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Jésus n'a pas fondé de religion
il a été éliminé par elle

 

 

Michel Leconte
 



26 avril  2022

 

Jésus n’a pas fondé une religion, il a lutté contre ce qui dans toutes les religions défigure et Dieu et l’homme. Et la Religion l’a éliminé en l’assassinant. Il ne faut jamais oublier cela… Un crucifié ne fonde pas une religion, c’est le proto-catholicisme qui s’est emparé du Christ pour s’établir comme religion à partir de Constantin et Théodose au quatrième siècle, avec son culte sacrificiel, ses prêtres médiateurs, sa hiérarchie, ses obligations morales, son système de pureté et ses cérémonies fastueuses. Ce faisant, elle a émasculé le Christ en en faisant un objet de piété et d’adoration - en le faisant Dieu - et en lui retirant par ce moyen toute la charge subversive de sa prédication et le souvenir dangereux de sa liberté jusqu’à la mort. Sa résurrection a été réduite au gage de l’immortalité que quasiment toutes les religions proposent aux croyants, alors qu’il s’agissait avant tout de la confirmation par Dieu du message et de l’action transformatrice de Jésus. La religion s’accommode mal de la liberté de la foi qui dépasse largement la piété religieuse et surtout de la parole contestataire des prophètes. Elle pense ne pouvoir subsister que si elle a le monopole de dire Dieu, et elle est prête à le revendiquer même à l’encontre de l’Évangile. Combien d’hommes de foi ont-ils été détruits par elle ?

 

Il ne s’agit pas de la seule position du professeur François Vouga, mais c’est aussi celle du théologien catholique Joseph Moingt dans son livre : « L’homme qui venait de Dieu » (Cerf, 1993), pages 455 à 523. « C’est la religion en général qui a tué Jésus. Je veux dire par là l’ensemble des mentalités collectives, des images et des institutions, des actes religieux, du culte et de la morale que toutes les religions du monde véhiculent avec elles. Le procès de Jésus, c’est le « système religieux » qui se défend contre la liberté de Jésus. Le système a réagit comme il le fera tout au long de l’histoire, christianisme compris, dans des contextes différents, mais pour des motivations analogues. […] La religion tend toujours à se mettre à la place de Dieu, à obliger les gens à passer par elle pour trouver Dieu. Pour beaucoup, on trouve Dieu dans le culte ou les cérémonies religieuses, et nulle part ailleurs. La religion, ce sont donc les obligations et les traditions religieuses, avec lesquelles on croit qu’on a accès à Dieu ou qu’on contente Dieu. C’est avec une telle conception religieuse que Jésus a rompu. » écrivait encore Joseph Moingt dans un livre sur les trois monothéismes paru aux éditions du Seuil en 1997.

 

Dans ses lettres de prison, le pasteur Dietrich Bonhoeffer plaidait déjà pour un christianisme non-religieux. Il écrit dans sa lettre à son ami Eberhard Bethge, le 16 juillet 1944 : « Nous ne pouvons être honnêtes sans reconnaître qu’il nous faut vivre dans le monde – etsi deus non daretur […]. En devenant majeurs, nous sommes amenés à reconnaître de façon plus vraie notre situation devant Dieu. Dieu nous fait savoir qu’il nous faut vivre en tant qu’hommes qui parviennent à vivre sans Dieu. Le Dieu qui est avec nous est celui qui nous abandonne (Marc 15, 34)! Le Dieu qui nous laisse vivre dans le monde, sans l’hypothèse de travail Dieu, est celui devant qui nous nous tenons constamment. Devant Dieu et avec Dieu, nous vivons sans Dieu. Dieu se laisse déloger du monde et clouer sur la croix. Dieu est impuissant et faible dans le monde, et ainsi seulement il est avec nous et nous aide. Matthieu 8, 17nous indique clairement que le Christ ne nous aide pas par sa toute-puissance, mais par sa faiblesse et ses souffrances.

Voilà la différence décisive d’avec toutes les autres religions. La religiosité de l’homme le renvoie dans sa misère à la puissance de Dieu dans le monde, Dieu est le deus ex machina. La Bible le renvoie à la souffrance et à la faiblesse de Dieu ; seul le Dieu souffrant peut aider. En ce sens, on peut dire que l’évolution du monde vers l’âge adulte dont nous avons parlé, faisant table rase d’une fausse image de Dieu, libère le regard de l’homme pour le diriger vers le Dieu de la Bible, qui acquiert sa puissance et sa place dans le monde par son impuissance. C’est ici que devra intervenir « l’interprétation séculière. »


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