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Le christianisme
est un humanisme non religieux


Bruno Mori

religieux catholique canadien de Montréal


transmis par Michel Leconte
 



5 septembre 2022

 

Jésus se présente comme le prototype de l’humain envahi par Dieu et de la forme que Dieu prend lorsque ses virtualités apparaissent et se rendent perceptibles aux structures intelligentes de cet Univers. La vie de Jésus fournit un indice à notre connaissance de ce à quoi pourrait ressembler « Dieu » lorsqu’il apparaît dans notre immanence et de ce à quoi ressemble l’homme lorsqu’il se laisse envahir par la force de cet amour qui vient de Dieu

 

Ce qui est frappant dans la vie du Nazaréen c’est de constater, non seulement sa parfaite humanité, mais aussi sa parfaite « laïcité ». L’homme de Nazareth ne fait pas partie de la caste des prêtres, des scribes ou des lévites. Comme juif, il n’est ni particulièrement religieux, ni spécialement pieux et observant. Il prend facilement ses aises avec la religion et ses distances avec ses pratiques. Il n’hésite pas à relativiser l’importance du culte et la fonction du Temple ; à transgresser le repos du sabbat et à enfreindre les règles de pureté rituelle. Il est extrêmement critique et agressif envers la caste religieuse dirigeante. Dans les évangiles, Jésus n’apparaît jamais comme le fondateur d’une religion. Il n’a jamais établi ou fixé des espaces ou de temps sacrés. Il n’a jamais promulgué de rituels pour le culte. Il n’a jamais ordonné de prêtres. Il n’a jamais encouragé ses disciples à fréquenter les synagogues, à réciter des prières, à offrir des sacrifices, à pratiquer le jeûne, à observer le sabbat ou les autres prescriptions de la tradition rabbinique. Il est symptomatique de constater que, dans les évangiles, la relation de Jésus avec Dieu ne s’exprime et ne s’exécute jamais à travers les gestes de la religion, mais toujours à travers la spontanéité d’un rapport direct, libre et personnel, en dehors de tout encadrement ou décor sacré, religieux ou liturgique. Le rapport de Jésus avec Dieu surgit des événements de sa vie quotidienne qui est séculière et laïque ; de la fréquentation des gens simples, ordinaires, des pauvres, des malades, des «pécheurs», de la rue où il fait ses rencontres; de la table à laquelle il mange ; de la proximité des hommes et des femmes qu’il croise. Cette relation avec son Dieu-Père surgit autant de la clameur des foules qui l’entourent, que du silence de la montagne, au sommet de laquelle il se retire pour mieux prier et mieux se reposer.

 

Ce qui est particulier de la spiritualité de Jésus de Nazareth, ce n’est donc pas la foi religieuse qui s’explicite dans les pratiques d’une religion, mais une façon d’agir, un style de vie déployés au service de la miséricorde et de l’amour du prochain dans lequel il voyait le visage humain de Dieu. De sorte que l’on peut affirmer que ce qui est typique de la personnalité de Jésus est son caractère fondamentalement et remarquablement humain qui cherche à humaniser ceux qui l’entourent, en les libérant des pulsions et des attitudes déshumanisantes, afin de rendre possible un monde plus humain.

 

Les gens qui ont fréquenté Jésus n’ont jamais vu en lui une incarnation de Dieu, mais ils ont plutôt expérimenté en lui une humanisation de Dieu. Non plus Dieu présent dans le sacré, la religion, le sacerdoce, les rites, les sacrements, l’Église, la hiérarchie ; mais Dieu présent dans cet Homme qui vit dans la rue avec les simples et les petits et qui se donne à tous par amour. Dieu présent où les gestes de l’amour sont posés et reçus.

 

Ainsi l’image de Jésus qui transparaît des récits évangéliques est celle d’un homme qui n’appartient à aucune religion et qui est au-dessus et au-delà de toute croyance. Il serait donc ridicule de le considérer « chrétien » ou « catholique ». Jésus de Nazareth n’est la « propriété » de personne, ni du christianisme, ni d’aucune église. L’Institution ecclésiastique s’est totalement fourvoyée lorsqu’elle a prétendu s’en emparer, le monopoliser et l’utiliser pour ses ambitions et pour asseoir ses besoins de prestige et de pouvoir. Jésus fait parti du patrimoine de l’humanité. Il constitue un trésor universel. Il est un chef-d’œuvre d’humanité qui appartient à tout le genre humain. La forme d’humanité qu’il a su réaliser au cours de son existence est et restera pour tous les humains, au-delà des temps, des lieux, des races, des cultures et des religions, une raison d’orgueil, un motif d’émerveillement, une source d’inspiration, une lumière sur leur route, un exemple à suivre, un but à atteindre et une raison de croire et d’espérer qu’il y a peut-être un futur pour notre planète, puisqu’elle a réussi à produire un tel miracle d’humanité.

 

On peut résumer tout cela, en disant que, finalement, au contact de Jésus, nous avons appris que notre relation avec le divin n’est possible que dans l’humain. Que ce qui caractérise le christianisme ce n’est pas sa foi en la divinité de l’homme (de Nazareth), mais sa foi en l’humanisation de Dieu. Dans le christianisme notre relation avec Dieu n’est pas une relation « religieuse » avec l‘Être le plus grand, le plus haut, le plus fort, le plus puissant, mais une relation « séculière » avec la réalité matérielle qui nous entoure et qui se manifeste comme une façon « amoureuse » d’être pour les autres. Et les efforts des personnes supposément « religieuses » ne sont pas des efforts pour atteindre une divinité inaccessible, mais pour atteindre des humains qui sont proches de nous et qui ont besoin de notre amour.

 

Être chrétien alors ne signifie pas être particulièrement religieux, mais être particulièrement humain. Dans cette vision des choses la vie humaine apparaît alors comme une vie divine où le « sacré » ne fait qu’une seule chose avec le «profane». Si cela est vrai, il est facile de comprendre que le christianisme n’est pas un projet de divinisation, mais essentiellement un projet d’humanisation.

 


Conclusion

 

Jésus apparaît finalement comme l’homme qui a nié tout ce que les autres avaient affirmé de Dieu ; qui a démoli tout ce que les autres avaient bâti sur l’idée qu’ils s’étaient faite de la divinité. Jésus n’a jamais accepté la nature du « theos » proclamé par les religions et, dans ce sens, il n’est pas faux d’affirmer qu’il a été un « a-theos », (un a-thée) et que le mouvement issu de lui n’est pas une religion. Au cœur du christianisme il n’y a donc pas Dieu, mais l’Homme de Nazareth, à travers lequel les croyants pensent entrevoir quelques reflets de la véritable nature de Dieu. S’il est vrai qu’il existe une Réalité divine qui cherche à nous faire signe, nous ne pouvons pas nous soustraire à la sensation que c’est en cet Homme qu’elle a réussi à trouver sa meilleure expression. Cela signifie alors la fin de la religion comme institution de médiation nécessaire à la relation et à la rencontre avec le divin.

 

L’existence du phénomène-Jésus est la preuve tangible que le divin est présent, vit et se manifeste d’une façon privilégiée et unique, dans l’humain. Jésus nous prouve que c’est dans la vie de tous les jours de ces humains qui mangent, qui dorment, qui travaillent, qui se divertissent, qui voyagent, qui dansent, qui aiment, qui s’égarent, qui souffrent …que doivent être semées les graines de l’amour qui germeront et s’épanouiront en divine présence. Dieu est dans la pâte humaine; dans l’épaisseur souvent lourde, sombre et encombrante de la réalité concrète de la vie quotidienne. Dieu est dans le profane, dans le séculier, dans le social, dans le politique, parce c’est là qui que vivent les hommes et parce que c’est dans les profondeurs de leur être, souvent à peine ébauché, qu’est continuellement à l’œuvre la présence créatrice et restauratrice de l’Énergie Primordiale d’Amour qui fait évoluer le monde vers de meilleurs accomplissements.

 

Le christianisme est donc fondamentalement une forme ou, mieux, un art de vivre, une praxis, une éthique, une pratique, orientés à actualiser et à insérer dans le milieu concret de la vie humaine les valeurs vécues par ce modèle d’humanité que fut Jésus de Nazareth. La foi chrétienne, comme nous l’avons mentionné plus haut, est davantage une disposition du cœur, qu’une activité intellectuelle de l’esprit ; elle est plus de l’ordre de la sensibilité, que de l’ordre de l’intelligence ; elle est plus dans l’amour que dans la connaissance. C’est pour cela qu’elle ne peut que se manifester et se matérialiser dans le « faire » qui devient «faire du bien aux autres». Sortir les hommes de la mesquinerie de leurs repliements et de leurs égoïsmes personnels, pour les encourager à faire les œuvres d’un amour altruiste et désintéressé, a été le souci permanent du Maître de Nazareth. Ainsi est louable non pas celui qui dit « Seigneur, Seigneur », mais celui qui fait la volonté amoureuse de Dieu. Le disciple doit être une personne de compassion et faire ce qu’a fait le bon samaritain. À la dernière cène, Jésus lave les pieds de ses disciples et il leur dit que désormais ils devront suivre son exemple et faire ce qu’il a fait. Une foi qui ne se fait pas action concrète en faveurs des démunis est une foi morte (Jacques, 2,17).

 

Nous pouvons résumer le contenu de cette réflexion, en disant que le christianisme est fondamentalement une « voie » de perfectionnement humain, un mouvement spirituel qui cherche non pas à rendre les individus plus religieux, mais à les rendre plus humains; qui cherche non pas à proposer de la sainteté, mais de la bonté; non pas des rêves, mais de l’action. En définitive, le projet de Jésus que le christianisme veut continuer, consiste à faire découvrir aux hommes la Source Originelle de l’Amour qui depuis toujours les habite, afin qu’ils deviennent le lieu de la bonté, du don de soi, de la miséricorde et, enfin, d’une véritable « humanisation » capable de transformer l’aspect de ce monde.




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