aussi l'esprit ou l'Esprit. La spiritualité est propre à toutes les religions et même à l'athéisme.

[...]

Cela dit, on appréciera que Jean Dumas montre fermement que la spiritualité n'est pas une fuite dans un christianisme désincarné et éthéré, mais au contraire, comme tout mysticisme authentique, une inscription dans les cadres d'une éthique et d'un christianisme pratique et social.

[...]

Enfin, toute spiritualité court le risque de se refroidir, d'être pétrifiée et de devenir un astre mort. Les élans de jadis se transforment en réalités éteintes, à leur tour figées dans un littéralisme mortifère. Aucune religion n'est à l'abri d'une telle dérive. Plutôt que d'accuser les autres, Jean Dumas préfère procéder à une autocritique en illustrant cette infidélité par l'exemple dramatique de l'apartheid. Ce dernier concernait en effet en Afrique du Sud une Eglise réformée pourtant si prometteuse à l'origine. Mais, comme le montre Jean Dumas, tous ces affaissements dans l'histoire des religions ont finalement connu, un jour, une renaissance, un renouveau, un redressement salutaire.

 

 


                    La parole ou les écritures en question


Le respect du texte

Or, comme l'écrit l'apôtre Paul aux chrétiens de Corinthe, « La lettre tue » (2 Corinthiens 3,6).

La lecture littéraliste du Coran tue également. Je veux dire ma gratitude envers plusieurs penseurs de l'islam qui veulent aujourd'hui renouveler la lecture coranique en proposant une interprétation en adéquation avec le monde moderne. Je veux citer Abû Zayd, un des nouveaux penseurs de l'islam, égyptien, qui dut s'exiler en Europe. Il écrit :
« Je suis certain d'être musulman. Ma plus grande crainte est que les gens en Europe me considèrent comme un critique de l'islam. Je ne le suis pas. » Il écrit encore : « Je traite le Coran comme un texte en langue arabe que le musulman, mais aussi le chrétien ou l'athée, devrait étudier parce que la culture arabe est réunie en lui et parce qu'il est encore capable d'influencer d'autres textes dans la culture. »
Pour ce penseur, le Coran se doit d'être interprété, alors que bien des
imams l'enferment dans une suite d'interdictions et de condamnations. L'exégèse du texte ne suffit pas, et Abû Zayd rejoint ici les interprètes chrétiens d'un texte biblique qui doit ouvrir son lecteur à une interprétation pour l'aujourd'hui du XXe siècle.
Un autre penseur de l'islam stigmatise « l'enfermement dans lequel veulent nous confiner certains ulema conservateurs, barbus et anachroniques... Le salut réside dans la lecture moderne des textes exégétiques. Nous devons les dépoussiérer et savoir les Nactualiser pour une promotion vers l'authentiquement humain » (G. Bencheikh).

Il faut souligner qu'en France, mais également au Caire, à la grande université al-Azhar, des penseurs musulmans de plus en plus nombreux plaident pour un enseignement renouvelé de l'islam dans le monde. Les fanatiques musulmans de Daesh et d'ailleurs devraient dépasser leur vision malsaine et mortifère d'une caricature de l'islam. Mais les fanatiques de toutes les religions sont inaccessibles au dialogue : c'est le diagnostic clinique de tout psychisme déformé.

 

Depuis ce diagnostic, on observe que le littéralisme s'observe à l'œuvre dans toutes les religions et que les croyants classés parmi les littéralistes se sont souvent trouvés, dans l'histoire, enclins au fanatisme, qu'ils soient chrétiens, musulmans, juifs ou autres. Le philosophe et psychanalyste Daniel Sibony a étudié le phénomène religieux du fanatisme. Il explique en langage imagé que le fanatique se met un temple (fanum) dans son corps, il cherche à ingurgiter le divin pour en être plus proche. Les événements liés aux violences des fanatiques de l'État islamique, en Irak et en Syrie, en ce début du XXe siècle, en sont l'illustration vivante. Ils ont ingurgité des textes coraniques (ou prétendus tels) pour les cracher aux visages des « mécréants » qu'ils exterminent sans état d'âme. « Le fanatique veut sauver le monde et changer la société », dit Sibony.

 


L’interprétation du texte

Après les dérives fanatiques, ajoutées aux dérives intégristes, une dernière dérive doit retenir notre attention. On la nomme communément le fondamentalisme, à tort encore une fois, car tout lecteur d'un texte fondateur de sa foi s'appuie sur le fondement du texte biblique. Je propose de nommer cette compréhension de la Bible plus justement « conservatrice ».
C'est cette tendance qui imprègne tout l'enseignement traditionnel des Églises, depuis plusieurs siècles, dans la catéchèse, dans la prédication et dans l'enseignement éthique. Selon ce conservatisme, l'ensemble du peuple chrétien a compris Jésus comme Dieu lui-même arpentant les routes du Proche-Orient et guérissant, enseignant, regroupant des disciples pour prolonger son action par la mission.

Cette compréhension du message chrétien imprègne encore aujourd'hui les esprits de nombre de fidèles de nos Eglises, sans les interroger jamais sur l'adéquation de la foi au monde moderne. Si bien qu'il y a un décalage qui ne cesse de se creuser entre le monde moderne, sans Dieu pour beaucoup, et le monde chrétien d'hier qui a disparu. Nous ne vivons plus en terre de chrétienté ! Mais les Eglises maintiennent leur ancien discours, par respect d'une tradition œcuménique (à réformer) et par volonté d'éviter les dérives modernistes liées à une interprétation arbitraire, pense-t-on, des textes bibliques. C'est pourquoi il convient de nommer cette forme de foi le conservatisme. Il ne faut pas rejeter ces chrétiens conservateurs ; il s'y trouve des hommes et des femmes d'une foi exemplaire. Mais ils décrochent d'avec la réalité du monde moderne, passant à côté d'une juste lecture actuelle du texte fondateur qui propose une interprétation de la foi crédible pour notre siècle.

 

 


                Le monde de l’auteur et le monde du lecteur

Les travaux sur l'herméneutique (science de l'interprétation des textes) effectués par Paul Ricœur éclairent le débat pour discerner la juste interprétation d'un texte. II part du constat qu'il y a, d'une part, le monde de l'auteur, et qu'il y a, en même temps, le monde du lecteur, que l'on oublie trop.

[…]

La lecture d'un texte, qu'il soit biblique ou autre, entraîne tout lecteur à un changement de comportement, et à une modification dans sa manière de se comprendre et de comprendre

la vie. On découvre alors que toute lecture qui veut se suffire à une simple explication exégétique du texte ne tient pas. Le monde d'un texte ancien conserve inévitablement une part d'inconnaissable que le lecteur d'aujourd'hui ne pénétrera jamais. Le lecteur du texte biblique qui a été rédigé il y a plusieurs siècles ne peut se contenter de faire œuvre d'archéologie. On ne ressuscite jamais le passé des momies égyptiennes. Respecter le monde du texte contraint le lecteur à reconnaître la distance qui le sépare de l'auteur du texte. Il n'en est plus le contemporain et pourtant le texte a quelque chose à lui dire.

 

[…]

Mais mille fois non ! Je n'éprouve pour ma part aucune difficulté à reprendre le texte sur lequel j'ai déjà prêché une fois, car le temps a passé sur moi, je ne suis plus le même qu'hier et le même texte m’entraîne à de nouvelles découvertes pour ma foi. Le lecteur, lui aussi, est en complet changement

 

 


Le souffle ou la spiritualité

 

« La lettre tue, mais le Souffle donne vie », a ajouté l'apôtre Paul à sa parole déjà citée. Garder le Souffle, retrouver son Souffle paraît plus que jamais nécessaire pour les hommes de notre siècle. Donnons la préférence à la traduction du mot Esprit (pneuma en grec) par le mot plus évocateur de Souffle (comme le fait Chouraki dans sa traduction de la Bible). Notre humanité est en manque de souffle. Bien des Occidentaux semblent être devenus, plus que les Orientaux, des essoufflés. Ils se sont coupés de toute dimension spirituelle. Ils se satisfont de rechercher le seul quotidien des biens matériels. L'économique prime sur l'Esprit et la loi de vie reste pour eux celle du « toujours plus », travailler plus pour gagner plus. Point. Le pire côtoie le meilleur. Les gens du Livre, pourtant, eux très particulièrement, savent que le Souffle de Dieu est vitalement nécessaire.

 


Pratiquer la spiritualité

Etty Hillesum, jeune femme juive des Pays-Bas écrivait dans son journal :

« Moi aussi avant, j'étais de ceux qui se disent de temps à autre : "au fond, je suis croyante". Et maintenant je sens la nécessité de m'agenouiller soudain au pied de mon lit, même dans le froid d'une nuit d'hiver. Être à l'écoute de soi-même. Se laisser guider, non plus par les incitations du monde extérieur, mais par une urgence intérieure. Et ce n'est qu'un début. Je le sais. Mais les premiers balbutiements sont passés. Les fondements sont jetés » (p. 96).

Un commentateur note alors qu'Etty n'envisage plus Dieu « comme le Tout-Puissant, qui pourrait transformer la situation extérieure et rétablir la justice et le droit bafoués, mais [qu'il] est perçu, de manière très évangélique, comme le Dieu souffrant avec les hommes, partageant leurs misères et leurs preuves » (Michel Cornuz, « Le ciel est en toi » Introduction à la mystique chrétienne, Labor et Fides, 2001, p. 39).

 

 


Karina Berger, femme de lettre française et musulmane a médité sur la spitualité d’Etty. Elle écrit :

« Il faut, dis-tu, s'affranchir intérieurement de tout, de toutes les représentations convenues, de tous les slogans, de toutes les idées sécurisantes, il faut avoir le courage de se détacher de tout, de toute norme et de tout critère conventionnel, il faut oser faire le grand bond dans le cosmos : alors la vie devient infiniment riche, elle déborde de dons, même au fond de la détresse. »

 

 


 

 D’hier à demain, mes mémoires d’avenir


Les paroissiens ouvriers de la mine m'apprirent à « parler vrai », pour n'employer qu'un langage en prise directe avec le réel de leur vie, tout en évitant le langage intello-théologico-subtil du pasteur que j'étais.

J'animais régulièrement un groupe biblique bien particulier dans un coron de baraques insalubres où nous nous réunissions chez une paroissienne presque analphabète. Tous attendaient du pasteur un enseignement indiquant la juste doctrine biblique à croire. Or, je me refusais à imposer une parole venant d'un Dieu dont j'étais supposé être le dépositaire. Ce Dieu là, je n'y croyais plus, et nous partions donc de la lecture du texte à tour de rôle, interrompue par les remarques de chacun. C'est après que j'intervenais pour ajouter mon dit aux dits des autres. Le message de foi se construisait ainsi d'une réflexion à une autre.

Un jour, nous lisions l'histoire du roi David, décrivant la mort de son ami Jonathan. C'était au tour de notre hôtesse, et comme elle peinait à lire, tous lui soufflaient les mots à prononcer, quand arriva le récit du chant funèbre pleuré par David à la mort de son ami Jonathan. A cet instant, elle éclata en sanglots. Elle avait vécu le récit, et l'étude biblique s'arrêta là. Tout était dit. Dans cette baraque branlante, la lectrice avait vécu la souffrance de David, elle avait su la lire, et ses sanglots exprimaient sa victoire mêlée de sa détresse d'habiter son coron. Une parole de la Bible avait pris vie, non pas à partir de mon discours de pasteur mais surgie de la lecture d'une participante. C'est, selon le mot de Paul Ricœur, passer du monde de l'auteur au monde du lecteur et « se comprendre devant le texte. »

 

 

 

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