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La providence

est-elle une notion chrétienne ?

 

 

Michel Barlow


18 décembre 2019

- J’en suis convaincu : Dieu pense à moi nommément et il a décidé tout ce qui doit m’arriver. Or, sa Providence ne peut être gérée qu’avec sagesse – car, comment pourrait-on imaginer que Dieu ne soit pas doté de la suprême sagesse ? Certes, il serait peut-être présomptueux de penser que Dieu a établi un plan détaillé de toute ma vie, mais il a décidé du plan général de tout l’univers et ce qui m’arrive à moi en particulier est la conséquence nécessaire de ce plan : je dois l’accepter et l’accueillir avec amour. [...] Ne suis-je pas un citoyen de l’univers ? ( 1 )

- Comme c’est édifiant, ce que vous me dites là, Monsieur Marc Aurèle ! Vous êtes un chrétien admirable !

- Pas du tout, je suis païen et j’en suis fier ! En tant qu’Empereur de Rome, j’ai même la réputation d’avoir persécuté les chrétiens : ces bourriques ne voulaient pas admettre que l’Empereur est un être divin ! Mais, à l’instant, c’est en tant que philosophe stoïcien que je me suis exprimé. Pour me mettre à votre niveau, j’ai simplement mis au singulier le mot « Dieu » que j’utilise habituellement au pluriel !

C’est vrai que pour les philosophes stoïciens, la notion de Providence est une clé d’explication de l’univers : celui-ci est régi par une « intelligence universelle » dont notre propre raison n’est qu’un élément. On peut donc s’étonner que le discours chrétien ait adopté sans hésitation ce concept païen.

Le Catéchisme de l’Église catholique – dit « Catéchisme de Jean-Paul II » : ce pape en a été le commanditaire – affirme : 

« Le témoignage de l’Écriture est unanime : la sollicitude de la divine Providence est concrète et immédiate ; elle prend soin de tout, des moindres choses jusqu’aux plus grands événements du monde et de l’histoire. Avec force, les livres saints [de la Bible] affirment la souveraineté absolue de Dieu dans le cours des événements. » ( 2 )

Curieusement, le Catéchisme de Calvin tient un discours très semblable :

« Dieu ne fait pas que donner l’être à ses créatures ; il ne les a pas abandonnées sans en prendre soin. [...] C’est lui qui conduit par sa bonté, par sa vertu et par sa sagesse tout l’ordre de la nature, qui envoie la pluie et la sécheresse, les grêles, les tempêtes et le beau temps, la fertilité et la stérilité, la santé et les maladies qui, en un mot, a toutes choses à son commandement pour s’en servir comme il lui plaît. » ( 3 )

Il devait donc être un peu calviniste « sur les franges », ce missel catholique de 1950 (une douzaine d’années seulement avant le Concile Vatican II) qui proposait deux prières « votives » : l’une pour implorer Dieu d’envoyer la pluie ; l’autre pour le supplier de la faire cesser ! ( 4 )

Si l’on y réfléchit, cette façon de présenter Dieu agissant directement sur les événements humains et les phénomènes de la nature n’est-elle pas bien réductrice, presque blasphématoire ? N’est-ce pas faire du Dieu de Jésus-Christ une sorte de démiurge qui, comme dit à peu près Platon, « tire les ficelles »  de toutes les actions humaines et de tous les mécanismes de l’univers physique ?

À la suite de Thomas d’Aquin, les scolastiques du Moyen-âge n’avaient pas tort de distinguer les « causes premières » et les « causes secondes ». Dieu, disaient-ils en substance, n’agit que sur les causes premières de l’univers : tout est issu de son Amour et tout est destiné à y retourner – au terme de l’évolution, ajouterions-nous volontiers aujourd’hui. Mais les « causes secondes » qui agissent directement, concrètement sur les éléments de l’univers sont l’effet des lois de la nature et l’on peut supposer que le Créateur qui les a établies les laisse opérer par elles-mêmes.

Bref, il est légitime de se demander si la notion de Providence est réellement un concept chrétien ou seulement une « importation » en terre chrétienne d’une notion de la philosophie grecque, stoïcienne en l’occurrence – un peu comme la distinction, platonicienne celle-là, de l’âme et du corps qui ne correspond en rien à l’anthropologie biblique.

On nous objectera qu’on trouve dans l’Évangile des affirmations qui semblent supposer cette sollicitude de Dieu pour les êtres humains dans le moindre détail de leurs vies. Ainsi en Matthieu 10, 30 – parole consolante pour les chauves ! – « Même vos cheveux sont comptés ». Et, dans le verset précédent : « Ne vend-on pas deux moineaux pour un sou ; pourtant pas un seul d’entre eux ne tombe sans la permission de votre Père. »

Faut-il en conclure que tout, absolument tout dans l’univers et jusqu’au plus infime détail est voulu, prévu, manipulé par Dieu ? On pourrait le croire en constatant que dans nombre d’éditions de la Bible, une partie du « Sermon sur la montagne » (Matthieu 5-7) reçoit pour intertitre « S’abandonner à la Providence » : 
« Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez ni pour votre corps de quoi vous vous vêtirez... »
En fait, cette formule est une interprétation disons très partiale. La péricope se conclut en effet ainsi : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice » (Matthieu 7, 25…34).
Il s’agit donc moins de « s’abandonner à la Providence » comme aurait pu le conseiller Marc-Aurèle, que de se donner un ordre de priorité et de refuser une vie prioritairement matérialiste. Cela ne signifie pas que tout dans nos vies soit « millimétriquement » prévu et manipulé par Dieu lui-même !

Et de même, la péricope sur nos cheveux qui seraient comptés ne prend sens que dans son contexte : une invitation à affronter la persécution en faisant totalement confiance à Dieu ! Bref, une fois de plus, « une certaine théologie » cite l’Écriture hors contexte pour justifier des positions philosophiques étrangères à la culture biblique.

À la suite de von Harnack (l’Essence du christianisme, 1901), on peut penser que, sur ce thème de la Providence comme sur celui de l’âme et du corps, le christianisme naissant, sous l’influence de la culture gréco-latine dominante, a dogmatisé à outrance, inventé des théories qui déforment le message évangélique sous prétexte de l’expliciter. Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, ne convient-il pas de purifier la foi de tous ces sédiments parasites ? Parce qu’elle est rencontre vivante avec la personne du Christ (« Viens, suis-moi ! ») et non adhésion à un système d’idées, la foi chrétienne se doit d’être au-delà des théories – fussent-elles théologiques ou dévotes !

Voilà qui modifie sans doute l’esprit des « prières de demande » – à supposer qu’elles soient une authentique expression de la foi chrétienne. Il ne s’agit pas de supplier Dieu de modifier à notre profit les lois de la nature ou le cours de nos destinées ; mais de nous accompagner dans l’épreuve. Le Christ ne nous promet-il pas de « ne pas nous laisser orphelins » (Jean 14,18) et d’« être avec nous jusqu’à la fin des temps » (Matthieu 28,20) ?

À l’inverse des Dieux païens, le Dieu de Jésus-Christ ne reste pas insensible aux souffrances et aux espérances de ses enfants. Selon la forte expression de Jürgen Moltmann, le Dieu-Père partage intensément les souffrances de Jésus lors de la Passion, au point de devenir lui-même un « Dieu crucifié ». ( 5 )

____________________________________

( 1 ) Marc-Aurèle Pensées pour moi-même VI, 44.
( 2 ) Catéchisme de l’Église catholique § 302. (Centurion, Cerf, Fleurus-Mame, 1989) L’ouvrage cite à l’appui de son affirmation quelques versets bibliques qui n’ont qu’un lointain rapport avec le thème de la Providence. Par exemple, dans le livre des Proverbes : « Il y a beaucoup de pensées dans le cœur de l’homme ; seul le dessein de Dieu se réalisera.» (Pr 19, 21).
( 3 ) Le Catéchisme de l’Église de Genève, 1545 ; édition nouvelle en français moderne, SCEL, 1934, 4e section.
( 4 ) Missel vespéral romain par Dom Gaspard Lefèvre (Abbaye Saint-André, Bruges, 1947), p. 1507-1508.
( 5 ) Jürgen Moltmann, Le Dieu crucifié, Cerf, coll. « Cogitatio fidei », Paris, 1999.

 


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