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Résurrection corporelle
et tombeau vide

réaction au livre de Pascal Genin « Le Tombeau vide »


Michel Leconte

 

8 mars 2022

 

Le problème des auteurs qui croient à la résurrection corporelle de Jésus est qu’ils lisent les évangiles comme s’ils rapportaient des faits historiques objectifs. Les récits d’apparition et de tombeau vide sont de même nature que les récits de naissance de Jésus. Ce sont des midrash tardifs qui visent à exprimer de manière narrative la foi en la résurrection ou la messianité de Jésus. C’est par la résurrection qu’est conféré à Jésus sa Seigneurie. Si on assimile purement et simplement résurrection et corps de Jésus redevenu vivant, alors on ne peut pas sortir du problème posé. Pour moi la question de la corporeité du ressuscité est très secondaire et relève de représentations datées. Jésus est vivant parce que le Dieu vivant lui a redonné la vie en une nouvelle création. L’Église des premiers siècles a interprété la résurrection de façon matérialiste parce que c’était plus accessible et parlant pour les païens romains nouveaux convertis. Ce faisant, elle a trahi le message central du Nouveau Testament : au lieu de Dieu s’est révélé en Jésus reconnu comme le Christ, une annonce d’une immortalité corporelle.

 

L’auteur du livre « Le testament du tombeau vide » l’a écrit pour défendre sa croyance et celle de l’Eglise catholique en la résurrection corporelle de Jésus en pratiquant une lecture exclusivement historique des évangiles. Cette croyance pré-scientifique et mythologique est incroyable pour les hommes du 21è siècle. Pourquoi s’accrocher aujourd’hui à ces conceptions magiques et surnaturelles ? L’argumentaire de l’auteur est faible et le fait d’y ajouter ces considérations sur le suaire de Turin nuit plutôt à sa démonstration. Il rapporte souvent les positions opposées aux siennes de manière sommaires et partiales. La croyance populaire en la résurrection corporelle n’est pas spécifiquement chrétienne. La religion égyptienne y tenait déjà beaucoup. Le fait que le corps de Jésus ait disparu ne prouve absolument rien, surtout s’il a été enfoui dans une fosse commune. L’auteur fait une lecture chronologique et historique des évangiles, pour lui ce sont les apparitions et le tombeau trouvé vide qui ont engendré la foi en la résurrection, négligeant l’annonce initiale de Paul en 1Co 15 qui annonce seulement que le Christ s’est fait voir (ôphthè) comme Dieu lui-même s’est fait voir à Abraham ou à Moïse dans l’Ancien Testament.

 

Normalement, après la crucifixion, les Romains avaient pour habitude de jeter le cadavre dans une fosse commune, ou de laisser en croix le crucifié, nu, pour qu'il soit dévoré par les animaux. La crucifixion était en effet une véritable mise en scène publique, d'une brutalité et d'un sadisme inouïs, qui avait pour but de réduire à néant le condamné à mort et de détruire son honneur et celui des siens, même au-delà de sa mort – une expression puissante du système politique oppressif de l'Empire romain. Donc, normalement, un crucifié n'était pas enseveli dans un tombeau, qu'il soit individuel ou commun.

 

La visite au tombeau trouvé vide n'est attestée que par une seule source, l'Evangile de Marc. Cela ne satisfait pas au critère d’historicité d’attestation multiple. C'est extrêmement mince, et cela me laisse dubitatif, comme beaucoup d'autres historiens. Les récits parallèles de Matthieu, de Luc et probablement aussi de Jean se sont inspirés de celui de Marc. De plus, le récit de Marc pose plusieurs problèmes d'un point de vue historique. A mon avis, cette visite est assez invraisemblable. On ne retourne pas embaumer un cadavre trois jours après sa mort ! L'auteur de l'évangile de Matthieu semble avoir vu le problème puisqu'il dit que les femmes se sont rendues sur place juste pour «voir» le tombeau. A mon avis, l'intérêt des récits du tombeau vide ne se situe pas au niveau de leur plausibilité historique, mais au niveau de leur message religieux qui est tout à fait subtil et profond, notamment celui de l'évangile de Marc. Chez ce dernier, la pointe de son récit est dans l’affirmation du jeune homme : « il n’est pas ici, il est ressuscité ».

 

Selon Camille Focant, l'historicité de cet épisode est impossible à démontrer.

Raymond E. Brown estime que les sources évangéliques affirment sans ambiguïté la résurrection du Christ, mais que les récits du tombeau vide sont considérés comme tardifs par les chercheurs. D'une part, les épîtres de Paul n'y font pas allusion et ne mentionnent même pas un lieu d'ensevelissement, mais cela ne prouve rien, ni dans un sens ni dans l'autre, car Paul ne donne presque jamais de détails historiques sur Jésus. En tout état de cause, ajoute Brown, « même aujourd'hui on pourrait prêcher longuement sur la Résurrection sans évoquer la question de la découverte du tombeau vide ». Mais surtout, les quatre récits se contredisent : « un ange ou deux, assis ou debout, le tombeau déjà ouvert ou la pierre écartée par un ange qui descend, les propos de l'ange qui divergent ».

 

Ces variantes représentent à ses yeux des incohérences dues à un « développement et à une amplification du récit au cours du temps ». L'important, en revanche, réside dans la conviction des témoins au matin de Pâques. Le corps de Jésus semble avoir effectivement disparu. Dès lors, il convient de ne pas inverser les termes : « Le fait du tombeau vide ne prouve pas la Résurrection ; c'est la Résurrection qui est devenue l'explication classique de la disparition du corps. »

 

 

Pour John Dominic Crossan, l'histoire du tombeau vide est un argument apologétique relativement tardif. Il rappelle que ni les épîtres de Paul ni les premières prédications relatées par les Actes des Apôtres ne l'utilisent pas et considère que la péricope du tombeau vide est une invention marcienne. Par ailleurs, le personnage de Joseph d’Arimathie qui n’a pas d’autre occurrence dans l’évangile de Marc a été introduit par lui dans un but apologétique afin de réfuter les insinuations des adversaires Judéens des juifs chrétiens au sujet d'une mort apparente de Jésus qui aurait contesté l'idée de la résurrection. En faire un membre du Sanhédrin lui donne une forte visibilité sociale.

 

 De même, l’exégèse et théologien protestant, Francois Bovon, professeur à l’université de Harvard, François Bovon écrit dans son livre sur l’évangile selon saint Luc : «  Il est probable que Jésus ait été enseveli dans la fosse réservée aux condamnés à mort. Il est loin d’être certain qu’un tel lieu ait été creusé dans le roc et qu’il y ait eu une pierre ronde pour en obturer l’entrée. Une tombe neuve, facilement repérable, correspond trop bien à une élaboration apologétique chrétienne. » Nous savons par ailleurs que ce type de tombe était réservée à l’époque aux familles riches et aristocratiques.

Mais, heureusement, la résurrection peut se comprendre de manière plus satisfaisante que grâce à ces récits populaires fantastiques qui présupposent une intervention directe de Dieu dans notre monde empirique.

 

J. Moingt écrit dans son dernier livre : « ces récits d’apparition ont été écrits pour faire croire en la résurrection, mais ils sont un obstacle aujourd’hui, non une aide, à croire à la résurrection de Jésus, parce que nous ne comprenons pas comment un corps prétendument spirituel ou glorieux, donc immatériel, pouvait se rendre perceptible à nos sens, et plus encore parce que nous ne voyons pas quel besoin pouvait avoir Jésus, quel usage en faire, lui qui vivait désormais dans le sein de Dieu, pur esprit comme lui (Jn 4,24) : ce n’est pas impossibilité de croire, mais impossibilité de penser ce qu’il faudrait affirmer.

 

Une autre idée de la résurrection est heureusement possible sur la base de l’identité du sujet qui se construit par la communication des personnes entre elles, concept que j’appliquerai d’abord à l’interconnexion de Jésus et des apôtres dans la mission qui lui fut confié par le Père et qui leur a transmise, puis à celle des hommes et des chrétiens dans la personne du Christ. »

 

Et plus loin, J. Moingt explique : « Ce changement brutal de conduite des disciples indique, non qu’ils se serait persuadé peu à peu du retour à la vie de Jésus, mais qu’ils ont été retournés sur eux-mêmes, non parce qu’ils auraient vu, mais par la reconduction  de leur passé avec Jésus qui, en leur rappelant son intimité avec Dieu, leur donnait l’assurance qu’il « n’était pas possible que la mort le retint en son pouvoir » ni qu’il ait été « abandonné au séjour des morts », mais que « Dieu l’a ressuscité », c’est-à-dire rappelé à lui et en lui et « fait Seigneur et Christ », ainsi que Pierre le proclama le jour de la Pentecôte (Ac 2, 24.31.36).

 

 La déclaration de la résurrection de Jésus est la reconnaissance de l’identité de Jésus comme Fils ou Envoyé de Dieu, la confirmation du sentiment ancien, jadis confus et maintenant assuré, de ses disciples, et donc un renouement de leurs liens avec lui qui devient, dans leur esprit, la reviviscence de sa présence, non plus à leur côté, mais en eux, évènement actuel de mutuelle reconnaissance : ils se sentent reconnus par Jésus et réintégrés dans leur passé commun avec lui autant que mus par lui a le reconnaître et à intégrer ensemble l’avenir que Dieu lui ouvre. » (pp. 81,83 de l’esprit du christianisme.)

 

Cette explication est bien plus fine et intelligente que la vue banale d’un prodige dont les anciens étaient si friands… Sinon, si la résurrection de Jésus repose sur des apparitions comme celles de la vierge Marie, autant dire que la résurrection repose sur du sable.

 

 


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