Protestants dans la Ville

Page d'accueil    Liens    

 

Gilles Castelnau

Images et spiritualité

Libres opinions

Spiritualité

Dialogue interreligieux

Hébreu biblique

Généalogie

 

Claudine Castelnau

Nouvelles

Articles

Émissions de radio

Généalogie

 

Libéralisme théologique

Des pasteurs

Des laïcs

 

Roger Parmentier

Articles

La Bible « actualisée »

 

Réseau libéral anglophone

Renseignements

John S. Spong

 

JULIAN MELLADO

Textos en español

Textes en français

 

Giacomo Tessaro

Testi italiani

Textes en français

Libre opinion


Résister
voix protestantes

 

Patrick Cabanel

directeur d’études à l‘École pratique des hautes études

 

Edition Alcide
160 pages – 12 €

 

Recension Gilles Castelnau


1er mai 2019

L’historien Patrick Cabanel sélectionne et publie 9 sermons prêchés par les pasteurs André Trocmé, Édouard Theis et Noël Poivre du Chambon-sur-Lignon, Roland de Pury de Lyon, Gustave Vidal, Paul Vergara et André-Numa Bertrand de l’Oratoire du Louvre à Paris, Franck Christol de la radio de Londres, Henri Manen d’Aix-en-Provence, dans les temples protestants de la France occupée par les Nazis pendant la dernière guerre. Il précise le contexte – dramatique – de chacun d’eux et présente le ministère de son auteur.

Voici des extraits de l’introduction et d’une de ces prédications.

 

 

L’autre résistance protestante en France : les années 1940

Patrick Cabanel

Dans l'Allemagne nazie, l'Europe occupée, la France de Vichy, les principaux lieux et médias d'une expression publique libre ont été supprimés, contrôlés ou pervertis. Partis politiques er syndicats, presse d'information ou de débat, intellectuels, loges maçonniques, manifestations, expositions, discours, fêtes... ont été réduits au silence ou contraints de s'associer à la propagande et aux programmes iconographiques et hagiographiques du totalitarisme. Les différents univers de la Résistance s'organisent, certes, pour faire entendre une autre voix, mais celle-ci, interdite, est souterraine, parfois tardive, toujours éparpillée, et ne touche d'abord qu'une minorité de convaincus. Les seuls lieux, peut-être, qui ont joui dans l'Europe « chrétienne » et tout au long des années 1940 d'une existence officielle, d'une forme d'autonomie et d'une fréquentation large, continue et diversifiée, ont été les lieux de culte.

[...]

Une archive : les prédications pastorales

[...]

Chaque dimanche, quelques centaines d'hommes sont montés en chaire, creusant un sillon, parfois se répétant, d'autre fois capables de surprendre, d'interpeller, de morigéner : et quelques dizaines de milliers d'hommes et de femmes les ont écouté bâtir un message auquel ils tendaient une oreille plus attentive qu’aux discours de la période, volontiers suspectés d'insincérité.

[…]

Des témoignages sont disponibles sur le lien entre telle prédication et tel engagement. Lorsque André Gall prêche, à Florac, sur Hébreux,12,4, « Vous n’avez pas résisté jusqu'au sang » Simone Serrière réagit : « Ce sermon m'a touchée jusqu'au plus profond de moi-même, il m’a donné mauvaise conscience... Nous n’avions pas le droit de rester dans notre coin. À la sortie, je suis allée trouver le pasteur, je lui ai dit : "Si vous avez besoin de moi, pour cacher quelqu'un... je me débrouillerai". »

La prédication d‘André-Numa Bertrand sur le port de l'étoile jaune, le 7 juin 1942, a des effets tout aussi directs : une dame, sortant du culte, croise sous les arcades de la rue de Rivoli un « ménage à l'air modeste et distingué qui portait l'étoile jaune. Alors je me suis avancée, leur ai tendu la main en leur disant : "Je suis chrétienne, je sors de l'Oratoire, permettez-moi de vous témoigner ma sympathie. Nous sommes tous des enfants de Dieu." Le monsieur a porté ma main à ses lèvres, il était tout ému et moi j'avais les larmes aux yeux. »

Le normalien Henri Plard décide, lui, d'arborer le même jour une fausse étoile jaune et de se promener dans le Quartier latin ; il est arrêté à 15 h sur le boulevard Saint-Michel.

Quant à Odette Béchard, bouleversée par le sermon, elle obtient l'accord de son époux, un dirigeant de la firme Kuhlmann, et va trouver le pasteur Bertrand pour lui demander de quelle manière elle peut venir en aide aux juifs. Le pasteur l'adresse alors à Lucie Sabatier-Chevalley - la fille du théologien Auguste Sabatier. Les deux femmes vont animer une organisation d'aide aux juifs, l'Entraide temporaire, qui comprenait des juives, des protestantes et des catholiques, et qui a sauvé plusieurs centaines d'enfants juifs parisiens en les acheminant et les plaçant dans des familles ou des établissements de la France rurale de l'ouest et même du nord du pays.

[…]

La lecture des prédications réunies dans ce livre montre qu'un tel christianisme et une telle culture ont pu munir leurs détenteurs d'une véritable armure contre les tentations du soulagement et de la macération pétainistes, qui furent le principal péril et la principale chute des Français au début des années 1940. Face aux propagandes et aux mensonges officiels, ces pasteurs ont fait entendre une voix chrétienne – plus exactement, juive et chrétienne. Cette voix collective mérite de rejoindre celles d'un Karl Barth et d'autres Églises, en Hollande, au Danemark, en Norvège, dans une anthologie des résistances spirituelles au sein de l’Europe nazie.

 

 

Pâques ou la droite de Dieu

Roland de Pury


Lyon, 13 avril 1941

(Roland de Pury était pasteur à Lyon. Il fut arrêté et emprisonné par la gestapo en 1943 et heureusement libéré lors d’un échange de prisonnier car il était de nationalité suisse. Note de GC).


Contexte historique
Pâques 1941 : l’Allemagne nazie et ses alliés voient le sort des armes continuer à leur sourire. Le 3, les troupes britanniques ont évacué la Libye devant l'avancée de l'Afrikakorps du général Rommel ; du 6 au 8, l'Allemagne envahit la Yougoslavie (qui allait capituler le 17), déclare la guerre à la Grèce, occupe Salonique. En France, le Commissariat général aux questions juives a été créé le 29 mars. Rarement époque aura paru moins favorable à l'annonce d’une espérance.

Prédication

« Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus que vous avez crucifié »
Actes 2, 36

[...]

Il faut avouer que c'est un mauvais jour pour les vainqueurs de ce monde, pour Hérode, Caïphe, Judas et la foule des Pharisiens. Un bien mauvais jour, quoiqu’ils ne s'en doutent pas, qu'ils continuent de croire la question réglée et le triomphe acquis. Un bien mauvais jour pour la masse des lâches qui sympathisaient l'autre jour avec Jésus-Christ qu’ils pensaient être un allié puissant, et qui aujourd'hui sympathisent avec le Sanhédrin et les Pharisiens, avec l'autorité victorieuse. On les entend tous, ces alliés du Messie ; tous ceux qui attendaient pour se décider de voir comment tourneraient les choses, tous ces politiciens réalistes discutant le matin de Pâques :

« Je reconnais que ce Jésus avait des qualités mais maintenant, que voulez-vous que j'y fasse, il est par terre, il est enterré, c'est fini, il faut en prendre son parti. Il est vaincu. Quand on est vaincu, on est vaincu. Et puis avouez que tous ces gens du Sanhédrin, Judas, Hérode et Pilate ont admirablement mené leur affaire et rétabli l'ordre troublé par ce prophète vagabond. Que voulez-vous, ils sont forts ces gens-là ! Et ce sont eux qui commandent. Nous sommes bien forcés de nous entendre avec eux ; sinon que deviendrait le peuple d'Israël ? Et que deviendrions-nous ?
Vous dites ? La vérité, la justice ? Hé oui, nous sommes bien d'accord. Nous ne demandons pas mieux que de collaborer avec elles. Mais elles sont sur la Croix, la vérité et la justice. Elles sont vaincues, vous n’avez donc pas compris ? Force m'est donc de tendre la main aux vainqueurs, au mensonge, à l'orgueil, à l'oppression. Puisque Dieu les a laissé faire ; oui puisque votre bon Dieu leur a donné la victoire, est-ce ma faute si je dois leur tendre la main ? Je n’ai pas le choix d'ailleurs puisque ce Jésus n’existe plus.
Et puis encore une fois je vous dis qu’ils sont forts ces gens-là. Ils sont les maîtres. Et ils ont des qualités. Ils ont bien des choses à nous enseigner, eux aussi, je vous assure. Si ce Jésus reprenait le dessus, on verrait bien à ce moment-là à s'occuper de vérité et de justice mais il n’y a pas de risque qu’une telle chose arrive. Il faut être souple et s'adapter aux circonstances. D'ailleurs le salut du pays l'exige, Monsieur ! »

Ainsi parlaient l'honorable bourgeoisie et le peuple de Jérusalem en ce matin de Pâques d'il y a 1900 ans.
« Ah ! Ils sont forts ces gens-là. Et puis ce sont eux qui commandent ».

Cependant que déjà de bouche en bouche courait la nouvelle inouïe, la nouvelle incroyable et souveraine :
« Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus que vous avez crucifié ; Dieu a donné tout pouvoir à celui que vous avez rejeté. Hérode et les Pharisiens ne sont pas forts. Ils sont désespérément faibles. Ils ne sont rien, moins que rien. Ce ne sont pas eux qui commandent. Dieu seul et personne d'autre. S'ils avaient pu entendre cette nouvelle et la croire, ils auraient encore essayé de tourner casaque, ces braves gens réalistes qui attendent pour se décider de voir comment tournent les choses.
Mais pas de risques. Non. Pas plus de risques qu'ils croient cela qu'il n’y avait de risques pour eux que Jésus ne l'emportât. Non. Le Ressuscité n’apparaît qu'à ceux qui sont demeurés au pied de la croix, dans l'effondrement et le désespoir, dans l'angoisse et la supplication, mais sans se tourner d'un autre côté, sans donner la moindre parcelle de leur cœur à ceux qui l'ont vaincu et crucifié, sans se mettre tant soit peu du côté d'Hérode et de Caïphe. Ceux-là, et ceux-là seulement, sauront que Jésus-Christ est le plus fort, que la vérité et la justice sont victorieuses et que Dieu seul commande, qui ne se sont pas tournés d'un autre côté, et qui ont préféré ne plus rien avoir que d'avoir autre chose que cette vérité et cette justice défaites et crucifiées.

Oui Pâques est un très mauvais jour pour tous ceux qui se sont tournés vers les vainqueurs du Vendredi-Saint et qui ont pris sur eux la marque de la Bête, et qui ont tendu la main aux Pilate et aux Hérode et aux Judas. Il n'y a point de Pâques pour ceux-là qui continueront jusqu’au Jugement Dernier à croire que c'est la Bête qui commande et qu’ils tiennent le bon bout.

Mais, pour ceux qui demeurent invariablement tournés vers ce vaincu, vers cette pauvre loque clouée contre un poteau de bois, impuissante, agonisante, pour tous ceux qui portent sa croix, oui, pour ceux-là, Pâques est une bonne journée, une journée d'inénarrable joie, celle du triomphe absolu de leur Seigneur et de sa justice et de sa bonté. C'est le jour même où une autre vie a commencé pour eux. C'est le jour de leur nouvelle naissance. Le jour où, se débattant dans les sables mouvants, ils ont senti le rocher sous leurs pieds. Car cet acte de Dieu le jour de Pâques, ce oui prononcé par Dieu le jour de Pâques sur le plus grand vaincu de la terre changea absolument tout et commande toute notre vie. La puissance de la Résurrection est indescriptible, mais aussi toute simple et concrète. C'est un véritable enlèvement, un arrachement aux liens du monde et de la mort, un arrachement à l'enlisement universel, une incroyable liberté qui nous vient. Impossible de croire au Ressuscité sans être ressuscité avec lui, arraché à ce monde !

[...]

Car le monde auquel la Résurrection nous arrache, c'est très exactement le monde du sanhédrin et de ses partisans, c'est le monde de ceux qui se tournent vers les vainqueurs, c'est le monde de la lâcheté et du mensonge, en un mot, c'est le monde où le succès donne raison, où la force mesure la vérité ; c'est bien le monde où nous vivons. C'est bien l'ordre nouveau qu'on nous propose. Et qui d'entre nous peut affirmer qu'il n'y entrera pas le jour où il y trouvera son avantage ? Car, décidément, les hommes sont envoûtés par le succès, leur cœur est pris au piège de la victoire du monde. Ils se tournent vers celui qui l'emporte. Et comment voulez-vous qu’ils fassent autrement s'ils ne savent pas que « Dieu a fait Seigneur et Christ celui que nous avons crucifié ? »
Comment voulez-vous qu’ils tiennent bon et demeurent fidèles à la vérité et à la justice quand elles sont écrasées, s'ils ne savent pas que Dieu a « souverainement élevé » et déclaré victorieuse la vérité morte avant-hier sur une croix, la justice ensevelie dans le tombeau de Joseph d'Arimathée ; et qu'il a, au contraire, déclaré morte l'injustice qui a crucifié Jésus- Christ et enterré le mensonge qui l'a fait descendre dans la tombe. À Pâques Dieu coupe la parole au monde avec une inconcevable souveraineté. Il renverse de fond en comble notre jugement. Les vainqueurs sont vaincus et le vaincu est à jamais vainqueur. Ce qui triomphe est mort et ce qui est mort triomphe. Le Crucifié l'emporte.

[...]


Retour vers "libres opinions"

Retour vers Patrick Cabanel
Vos commentaires et réactions

 

haut de la page

 

   

 

Les internautes qui souhaitent être directement informés des nouveautés publiées sur ce site
peuvent envoyer un e-mail à l'adresse que voici : Gilles Castelnau
Ils recevront alors, deux fois par mois, le lien « nouveautés »
Ce service est gratuit. Les adresses e-mail ne seront jamais communiquées à quiconque.