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Vivants

Du bidonville à la cité de transit,
le parcours d’une famille algérienne

Mehdi Charef


éd. Pocket
168 pages – 6,50 €


recension Gilles Catelnau


6 mai 2022

On est en 1963, à la fin de la guerre d’Algérie. Mehdi a 11 ans, puis 12 et 13. Il vit comme il peut à la fois dans la colonie algérienne de la banlieue et dans la France qui l’entoure. Ce récit est imprégné d’authenticité et de vérité. Émouvant, car cet enfant est sympathique. Choquant car rien n’est vraiment fait pour l’accueillir et l’aider à s’intégrer.

En voici des passages. Le lecteur jugera.

 

 


Ma mère a accouché. J'ai une petite sœur, Amara. Le premier enfant de la famille né en France. Quelle émotion !


Pour la première fois, ma mère n'a pas accouché à la maison. Dès qu'elle a eu ses premières alertes, on a couru chez le concierge de la cité de transit, qui était heureusement chez lui et a téléphoné à l'ambulance. Ma mère s'est retrouvée dans une chambre de l'hôpital de Courbevoie, entourée d'accoucheuses françaises. Jusque-là, elle avait mis au monde tous ses enfants dans un gourbi étroit de notre montagne en Algérie. Quand les femmes du hameau l'aidaient à accoucher, elles riaient, plaisantaient. En Algérie, j'ai assisté à la naissance de mon petit frère, j'étais allongé à côté de ma mère. Quand elle hurlait en serrant les poings, je n'ai pas paniqué, puisque, autour d'elle, les femmes se racontaient des histoires drôles.


À l'hôpital de Courbevoie, les accoucheuses autour de ma mère se parlent en français. Ma mère ne comprend pas. Pour autant, elle ne se sent pas seule : ces
femmes l'aident, l'accompagnent. Elles s'expriment en se regardant, en se souriant. Une complicité s'installe. Ma mère a compris, elle a confiance. Quel choc de cultures ! Se faire accoucher par quelqu'un qu'on ne connaît pas... Pas de youyous, pas de chants, pas d'embrassades. Mais du confort, du repos, du silence, des vacances pour une mère. Et une solidarité entre femmes qu'elle n'imaginait pas et qui la laisse songeuse.


Les mères de notre cité de transit, les voisines de notre baraque sont venues rendre visite à ma mère. Elles sont une dizaine, la tête voilée, le manteau jusqu'aux genoux. Au bout du couloir de l'hôpital, l'infirmière en chef les a arrêtées :

- Mesdames, deux par deux dans la chambre et pas plus de dix minutes, les autres, vous attendez dans la salle. Non mais, on n'est pas là-bas, dans la montagne !

 


 

Mademoiselle Danièle nous a invités, moi et d'autres garçons, à profiter de sa salle le soir pour faire nos devoirs d'école. Elle sait que dans nos baraques, en famille, on n'a pas la tranquillité ni le silence qu'il faudrait pour bien travailler. Moi, j'y vais quand j'ai un devoir difficile à rendre : j'ai besoin de me sentir comme à l'école, en classe, dans le calme. En plus, je suis seul à une table, alors que dans la baraque, la seule table qu'on a est toujours encombrée d'ustensiles de cuisine, et le soir ma mère prépare sa tambouille dessus.

 

Je suis bien dans la salle de mademoiselle Danièle. Autour de moi, il y a deux garçons et cinq filles qui font leurs devoirs. Assise à son bureau, sur l'estrade, l'institutrice corrige des copies. Elle me demande toujours le sujet sur lequel je dois bûcher. « Bûcher », c'est elle qui m'a appris ce verbe.

 

Un jour, alors qu'on joue avec des copains devant l'entrée de la salle de classe, on la voit sortir d'un coup comme une furie et foncer sur nous.

Elle crie :

- Arrêtez !

On obéit, surpris. Elle a le regard méchant. Elle s'arrête face à nous, nous regarde l'un après l'autre, puis nous dit :

- Je ne veux plus entendre sortir de votre bouche le mot « enculés » !

Puis elle s'en retourne dans sa salle en claquant ses godasses de montagne dans la boue.


C'est vrai que je ne sais pas très bien ce que cette insulte veut dire mais, jusque-là, je l'utilisais comme les grands. Contre le maire de Courbevoie qui ne veut pas d'étrangers dans sa commune, contre les propriétaires arabes d'hôtels minables et les marchands de sommeil, contre la mairie de Nanterre qui n'offre que deux places pour les enfants d'immigrés sur la centaine qu'ils ont dans leurs colonies de vacances. On nous dit de ne pas dire ça, mais on ne nous dit pas pourquoi.


Une autre fois, on frappe à la porte de la classe de mademoiselle Danièle.

- Entrez ! dit-elle.

C'est sœur Cécile qui arrive, son gros cartable à la main.

-
Bonsoir, ma sœur !       

- Bonsoir, mademoiselle Danièle.

La religieuse nous fixe, nous les gamins et les gamines studieux, le nez dans nos cahiers de devoirs. Elle sourit. Je les trouve rigolotes, ces deux femmes, les seules de couleur blanche à nous rendre visite dans la cité. L'une est amoureuse de Jésus, un mec qui est mort il y a près de deux mille ans, l'autre l'est certainement d'un chevelu communiste, d'un délégué syndical ou d'un buveur de bière qui vend L'Humanité tous les dimanches matin.

 

Lasse de sa tournée d'infirmière et d'assistante sociale qui l'a menée de baraque en baraque, la religieuse s'assoit lourdement sur une chaise. Les deux femmes se connaissent depuis notre arrivée dans cette cité. Après avoir repris son souffle, la bonne sœur dit :
- Quand il a créé le monde, le bon Dieu n'aurait jamais dû nous laisser les clés !

Mademoiselle Danièle pouffe, puis réplique :

- Il nous a laissé le trousseau parce qu'Il avait certainement confiance en nous.

- Elle rit et se tourne vers sœur Cécile, qui hoche la tête.

- Non, ma sœur, il faudrait les politiser.

- Je ne vois pas le rapport...

- Il s'agit de donner une culture politique à tous les ouvriers du monde.

- Les pères ouvriers immigrés de cette cité ne savent même pas s'ils seront encore dans ce pays dans trois ou dans cinq ans... Ils ne s'intéressent pas au monde extérieur, ils n'envisagent qu'un retour chez eux !

- Croyez-moi, ma sœur, les quelques pères qui ont fait la démarche d'apprendre à lire et à écrire le français, je ne me gêne pas pour leur remonter les bretelles avec un discours politique.

La sœur, ironique, lui répond
- Ni Dieu ni maître... N'est-ce pas ?

Elles pouffent toutes les deux.

 

 



Ma mère et moi. on se fait la tête, On est dans l’autobus 163 direction Neuilly, lnkermann-Bineau.  Près de cette station se trouve la clinique dans laquelle Amara, ma petite sœur, est hospitalisée pour ses otites.
[...]

Ça a commencé avoir comme ça : après avoir oblitéré les tickets de transport, je rejoins ma mère, assise sur un siège. Elle me demande :

- Tu as mis combien de tickets ?

- Deux chacun.

Elle se redresse et me jette
- Comment ? Tu es coincé ou quoi ? Ton père a d
it que pour ce trajet un ticket suffisait.

-
J'ai lu l'itinéraire, c'est deux tickets.

Elle me morigène, parle fort en arabe. Des voyageurs français tendent le cou, se tournent vers nous. Ils n’ont pas l'habitude d’entendre cette langue d'aussi près. Je m'arrondis en moi-même et je prie pour que ma mère se calme. Elle se détourne de moi.

 

Après le pont de l'île de la Jatte, nous basculons dans un autre monde. Nous traversons plusieurs quartiers de Neuilly. Les avenues sont larges, les immeubles bas, avec des balcons fleuris ; les maisons sont toutes cossues, éloignées de la route, séparées les unes des autres par des murets et entourées de hautes grilles. Le gazon est bien taillé, parsemé d'arbustes à fleurs.

 
Les maisons ont de grandes fenêtres, à travers lesquelles on aperçoit des fauteuils, des tables basses avec des vases, des nappes blanches brodées sur les buffets. Aux plafonds pendent des lustres dont on voit l'extrémité basse en verre blanc. Il n'y a pas de commerce, pas même une boulangerie, et surtout pas de bistro, qui attirerait les ivrognes et les blousons noirs.

La clinique est nickel, on en ôterait ses chaussures avant d'entrer. Il y a toujours une infirmière qui nous accueille gentiment, nous rassure sur l'état de ma sœur.

 



 

Ma mère me dit de dire merci à sœur Cécile pour tout le soin qu'elle nous porte.

Sa visite a une raison. Apercevant la nonne en visite sur son Solex, ma mère l'a appelée pour lui demander son avis. Il y a deux écoles : ceux qui affirment que quand un bébé a le feu aux fesses, que son entrecuisse est rouge et bouillant, il faut le saupoudrer de talc ; tandis que les autres préconisent de le badigeonner d'une crème liquide. La réponse de sœur Cécile est directe : le talc irrite la peau fragile des nourrissons, comme quand on étalait du sable sur leurs parties sensibles et qu'on frottait. Je traduis tout ça à ma mère, elle hoche la tête. Sœur Cécile sort de son cartable un bloc de papier à lettres et écrit calmement le nom d'une crème.

• En plus, elle n'est pas chère.

 

Sœur Cécile est contente d'elle. Moi, je crois que cette femme doit aussi bien s'ennuyer dans son couvent à réciter les mêmes prières, à chanter les mêmes chansons avec des sœurs toute la journée, et qu'elle préfère être parmi des femmes comme ma mère et les autres habitantes de la cité. Elle a l'air de se sentir bien ici, juste à observer, à écouter ce monde nouveau pour elle. Elle est gourmande, elle ne refuse jamais l'assiette de semoule chaude sucrée-salée qu'on ser pour accompagner le thé à la menthe.

La nuit, quand elle se retrouve seule dans sa cellule ou dans sa chambre au couvent, après avoir passé tout un après-midi à visiter les baraques en poussant son Solex, assise sur sa paillasse en dur, elle doit penser à nous en sortant de sous sa longue robe bleu foncé les gâteaux secs enveloppés dans le papier journal que ma mère lui donne à chaque visite. Je l'imagine grignoter à petites dents les maghrébias dans l'obscurité de sa piaule.

[...]

Quand elle nous quitte et va pousser son Solex loin de la boue, vers la route goudronnée, ma mère dit en la regardant s'éloigner.
-
Elle est rigolote, dans sa burka bleue !

 

 

 


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