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Jésus, ce non-violent


Jean Lasserre

1908 - 1983


Écrits biographiques et théologiques et souvenirs de Dietrich Bonhoeffer

 

 

Ed. Olivétan

420 pages - 24 €

 

recension Gilles Castelnau


28 mai 2018

Le pasteur Jean Lasserre (1908 – 1983) a eu une personnalité éminemment sympathique et attachante. Il a été un membre actif du MIR, le Mouvement International de la Réconciliation, rédacteur des Cahiers de la Réconciliation et un des initiateurs des sessions de la « Théologie et non violence ».
Avec une simplicité toute évangélique, il a fait, avec son épouse Geneviève, œuvre de paix, de réconciliation et de non-violence systématique.

Ce gros livre réunit des articles, des pamphlets, des tracts qu’il a rédigés lors de son ministère, notamment sur la non-violence, contre la prostitution et les maisons closes. De nombreux témoignages de sa femme, d’autres pasteurs, du père Christian Delorme révèlent l’importance que son attitude et son option pour la non-violence a eue sur son entourage.

C’est toute une époque passée que les plus âgés d’entre nous reconnaissent à travers ces pages et où jaillit le message lumineux de l’Évangile de Jésus, ce non-violent.

En voici des passages

 

1ère partie

Les écrits de Jean Lasserre

 

Prostitution
Argumentaire contre la réouverture des maisons closes (1977)

page 101

Déjà dans les années l920, la Société des Nations avait organisé une très sérieuse enquête à travers le monde entier sur ce problème. Le résultat avait été unanime et accablant. Partout, sur la terre entière, là où il y avait des maisons officielles, on trouvait tout autour entre 10 et 20 fois plus de maisons clandestines ; et nulle part elles n'avaient provoqué une diminution de la prostitution clandestine. Les faits sont là, ils sont têtus : la prostitution réglementée, loin de faire disparaître la clandestine, la protège au contraire indirectement et la rend florissante.

Pourquoi en est-il ainsi ? D'une part, il y a beaucoup d'hommes qui ne tiennent pas à ce que la ville entière (et éventuellement leurs femmes, leurs proches, leurs amis) sachent qu'ils ont eu recours à une prostituée. Or, on ne passe pas inaperçu dans un « bordel » où la police est toujours présente d'une façon ou d'une autre.
[...]
D'autre part, du côté des prostituées, on sait qu'il y a facilement bien des jalousies entre elles ; toutes n'ont pas la même beauté, le même sex-appeal, le même culot, la même aptitude à jouer la comédie ; autrement dit, elles n'ont pas toutes le même succès. Sur le trottoir, les moins douées gardent leur chance. Mises à l'étalage dans le bordel, les moins aguichantes ne récoltent que les brutes ou les vicieux. Si vraiment elles restent libres de partir, comme on voudrait nous le faire croire, elles préfèrent courir leur chance loin de leurs brillantes rivales. Et elles aussi ont besoin d'un peu de rêve et d'illusion ! Tout ce qui précède explique que la « maison » officielle ne pourra jamais faire disparaître la prostitution clandestine.

 

Les 8 points de la non-violence

Causerie diffusée par Radio Fourvière le 17 juin 1982

page 206

point 2
Dans la non-violence, on considère toujours l'adversaire comme un homme qu'on s'efforce de respecter et avec lequel le dialogue est possible et souhaitable. Par l'action non-violente, qu'on a soigneusement mise au point par avance, on cherche à instituer un vrai dialogue. Précisément parce qu’on voit toujours dans l'adversaire, même quand il est cruel et odieux, un homme qu'il faut respecter et aider à devenir un homme authentique, on cherche tout autant à le convaincre qu'à le vaincre. Jésus, de même, dialoguait fraternellement et sereinement avec ses adversaires, même les pires, cherchant toujours leur salut.

 

La Défense nationale militaire est-elle crédible ?

Étude présentée au Mouvement de la Réconciliation en 1981

page 247

On nous objectera qu'il y a, malheureusement, des minorités révoltées qui n'hésitent pas à recourir à la violence, voire aux attentats terroristes et aux crimes - et que l'institution militaire est donc nécessaire pour assurer le maintien de l'ordre, le retour au calme et le règne de la légalité. Nous reconnaissons qu'il y a là un problème réel. Mais justement, l'intervention de l'armée est-elle le remède adéquat ?

Les Bretons ne vendent plus leurs artichauts, ils bloquent une préfecture ? on leur envoie les CRS. Les vignerons du midi n'écoulent plus leur vin, ils barrent les routes et les voies ferrées ? On envoie la troupe qui tirera peut-être dans le tas. Les Allemands ne paient plus les dommages de guerre ? l'armée envahit la Ruhr ; on sait le résultat. Les Algériens se révoltent en 1945 ? L’armée en massacre plus de 10 000 ; résultat : une nouvelle révolte en 1954 ; on envoie alors 500 000 soldats pour les mâter ; on sait le résultat final. Les Hongrois se révoltent en 1956, les Tchèques en 1968 ? L’armée rouge les dompte sans rien changer. Les Irlandais catholiques se révoltent ? on leur envoie l'armée ; on sait le résultat. Et on pourrait multiplier les exemples, tous plus ou moins navrants.
[...]
La seule présence des troupes exaspère plutôt les manifestants qui se sentent incompris et provoqués. Nous croyons que la grande erreur, de la part des autorités, consiste à compter sur le recours à la force armée au lieu de prendre immédiatement contact avec les mécontents, de les écouter, d’évaluer le bien fondé de leurs plaintes, et de chercher avec eux, dans un dialogue ouvert, patient et loyal, si possible publiquement {et à la TV, pourquoi pas ?) comment remédier aux injustices qui sont à l'origine du mouvement contestataire.

 

Aimez vos ennemis
L’amour des ennemis tel qu’il est préconisé dans les Évangiles

Cinq causeries diffusées sur Radio Fourvière en janvier 1983

3e causerie

page 261

Au verset 41, le Maître évoque encore un soldat romain qui, en passant près de vous, vous réquisitionne d'autorité pour porter son barda pendant un bon kilomètre et demi. C'était la coutume. Pensez à Simon de Cyrène, réquisitionné pour porter la croix du Christ. En vous donnant un tel ordre, il crée une situation de conflit, entre un dominant, (lui) et un dominé (vous). Si vous vous soumettez simplement parce que vous craignez qu'il ne vous tue, vous entérinez son abus de pouvoir comme si c'était un droit. Mais si, au bout de la distance fixée, vous lui proposez gentiment de faire encore un kilomètre et demi pour lui, alors vous renversez la situation : vous n'êtes plus un dominé, mais un grand seigneur, généreux et complaisant. Et c'est lui, en fin de compte, qui sera obligé de vous remercier ! Vous serez presque des amis ! Mais vous ne serez plus son esclave.

 

 

2e partie

Témoignages

Lasserre au féminin

Geneviève Lasserre, 1986

Geneviève, épouse de Jean, nous raconte, de son point de vue à elle, un peu de leur vie commune.

page 323

À Maubeuge, un jour de 1943, Jean reçut un visiteur insolite dont il ne me dit rien ce jour-là. II risqua non seulement sa vie, mais la nôtre, c'est-à-dire celle des enfants aussi ; et notre belle transparence fut en défaut, au moins par omission. La suite montra pourtant que son intuition l'avait bien conduit. Cet homme était un officier de Londres venu lui demander d'accueillir et de placer en lieu sûr deux radios qui renseigneraient la Résistance londonienne. On les enverrait au moment opportun. Jean avait questionné et tergiversé 2 heures se demandant si l'officier n'était pas en fait un hitlérien ; puis, faisant le pari, il avait dit oui.
Les deux officiers radios retardés pour une cause que j'ignore encore, arrivèrent plusieurs mois après, et 2 heures après la naissance de notre troisième enfant.
Nos deux aînés étaient hors du presbytère et dans ma chambre d'accouchée au premier, quelles n'auraient pas été mes affres si je les avais vu entasser dans un sac leurs mitraillettes et autres armes et les déposer, pour repartir avec leur guide, en quête d'une maison isolée et camouflée d'où l'on puisse émettre ! La brave paroissienne qui me soignait monta et me dit : « Madame, ils ont quand même une drôle d'allure ces jeunes gens. » Je répondis en toute naïveté : « Ne vous inquiétez pas ; il faut aider les jeunes qui courent les routes pour échapper au STO (service du travail obligatoire en Allemagne », je ne pouvais pas si bien dire. Le même jour, pour cette raison, nous eûmes à recevoir le jeune collègue C... Hélas quelle réception : Jean lui donna un lit quelques heures puis lui expliqua pourquoi il devait déguerpir au plus vite !
Le coup le plus beau de nos radios fut de signaler la présence en gare de Maubeuge d'un train de munitions allemand. Un avion arriva, piqua, et transforma bientôt le train en feu d'artifices. prévenus nous suivions de notre grenier. La gare était un peu à l'écart, on sut ensuite qu'il n'y avait pas de mort.

 

 

3e partie

Contributions


Colloque de Trèves, 22 novembre 2003

A l’occasion du vingtième anniversaire de la mort de Jean Lasserre

page 339

L héritage de Jean Lasserre aujourd’hui

pasteur Frédéric Rognon'
professeur à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg

Jean Lasserre, au cours de ses études de pasteur, passe une année aux États-Unis où il rencontre Dietrich Bonhœffer. Nous sommes en 1930-1931. Le futur grand théologien allemand sera profondément marqué par cette amitié, qui lui ouvre les yeux à une nouvelle compréhension du sermon sur la montagne. Ils vont ensemble au cinéma voir le film « À l'Ouest rien de nouveau », qui raconte les massacres de la guerre de l4-18, et ils en sortent littéralement brisés. Mais ils réussissent à en parier. et à la lumière de leur foi commune, ils se disent : Plus jamais ça ! » Ils se reverront en Europe et continueront à correspondre durant les heures sombres du nazisme. En 1942, alors que Jean Lasserre est pasteur à Maubeuge, il fraternise avec deux soldats de l'armée d'occupation, qui cherchent la survivance de l'Église de Jésus-Christ au milieu du désastre.

Prenant des risques énormes, l'un d’eux fera passer des lettres, de Jean Lasserre à Dietrich Bonhoeffer, alors assigné à résidence à Berlin. La fille de l'un des deux soldats, devenue une grande amie des enfants Lasserre, est venue à Trèves en témoigner.




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