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À Dieulefit, nul n’est étranger


Désobéir et résister
pour protéger et sauver
pendant les années difficiles
de la guerre 1939-1945

 

 

Bernard Delpal

professeur d'histoire contemporaine (retraité), Lyon 3

Uncomptoiredition.blogspot.fr

148 pages - 12 €

 

recension Gilles Castelnau

 

11 juillet 2018

C’est en historien que le professeur Bernard Delpal décrit le remarquable accueil que le village de Dieulefit, dans les collines de la Drôme, a réservé pendant la guerre à tous hommes, femmes et enfantrs – beaucoup d’enfants – pourchassés par la police allemande et les lois de Vichy. Beaucoup de juifs évidemment parmi eux.

L’école de Beauvallon dirigée par Marguerite Soubeyran aidée de son amie Catherine Kraft et de Simone Monnier reçoit les enfants ; l’école secondaire de la Roseraie est dirigée par Pol et Marguerite Arcens et recrute les professeurs les plus éminents parmi les réfugiés ; la mairie dirigée par le colonel Pizot encourageant toutes ces « irrégularités » et animée par la secrétaire de mairie Jeanne Barnier – juste parmi les nations – championne de France des fausses cartes d’identité.
Comme le dit la petite Françoise Meyer, juive réfugiée, dans un des témoignages cités dans ce livre :

« À aucun moment, à Dieulefit, je n’ai eu peur. Je n’étais pas une enfant cachée, mais une enfant accueillie : tout le monde m’appelait par mon nom et par mon prénom véritable. Il a fallu la Libération et le retour sur mon lieu d’origine (la ville de Troyes) pour entendre des propos sectaires et racistes. »


En voici des passages.

Préface

Laurent Douzou
Professeur d’histoire contemporaine à Sciences Po Lyon

page 9

Offrir un refuge inviolable à des populations persécutées suppose de tous et toutes une observance de la règle du silence qui ne va pas de soi. Qu'une seule personne vienne à la rompre, tout est perdu. Or, force est de constater que nul n'a enfreint cette règle tacite, chacun ayant communié dans la foi en une indéfectible fraternité humaine. Emmanuel Mounier, qui parlait en connaissance de cause puisqu'il avait trouvé asile à Dieulefit, touchait juste en évoquant en 1945 « ces mille résistances qui ont fait un rempart de civilisation. »
Dans son discours de réception à l'Académie français, en I968, Pierre Emmanuel ne disait pas autre chose : « À Dieulefit, nul n'est étranger. Celui qui va débarquer tout à l'heure, rompu par un affreux trajet d'autobus, affamé, poursuivi peut-être, et qui vit dans la terreur des regards braqués sur lui, qu'il se rassure, la paix va enfin l'accueillir. Il se trouvera parmi les siens, chez lui, car il est le prochain, pour qui toujours la table est mise. »

 

 

Étude historique

Bernard Delpal

 

La résistance civile au Pays de Dieulefit

page 52

Bien des actes de résistance aux lois iniques de Vichy et aux exigences de l’occupant auraient échoué s’ils n’avaient pas bénéficié de l’engagement et du soutien de multiples personnes bien placées par leur profession au service du public, leurs responsabilités ou l’autorité qu'elles détenaient. La secrétaire de mairie, Jeannette Barnier, en lien étroit avec l'école de Beauvallon, avec la complicité muette et passive, mais très consciente du maire, a établi des centaines de cartes d'alimentation, de textile et des faux-vrais papiers pour les réfugiés. Le sous-préfet de Nyons a couvert ces agissements. La brigade de gendarmerie, avec à sa tête le gendarme Cesmat, tout en donnant au-dehors tous les gages de loyauté envers Vichy, a protégé les suspects. Le maire de Dieulefit, Pierre Pizot, sait que sa secrétaire, Jeanne Barnier, protège de nombreux réfugiés en leur remettant de faux papiers et de faux tickets.

page 61

Sur les neuf « Justes » distingués à Dieulefit par Yad Vashem, sept sont protestants. Le protestantisme local a considéré que les relations de fraternité spirituelles qui se sont établies avec le judaïsme lui faisaient un devoir, tout naturellement, de secourir les Juifs à l'heure de la persécution.

Du côté catholique, la situation est différente. L’Église de France, séduite par le soutien que lui accorde Vichy, a fait preuve d'un loyalisme envers le régime qui est devenu insupportable à un nombre croissant de catholiques, parmi lesquels les jésuites de Lyon, les « prêtres des maquis », des fidèles désorientés. Si bien que les engagements sont individuels et à gros risques. Les curés qui, tels l'abbé Magnet ou l'abbé Bel, de Vesc, soutiennent les maquis, protègent les réfugiés, établissent des certificats de baptême pour des Juifs, risquent l'arrestation du côté politique et des peines de suspense ou d'interdit de la part de leur évêque.

Le réseau communiste a également joué un rôle de premier plan, en s'appuyant sur ses membres, sur les sympathisants et « compagnons de route ». Marguerite Soubeyran, dont les convictions précèdent l'adhésion au Parti, ses proches amies Léonie Brune! et Thérèse Robert, ont su à la fois utiliser l'implantation existante dans le Pays et la renforcer.

 

Importance de l’histoire de « l’autre résistance » dans le cadre local et européen

page 76

En mars 1943, dans ses notes, Jeanne Barnier relève que Dieulefit (pris au sens large, la cité et son environnement) héberge, nourrit, accueille, 1477 personnes. Elle ajoute une mention, au terme de ce décompte : « 3600 cartes d’alimentation. »
[...]
Comme elle le note, l'hospitalité des habitants est d'autant plus remarquable qu'ils souffrent eux-mêmes de graves carences alimentaires. La famine n'épargne ni les bébés [le lait est en quantité infnne] ni les adolescents. Seuls les femmes enceintes et les malades de l'hôpital bénéficient d'un régime renforcé.

page 81

Les « Justes » de Dieulefit
Au mois d'août 2011, ses enfants et petits-enfants ont offert à Isaac Fabrikant un voyage du souvenir de Jérusalem à Paris et Dieulefit.
Il est venu à Dieulefit honorer la mémoire de Henri Morin et des siens, qui l'avaient accueilli en octobre 1942. Henri Morin, industriel, notable protestant, très écouté du maire Pierre Pizot, est également conseiller départemental (de la Drôme) auprès du gouvernement de Vichy. Que cette fonction (plutôt honorifique) ait récompensé un discret soutien au Maréchal, c'est possible. Mais elle ne l'a nullement dissuadé d'accueillir chez lui dans sa famille un jeune Juif étranger, envoyé par l'OSE, avec la garantie du pasteur Eberhard. Henri Morin est l'un des tout premiers justes distingués par Israël, grâce à la démarche spontanée et précoce de son protégé.

 

 

Témoignages de sauveteurs et de réfugiés
pendant les années de guerre et d’occupation

 

Pascaline Cahen

page 97

Jeanne Barnier m'a raconté : elle avait vingt-deux ans, jeune secrétaire de mairie. Elle ressentait très mal les lois raciales. Elle va trouver le pasteur de Dieulefit. J'ai oublié son nom (c’était le pasteur Henri Eberhard, note de GC) et lui explique, avec beaucoup de précautions. Le pasteur lui répond :
-  « Agis selon ta conscience, mon enfant ».
Et la femme du pasteur (elle se nommait Blanche, note de GC), qui était une maîtresse femme, lui dit :
-  « Tu vas rentrer chez toi, ouvrir ta Bible, pointer ton doigt sur une page et faire ce qui est écrit. »
Et voici ce qu'elle a lu, dans le Livre du prophète Ezéchiel : 
-  « Tu protégeras les opprimés et les affiigés... tu accueilleras l'étranger comme ton frère ».
Sa conduite était toute tracée!

 

Bertrand Cahen

page 99

A l’école de Beauvallon, Marguerite Soubeyran devait être prévenue de la venue éventuelle de troupes allemandes ou de Vichy par des correspondants établis dans le village. De plus, elle organisa des équipes de guet sur le chemin menant de Dieulefit à Beauvallon, et elle décida que les garçons circoncis devaient bénéficier d'une protection particulière. C'est ainsi que nous fûmes une dizaine à dormir tous les soirs dans une grotte située à quelques centaines de mètres de l'école.


Michel Schilovitz

page 100

En février I942, j'avais I6 ans. Avec mes parents, j'ai quitté Paris où le climat devenait malsain pour les Juifs. [...]
Une école secondaire s'était ouverte à Dieulefit, La Roseraie. La découverte de cet établissement privé me surprit. D'abord, il était mixte, et chaque matin, deux élèves montaient les couleurs en faisant le salut scout, les garçons côtoyaient les filles. Ça dérangeait mes habitudes. Personne ne semblait avoir changé de nom. Certains continuaient à s'appeler Lévi, Meyer ou Smar. Aucun ne fut arrêté.


Georges Springer

page 115

Un enfant allemand.
Qyand nous sommes venus habiter à Beauvallon pour la première fois en juin 40, j'étais un petit garçon profondément humilié, intimidé. Depuis 1933, en Allemagne, je devais me méfier de mes camarades, ne rien dire contre Hitler, me faire pardonner que mon père était juif. Et, venu en France, juste avant la guerre, je croyais devoir me faire pardonner d'être allemand.

J'ai enfin appris à ne vouloir être que moi-même, à devenir un garçon spontané comme les autres. Dans une France occupée, Beauvallon était libre, ne connaissait ni haine, ni mépris, mais rendait témoignage de cette liberté que j'ignorais. Des enfants, des adultes y ont trouvé asile et toute leur vie ils se souviendront de ce qu'ils y ont appris. Les enfants y ont fait leur apprentissage d'hommes libres, sans haine, sans peur de dire la vérité. Des grandes personnes y sont montées, traquées, blessées, ayant perdu jusqu'à leur raison de vivre. En peu de temps leur regard devenait paisible et ils participaient joyeusement au travail commun.
Beauvallon, c'est un acte de foi en la fraternité humaine, chacun s'y sent obligé de donner ce qu'il y a de meilleur en lui.

Beauvallon, c'est la patrie de l'internationale.

 

Samuel Abramovitsch

page 119

Il importe de mettre tout d'abord en valeur le rôle de celui qui fut l'instigateur, l'animateur et comme l'âme de cette maison : M. Arcens que je désignerai dans cette relation sous le nom d'Oncle Pol, terme d'affection sous lequel il était connu par tous les hôtes de la maison.

Révoqué de l'Université en vertu des lois raciales, j'avais trouvé immédiatement dans cette maison un accueil compréhensif et compatissant et je me suis rapidement rendu compte qu'autour de moi, jeunes gens et jeunes filles appartenaient, pour une large part, à des familles d'Israélites persécutés, de gens traqués, de réfugiés qui ne consentaient pas à vivre sous la botte ennemie, en pays occupé. Bien plus : bon nombre de professeurs n'étaient point des universitaires mais des réfugiés, esprits distingués d'ailleurs, l'un mathématicien, l'autre ingénieur, un troisième, chimiste, que le malheur des temps avait conduits dans la région, mais qui, pour leur bonheur, avaient trouvé l'accueille plus empressé dans cette oasis de paix et ce refuge contre l'adversité.
[...]
Dans le courant de l'armée 1942, à une des époques les plus sombres de la guerre, je suis convoqué dans le bureau d'Oncle Pol ; celui ci me tend une lettre qu'il vient de recevoir : elle émane du Secrétariat aux Questions Juives, et exige en termes impératifs, faisant état de la présence d'un professeur juif dans l'établissement, son renvoi immédiat, en vertu des lois raciales. Un instant d'émotion pour moi.
- Que faire ? me dit Oncle Pol, d'une voix grave.
- Pas d'hésitation pour moi, je vous quitte et ne veux pas rendre votre situation difficile, répondis je.
Après une minute de silence, Oncle Pol prend la lettre, la déchire, la jette au panier.
- Non, dit-il, je ne l'ai pas reçue, on verra bien. Ému, je lui donne une chaleureuse accolade. Petit fait qui révèle un vrai et beau caractère. [...]
Cela suffit pour apprécier la nature de cette résistance morale qui fut celle de La Roseraie.



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