Spiritualité
Aumônier des
prisons
« Y'a pas de
justice ! »
Réflexions
pragmatiques et à bâtons rompus
15 février 2008
On entend cette affirmation rageuse de la
bouche de gens très différents.
Il y a ceux qui ont été
victimes d'un voleur, d'un escroc, ou pire, d'un crime, d'un viol,
d'une agression ; eux-mêmes ou leurs proches. Ils
espéraient quoi ? que le tribunal rappellerait la Loi au
coupable ? que le coupable reconnaîtrait sa
responsabilité et peut-être ferait des excuses ?
Oui, certainement, mais aussi « qu'il paie ! »
Pas seulement des dommages et
intérêts, mais aussi et surtout qu'une peine soit
prononcée
On lui veut du mal. On a un désir de
vengeance ! On déguise cela on disant que la peine
aura un effet dissuasif. Dans la pratique ce n'est pas
prouvé.
Heureusement qu'il y a une
Justice. Elle se substitue à
la victime qui, livrée à elle-même, risquerait
d'avoir des intentions homicides. La justice avec le décor de
ses tribunaux, les costumes théâtraux, la
procédure lente et compliquée,le vocabulaire
employé, joue un rôle symbolique. Il s'agit
d'impressionner le coupable (c'est de moins en moins vrai) et
surtout, en stigmatisant le délinquant, de contenter la
victime, de lui apporter calme et satisfaction.
Et l'ensemble de la population,
informée par les médias, ressent un soulagement :
la Loi triomphe,les méchants sont punis,le sentiment
d'insécurité recule. Tout est en ordre. Hélas,
non ! Très souvent les victimes sortent du tribunal
insatisfaites.
Le verdict est beaucoup trop
clément ! le coupable n'a en rien manifesté de
regrets ! les dommages et intérêts sont trop bas
et... ne seront jamais versés !
Il y a ceux qui comparaissent, libres
ou détenus. Ils trouvent la peine prononcée trop
lourde ! « On m'a
massacré, disent-ils,
on n'a pas tenu compte de mes
origines, de ma difficile situation
sociale », ou bien ils
clament leur innocence : « il n'y a ni aveu, ni preuve, le juge n'a
suivi que "son intime conviction", ou bien "les jurés n'y
connaissent rien" » ( ce
qui ne me paraît pas faux...)
Croyez moi l'aumônier des prisons
que je fus durant 16 années peut attester que les détenus très
souvent n'ont rien compris : ni la gravité de leurs
actes, ni la lourdeur de la peine, ni le fonctionnement de la
société qui leur semble protéger les puissants et écraser les
faibles. Dans les actes très
lourds, souvent commis sous l'effet de l'alcool ou de la drogue, ils
en viennent, au cours des années de détention,
à se persuader qu'ils sont innocents et donc, victimes
d'une erreur judiciaire. ( Il y a en prison des innocents, en
très petit nombre mais le scandale n'a rien à voir avec
l'effectif. Jusqu'à ses dernières années on
considérait en France qu'il
valait mieux un coupable en liberté, qu'un innocent en
prison !)
On voit bien que l'exercice correct de la
Justice relève un peu de l'utopie. L'affaire Outreau est dans
toutes les mémoires. La garde à vue
décidée au détriment du professeur auteur d'une
gifle appliquée à un gamin insolent soulève des
protestations.
Y a-t-il une juste
justice ?
La justice civile semble avoir une origine
religieuse. Après sa conversion, l'empereur romain Constantin
donna aux évêques sortis de la clandestinité de
grands pouvoirs dont celui de la justice. Il semble qu'aux cours des
siècles l'exercice du judiciaire fut repris à
l'Église par les chefs de la France. Mais il y eut en double
du pouvoir judiciaire royal, des tribunaux ecclésiastiques
chargés de sanctionner dans le domaine religieux
privé.
D'où l'origine d'un certain
vocabulaire étonnant : la cellule, la
pénitentiaire, la peine, le pénitencier, la grâce
etc.
Une erreur courante dans les
mentalités consiste à confondre justice divine et
justice humaine. D'où l'attente démesurée d'une
justice parfaite dans son fonctionnement. Sans entrer dans trop
d'explications, il faut préciser que Dieu n'est pas juste
puisqu'il pardonne toutes les fautes humaines par amour. Il est
seulement demandé au coupable de reconnaître, de
regretter, sa faute. Le dieu des chrétiens n'est pas un Juge
mais un Père qui fait lever son soleil sur les bons comme sur
les méchants.
Or toute société humaine ne
peut s'organiser sans des lois qui interdisent et répriment le
vol, le viol, le meurtre et tout empiétement violent ou non
sur l'intégrité de la personne. On retrouve là
l'influence religieuse. Le code pénal dans le monde occidental
est fortement influencé par le Décalogue
biblique !
Le magistrat ne doit donc pas se prendre
pour Dieu ! Sa tâche est plus terre à terre. IL
rappelle le droit durant le procès. Auparavant le juge
d'instruction a instruit le dossier à charge et à
décharge, c'est-à-dire qu'il doit s'efforcer de dire ce
qui accuse, mais aussi ce qui reste impossible à prouver, et
donc en faveur du présumé coupable.
Responsabilité énorme que l'instruction d'un dossier
qui aboutira à l'incarcération ou non. C'est un autre
magistrat, nommé juge des libertés, qui approuvera ou
non ,la conclusion du juge d'Instruction. Et voici le
présumé coupable, incarcéré !
Nous reviendrons sur les effets
néfastes de l'emprisonnement.
Mais dès maintenant posons-nous la question :pourquoi les
juges cèdent-ils si facilement à la décision
d'emprisonnement ? alors que la majorité des
présumés coupables ne sont nullement dangereux ?
et que les magistrats ont à leur disposition tout un
éventail de possibilités sans enfermement ?
Plusieurs réponses s'imposent : le juge espère
obtenir des aveux suite au choc de l'emprisonnement ! Il faut
aussi savoir que le personnel de justice est en sous-effectif !
les démarches à faire pour éviter la prison
avant le passage au tribunal, sont longues. Donc par manque de temps,
le magistrat met en détention provisoire. Malheur à la
personne concernée car une fois derrière les barreaux
on risque de
l'oublier ! On dit
parfois : les juges sont obsédés par la prison,
c'est la solution facile ! Je pense que ce n'est vrai que pour
une exception. En réalité le juge voudrait bien faire,
mais il subit une pression
énorme de sa
hiérarchie et surtout de l'opinion publique.
Il faut faire mal au présumé coupable, il faut se
venger, il faut exorciser sa peur et sa hargne.
J'ai eu l'occasion d'interviewer des
magistrats occupant des postes divers. J'ai été
frappé par le découragement qui les gagne après
plusieurs années d'exercice. Entrés jeunes à
l'École de la magistrature de Bordeaux pour des motivations
diverses parmi lesquelles l'une apparaît dominante :le
pouvoir [dixit le directeur de l'École de cette
époque], ils sont bien décidés à exercer
avec intelligence cette tâche exaltante : défendre
la société, lui instiller du Droit, de l'ordre, de la
sécurité. Tout cela au nom du bien commun de la
République ! Ils revendiquent une totale
indépendance. Ne sont-ils pas le troisième Pouvoir de
notre démocratie ? Si l'on critique les juges, on sape un
des fondements de l'État !
Oui, ils ont raison, sur le principe. Mais
l'appareil judiciaire n'est pas sans faille : influences
politiques, erreurs non reconnues, utilisation discutable des
jurés dans les tribunaux d'assises,querelles internes
relatives à l'attribution des postes convoités,
à l'évolution des carrières. Depuis des
années on cherche à améliorer l'image de la
justice, à la rendre véritablement indépendante
du pouvoir politique, à faire du Conseil supérieur de
la magistrature un organisme démocratique où le plus
petit juge pourrait se faire entendre. On rêve d'une vraie
justice claire, intègre, juste, pour le petit comme pour le
puissant. Et on fait beaucoup d'efforts pour y parvenir. Mais le juge
se retrouve seul, accablé de responsabilités, soumis
à une foule de pressions et dans l'obligation de prendre des
décisions. En dehors de sa hiérarchie par qui sera
jugé le juge ? A quelle transcendance étatique
soumettra-t-il l'exercice de sa fonction ?
Lorsqu'on questionne les juges pour
savoir comment ils peuvent vivre heureux après des journées de distribution de
sanctions dures ou atroces, selon qu'ils sont affectés
à des tribunaux correctionnels ou d'assise, ils soupirent et
s'abritent dans le devoir que leur profession réclame :
il faut bien que quelqu'un, au nom de
la société élimine le
délinquant, le malfaiteur. Il
faut faire cesser les agissements de celui qui fait peur, qui vole le
bien d'autrui, qui crée du désordre, qui trouble
l'ordre public. On essaie de juger correctement, en tenant compte des
circonstances atténuantes, on tente même de
réveiller la conscience de l'individu inconscient de la
gravité de ses actes. Mais le justice est avant tout un code
froid et rigide. On applique ce code dans l'indifférence,
quelquefois avec de la sollicitude. Que peut-on faire d'autre ?
L'accompagnement du jugé-condamné relève de
l'avocat. C'est lui qui va tenter de sortir la
personnalité, l'humanité,du jugé, de ses actes
délictueux. Mon client est
autre chose que ce vol, cette agression, ce crime !
Ensuite le juge va prononcer la
sentence et regagner son bureau ou son domicile. Son rôle est
terminé, pense-t-il.
C'est vrai que le magistrat a
été formé pour l'instruction, le jugement et la
condamnation.
En grand nombre d'autres dossiers
l'attendent ! au suivant ! ...
Derrière cette indifférence
professionnelle à l'avenir du condamné inscrite dans la pratique des gens des tribunaux,
il y a le mépris, l'oubli,
voire la haine, de l'immense majorité de la
population. La porte de la prison
franchie c'est pour le condamné (coupable ou innocent) le
bannissement, l'exclusion totale,l'écrasement de la personne,
dans la nuit carcérale. Son seul espoir c'est le juge de
l'application des peines qui, très critiqué par ses
collègues du tribunal, et dans le collimateur de l'opinion
publique, va tenter d'adoucir la sanction (remise de peine,
semi-liberté,chantiers extérieurs, libération
conditionnelle)
Or il y a toujours eu une fissure dans cette
carapace de la justice distributrice de sanctions, excluant
compassion et humanité.
J'ai toujours eu l'audace de proposer aux
magistrats, qui acceptaient de dialoguer, une double
tâche : celle qu'ils remplissent avec intelligence et
conscience professionnelle, et par ailleurs le souci de conscientiser
l'opinion publique au devoir de réhabilitation du
condamné. « J'ai le devoir de vous sanctionner,
mais je souhaite que de l'aide vous soit apportée pour
qu'après le temps carcéral vous puissiez
réintégrer la société et redevenir un
citoyen à part entière. » Je ne peux me désintéresser de ce qui
se passe dans les prisons où je vous envoie de part la
Loi.
« La loi doit suivre le
coupable dans la prison où elle l'a
conduit » Rapport au roi
sur les prisons, par Decazes, en 1829.
Juste après la Libération, un
directeur de l'Administration pénitentiaire a tenté de
faire changer le regard porté sur les personnes
détenues. J'ai eu la chance de retrouver un exemplaire de ce
document : Pierre Cannat,
magistrat, contrôleur général des services
pénitentiaires, a
rédigé ce rapport, intitulé « la Réforme
pénitentiaire » et
daté du
15 avril 1949 !
.Cannat proposait ce texte pour la formation du personnel des
prisons. Dans la préface il rend hommage à l'Avocat
général Amor, initiateur d'une réforme qui
ambitionnait de « créer un état
d'esprit ».
La lecture de ce document apporte une
grande surprise. On mesure le recul
de nos pratiques et de nos mentalités 60 ans après la
fin de la dernière guerre.
Cannat ouvre le
questionnement : « l'un des plus grands drames de
l'humanité est la punition de l'homme par l'homme. D'où
tient-il ce pouvoir de punir ? »
La question reste sans réponse de sa
part. Il poursuit : en enfermant un
condamné, « on
lui inflige délibérément une souffrance,
à lui, mais aussi à sa
famille ». La
société doit se reconnaître débitrice et
avoir souci de la famille du détenu. Certes le
délinquant « est débiteur envers la
société, mais l'emprisonnement crée un second
trouble : la société est débitrice envers
le délinquant ».
Ces propos ne sont-ils pas surprenants, voire révoltants pour
beaucoup aujourd'hui ? Pourtant on est frappé par le haut
degré d'humanisme qui imprègne tout ce Rapport.
J'ajouterais que le projet de ces deux hauts magistrats relève
aussi d'un pragmatisme et d'un réalisme remarquables !
Tous ceux qui ont pût pénétrer en milieu
carcéral ressentent un sentiment d'échec et de
gâchis. Les parlementaires qui ont fait des visites, ont tous
exprimés un sentiment de honte. La France est à la
queue des pays européens dans ce domaine, principalement
l'état des Maisons d'arrêt.
Je m'empresse de dire que le personnel pénitentiaire n'est pas
en cause, exerçant une profession très difficile avec
courage et intelligence. De ce côté un très grand
effort a été fait. Le niveau de recrutement des chefs
d'établissement et de tout le personnel de surveillance, n'a
rien à voir avec celui de ceux dont Cannat avait la
responsabilité ! Mais les moyens en personnel, en locaux,
et en budget,sont scandaleusement insuffisants. On entasse dans des locaux parfois insalubres
64 000 personnes, alors que le nombre des places est de
51 500. On ne peut
séparer en maison d'arrêt les « primaires » des « récidivistes », les jeunes des adultes. D'où un taux de
récidive souvent aggravé de plus de 60 %, un
gâchis humain affligeant.
Chaque année
90 000 personnes entrent
ou sortent de nos maisons d'arrêt. Et l'État se repose
sur des associations privées pour tenter de
« récupérer » les sortants de prison qui n'ont pas de familles
accueillantes, donc pas de logement, ni de travail,ni d'avenir car
stigmatisés par leur casier judiciaire. Cannat dans son
rapport, insistait pourtant sur le fait que « les méthodes de détention
ne doivent pas se borner à faire garder les
détenus ». Foucault
plus tard parlera de « surveiller
et punir ». Cannat
analyse le phénomène délinquance en distinguant
trois étapes : la
Prévention (qui de nos jours
peut mettre en doute le lien entre la misère sociale et
culturelle d'une partie de la population et la
délinquance ?). La
répression, indispensable au
maintien de l'ordre (« il
faut corriger le détenu » mais
« respecter sa dignité ») et, enfin, l'Assistance aux
libérés.
Durant mes 16 années dans l'aumônerie des prisons
de la région parisienne j'ai été ému
devant la très grande souffrance ressentie par la population
carcérale. Souffrance inutile et inefficace vu le taux de
récidive. Le détenu sort de prison la haine au coeur,
marqué à jamais, souvent atteint dans sa santé
physique et surtout mentale, abîmé par l'abus de drogues
neuroleptiques. Faute de personnel la prison ne peut aider le
coupable à comprendre la gravité morale de ses actes,
ni à se comprendre lui-même, ni à se projeter
lui-même dans une autre vie.
Je généralise à cause
des statistiques inquiétantes, mais je veux rendre hommage
à ceux des travailleurs en milieu carcéral qui
réalisent des prodiges et sauvent des vies ! Ils savent
par expérience, ce qu'il faudrait faire pour diminuer la
récidive, récupérer une grande partie des
personnes détenues. Le bénéfice serait
triple : sur le plan moral :cesser de mépriser le
coupable, de nier sa valeur humaine ; réduire
le « sentiment
d'insécurité » dont souffre une grande partie de la population mal
informée, manipulée par des médias aux
intentions malsaines ; alléger la charge
financière des contribuables, car la prison coûte cher.
On devrait développer toutes les sanctions ne comportant pas
un enfermement. N'enferme-t-on pas des coupables non dangereux qui,
laissés en liberté sous surveillance, pourraient
travailler et rembourser les victimes ?
Cannat allait jusqu'à
écrire : « Après la peine, il faut
reclasser le libéré, c'est-à-dire le remettre au
sein de la société dans une position analogue ou
supérieure à celle qu'il occupait avant l'arrestation,
éviter les ressentiments, calmer l'opinion
publique ».
Vision utopique ? Euphorie de
l'après-guerre quand tout paraissait possible dans une France
enfin libérée des ténèbres
nazies ?
Avons-nous tellement reculé dans
l'observance des Droits de l'homme ?
Ne cédons pas au pessimisme,
mais réveillons-nous, résistons,restons vigilants. Nous
n'aurons jamais de sécurité durable, ni de paix
sociale, ni de justice véritable, tant que notre pays offrira
l'image d'une foire d'empoigne, ou l'argent, le pouvoir,la jouissance
des privilégiés, constitueront une offense
insupportable pour des millions de gens qui luttent pour
survivre !
J'aimerais avant de conclure citer Guy
Canivet, président de la Cour de cassation :
« Le magistrat peut-il se
désintéresser des conséquences de sa
décision ? »
Que le lecteur nous comprenne ! Nous
n'oublions pas les victimes.
Là aussi l'État doit jouer son rôle de
protecteur. Nous ne demandons pas la lune pour les personnes
détenues. Nous approuvons l'avis de Robert Badinter qui disait
à peu près ceci : Jamais l'opinion publique
n'acceptera que le prisonnier jouisse de conditions de vie
supérieures à celles des petites gens en
liberté. Mais nous en sommes très loin !
Justice, Police, Prisons, trois administrations respectables, mais qui
« pourraient mieux
faire », si tous les
citoyens acceptaient d'en payer le prix. La France devrait regarder
avec humilité comment les choses sont pensées et assez
bien réalisées dans les pays du nord de l'Europe.
L'association dans laquelle j'ai longtemps milité a
organisé pour ses membres des voyages d'étude dans les
pays du nord. Son titre dit bien son programme : Réflexion, Action, Prisons et
Justice, elle fut crée en
mai 76, et se développe d'année en
année.
Nous pensons que chaque citoyen doit
s'informer, réfléchir,sur les finalités et le
fonctionnement des institutions Justice, Police et Prisons.
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