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La Boiteuse
fugitive huguenote

Roman

Francis Willm
354 route de Calvisson, Bizac, 30420 Calvisson

212 pages - 13 €

recension Gilles Catelnau


5 décembre 2022

Le pasteur Francis Willm est très attaché à la Drôme et il est naturellement sensible à son passé protestant. Notamment à la terrible période des persécutions religieuses. Avec ses dons de romancier, il nous entraîne dans l’intimité - supposée mais fort probable – d’une famille huguenote vivant dans l’angoisse de la pression des autorités et le danger de la venue des dragons du roi. Il y a ceux qui abjurent sous la menace, ceux qui résistent, ceux qui fuient à l’étranger et… ceux qui se font capturer. Celles aussi qui sont prisonnières dans le donjon de Crest.


Voici quelques passages de ce livre si sympathique et émouvant

 


 



Charens

près de Luc-en-Diois


 

Depuis près d'un siècle, la France, après avoir connu une relative accalmie pendant une vingtaine d'années, se retrouve plongée dans la violence, la haine, en un mot la persécution, sous de multiples formes.

-               « Louis XIV rêve d'être à la tête d'un pays unifié, pacifié, évidemment sous la domination catholique. Vous savez, dans ce contexte, politique et religion sont mêlées.

-               Pourtant, interrompt Daniel, le pape serait plutôt contre les méthodes violentes et n' approuve pas toujours notre roi. . .

-               Oui mais l'entourage catholique du roi et l'autorité des évêques dictent ses décisions et son évolution personnelle. Les déclarations de l'édit de Nantes sont bien loin ! Baptiste m'a encore cité des temples détruits, même dans notre région, comme à Châtillon... Les curés ont ordre de convertir les Huguenots par tous les moyens : la persuasion, les récompenses financières. Vous savez que si je signe je ne payerai plus d'impôts !

-               Écoute, tu sais qu'on n'approuve pas tes intentions, ne parlons pas de ça, susurre Elisabeth.

-               Ma chère Maman, Baptiste m'a dit aussi que de plus en plus de réformés fuient. Par centaines, de tous les milieux.

-               Mais où peuvent-ils aller, lance Valentine, à tout coup ils seront capturés !

-               Il parait qu'ils partent de nuit et se dirigent vers le nord, passent la Drôme et grimpent le Col de Menée !

-               Le Baptiste a eu des nouvelles précises d'une famille qui est allée à Genève !

-               D'où venait-elle ? demande Daniel.

-               De Dieulefit, ils n'ont pas dû passer très loin de chez nous... »

Un silence s'établit sur le petit groupe, blotti devant l'âtre.

 

Valentine rajoute des bûches, et la flamme éclaire ces visages préoccupés. Chacun imagine ces fuyards, courant dans les bois, grimpant les montagnes, poursuivis par les dragons.

-               « Oh ! clame Daniel. Je ne me vois pas du tout ramper la nuit dans les fougères, terrorisé par le bruit d'un cavalier ! »

-               « Il parait que les catholiques, ou les émissaires du roi, ont partout des espions ! Ils paient des gens pour qu'ils dénoncent les protestants ! Parfois ils commencent par la douceur. Après tout, disent-ils, il n'y a pas tant de différences... Et ils font miroiter les avantages de simplement signer ce papier : « Je me réunis » ! Ce sont des loups déguisés en agneaux. »

On ne trouve presque plus de temples debout, les professions importantes sont interdites aux RPR, de plus en plus souvent les dragons obligent des maisons huguenotes à les héberger, ce qui entraîne toutes sortes de malheurs ou exactions qu'on imagine facilement. Bien sûr les rassemblements, cultes, baptêmes, réunions de maison sont interdits… Les prisons des villes importantes commencent à être saturées, et de ce fait les réformés n'y passent parfois que quelques jours et sont relâchés, avec menaces. On parle de tortures, de rapts d'enfants, de viols de femmes, de vols et autres destructions... Les plus malchanceux sont envoyés aux galères. On oblige les pasteurs à s'exiler.

 

[...]

 

Quelques semaines plus tard Catherine et ses parents se présentent à la ferme des Gros. Leurs visages sont graves, ils embrassent chaleureusement leurs amis, s'étreignant pendant de longues minutes. Elisabeth et Valentine ont immédiatement compris : c'est une visite d'adieux.

- « Voilà, chers amis, commence le père de Catherine, nous allons fuir... »

Valentine fond en larmes, accompagnée par sa grande amie qui lui avait déjà parlé de ce projet.

-                « Vous saviez qu'on avait cette intention. Nous ne supportons plus cette vie : les difficultés du travail, la peur perpétuelle d'être arrêtés, voire emprisonnés, séparés. On nous a menacés de loger des dragons.

-                Vous pourriez vous « réunir », avance timidement Claude qui compte s'y résoudre. Un très grand nombre de réformés le font. Vous savez que dans notre village la majorité des familles a abjuré ou compte le faire prochainement.

-                Bien sûr nous y avons pensé et depuis des semaines nous pesons le pour et le contre, nous prions pour connaître la volonté de Dieu, et finalement nous nous décidons à fuir.

-                Qu'est-ce qui vous y a poussés ? demande Daniel.
    -               
Nous avons de la famille en Suisse, près de Neuchâtel. Nous avons reçu une lettre où ils nous disent que nous serions accueillis, que le travail est vite trouvé, et surtout qu'on est libre d'exercer la religion de son choix. Alors, après avoir prié, nous avons pris la décision, la semaine dernière. Maintenant il faut préparer cette émigration à risque. »

Un grand silence tombe sur le petit groupe, plongé dans des abîmes de perplexité et des foules de questions.

 


Hésitations

 


Quelques jours après ces événements dramatiques, le curé se présente chez les Gros. Il semble un peu gêné, et l'accueil est plutôt froid. C'est lui qui entame la conversation.


[…]

-                Vous savez, mes amis, je suis contre cette violence inhumaine, je dirai même diabolique. C'est notre roi qui veut ça, ajoute-t-il à mi-voix. Et pourtant lui aussi, paraît-il, ne la soutient pas entièrement, c'est plutôt Louvois qui dirige tout ça ! Maintenant, il faut respecter les procédures. Vous avez signé, je vais vous donner un certificat comme quoi vous êtes membres de la sainte Eglise catholique romaine...

-                Vous savez, monsieur le curé, que pour nous c'est presque une abomination, lance Daniel ! Nous l'avons fait contraints et forcés, sous la torture et les menaces. Ma sœur a failli être violée, ma mère et moi avons été sévèrement frappés alors que ma mère est malade. Elle l'est toujours, d'ailleurs...

-                Oui, je sais. Chaque nouveau converti a sa propre histoire. Mais j'ai toujours eu pour vous un attrait particulier. Vous aussi vous êtes ouverts et avez toujours accepté la discussion paisible et franche avec moi. C'est pourquoi je ne vais pas vous ennuyer. Venez à la messe de temps en temps, pour vous montrer. Je ne vous impose pas le catéchisme ni les discours de morale, voire des punitions, comme le font certains ! Et même plus, ajoute-t-il en baissant le ton : je ne dirai rien si j'apprends que vous allez à une assemblée secrète des RPR, quelque part ou même chez vous. Chuttttt…

 

Vers Genève



Après une journée dans une auberge, ils traversent la ville sans problème avant même le coucher du soleil. Une pluie fine s'est mise à tomber… Avec la circulation des chariots, des chevaux, des paysans de passage et des citadins affairés, ils sont comme noyés dans cette masse grouillante ! Les deux hommes sont prêts à se faire passer pour des commerçants de passage, ou même des enfants allant visiter leurs vieux parents. Ils sont effectivement arrêtés à la tombée de la nuit et sont obligés de décliner leur identité et de montrer les papiers du curé attestant leur conversion au catholicisme. Ils n'ont fait qu'un demi-mensonge en disant qu'ils cherchaient à rencontrer les parents de Jean ! Tout en restant le plus possible en forêt, ils se dirigent vers le nord en longeant plusieurs villages, faubourgs de Grenoble. Ils arrivent ainsi au pied des difficultés.

-                A partir d'ici, déclare Jean en consultant sa carte à la lueur d'une chandelle, c'est de nouveau un chemin de montagne, pas toujours facile à trouver et souvent difficile.

-                Que fait-on ? On continue jusqu'à la fin de la nuit et on s'arrête avant le lever du soleil ?
    -               
Le sentier évite la vallée du Grésivaudan, trop dangereuse. Des garnisons de dragons y sont stationnées en permanence. Ce chemin rejoint d'abord un long plateau surplombant cette vallée comme un balcon. La montée est raide, semble-t-il . Je ne pense pas qu'on puisse arriver là-haut avant le jour.

-                Et en plus, il pleut par moments…

-                Allez, partons, on verra bien, que le Seigneur nous accompagne ! »

Le chemin s'élève sur le flanc oriental du massif de la Chartreuse, à travers une forêt dense. Peu après leur départ, la pluie s'arrête et les étoiles s'allument une à une dans le ciel noir. Au-dessus de Grenoble, endormie sous sa couverture de nuages, la lune s'apprête à disparaître derrière les montagnes. Les deux garçons grimpent d'un bon pas le sentier de montagne qui s'élève en lacets. Il est bien tracé car il est emprunté très souvent ces temps-ci par les Huguenots en fuite.

 

 

La tour de Crest

 

 

Malgré les conditions de vie lamentables, surtout au point de vue sanitaire, les femmes s'habituent et finissent par s'adapter plus ou moins. Malheureusement, plusieurs attrapent des maladies : maux de ventre, malaria,

infections diverses... Quand cela devient vraiment grave, le « chef » fait appel à un médecin de l'extérieur, affecté à cette prison. Valentine apprécie particulièrement l'un d'eux, habitant Crest : Guy de Passis (Ce médecin est un ancêtre d’un de mes collègues : Gilles Castelnau !). Lui-même est Réformé, mais il soigne tout le monde ! Comme il est très apprécié dans la région, connu jusqu'à Valence, les autorités et les responsables catholiques le laissent tranquille, et lui-même reste discret sur sa religion. Si la maladie est vraiment très grave, on envoie la malade à l'hôpital de Valence, tenu bien sûr par une congrégation catholique.

 

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