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L’Historien de Dieu


Luc et les Actes de apôtres

 

Daniel Marguerat

 

Ed. Bayard – Labor et Fides

448 pages, 24,90 €


Recension Gilles Castelnau


.

3 mars 2018

Daniel Marguerat est professeur honoraire de Nouveau Testament à l’Université de Lausanne. Il est un éminent spécialiste des origines du christianisme, il a publié, entre autres, « Le Nouveau Testament commenté » et un important commentaire des « Actes des apôtres ».
Le grand livre qu’il nous donne aujourd’hui, loin d’être un commentaire scolaire et aride est au contraire constitué d’une quantité d’articles, de réflexions sur toutes les questions soulevées par les Actes de apôtres et leur relation avec l’Évangile de Luc.
Nul doute que les lecteurs familiers de ces textes seront à la fois étonnés de ce que Marguerat trouve à en dire et extrêmement intéressés.
Evidemment le livre est gros. Mais d’une part il est écrit dans un style clair et aisé, sans aucun jargon rebutant et d’autre part on peut le laisser et le reprendre sans craindre d’en perdre le fil puisque, justement, il est fait d’une juxtaposition de sujets différents.

En voici quelques exemples.

 

Première partie
Histoire et théologie

 

Luc, pionnier de l'historiographie chrétienne

Le premier historien du christianisme

Luc sous les feux de la critique

page 31
L'exégèse allemande, de Franz Overbeck à Philipp Vielhauer, n'a pas pardonné à l'auteur des Actes son portrait de Paul. Il est vrai que la séquence paulinienne des Actes (chapitres 9 et 13-28) bénéficie du parallèle que constitue la littérature de l'apôtre. Ce face-à-face met le récit lucanien en difficulté. Le conflit sur la Torah, qui constitue le cœur du combat paulinien, s'efface dans les Actes au profit d'une controverse sur la résurrection (Ac 23,6-9 ; 26,6-8). Paul y apparaît comme un juif pieux respectueux des rites et des coutumes juives. Les conflits de l'apôtre avec ses communautés, qui nous ont pourtant valu son abondante correspondance, ne sont jamais évoqués. De surcroît, l'activité épistolaire de Paul n'est même pas mentionnée. La « tendance » lucanienne est accusée de céder au faux portrait. La formule la plus assassine est venue de Franz Overbeck, exégète à Bâle, qui dans un texte de 1919 traite le travail de Luc de « gaffe à l'échelle de l'histoire mondiale ». La bévue lucanienne, selon lui est d’avoir mêlé histoire et fiction, faits avérés et données légendaires, en un brouet inconvenant. Ce qui est toléré d’un évangéliste ne saurait l’être d’un historien digne de ce nom.

 

Un nouveau souffle en recherche lucanienne

page 33
Henry Cadbury s'est livré à une étude minutieuse de l'écriture lucanienne, mettant en évidence la qualité de ses choix littéraires. Cette approche par la langue lui a permis de détecter la double culture dans laquelle l'auteur à Théophile est immergé : d'une part un grec soigné et atticisant, destiné à un lectorat hellénistique cultivé ; d'autre part de nombreux emprunts à la traduction grecque de l'Ancien Testament, signalant l'adoption d'un style « septantiste » en usage dans le milieu synagogal. Ce double enracinement indique où doit être cherchée, selon Cadbury la clef de la démarche lucanienne : au carrefour des historiographies gréco-romaine et juive. Ses maîtres se trouvent autant du côté d'Hérodote et Thucydide que du côté des livres des Chroniques ou des historiens du judaïsme hellénistique.
[...]
Luc, collectant des données traditionnelles (orales et écrites) très disparates, s'est employé à noyer ses sources au gré d'une écriture qu'il voulait homogène. C'est sa recherche d'excellence au niveau littéraire qui l'a conduit à lisser le texte de telle façon que les coutures en soient camouflées. Il a procédé différemment dans son Évangile, dans la mesure où les traditions relatives à Jésus bénéficiaient d'une autorité qui les rendait littérairement moins malléables.


Légitimité de l'historiographie théologique hristianisme

Un récit de commencement

page 46
Les Actes des apôtres sont un récit de commencement à la manière du récit d'origine de Gn 1-11. ]'ai défendu cette thèse ailleurs, montrant que dans la production culturelle hellénistique, ils s'assimilent aux récits de fondation. Multiples sont les signes d'une fondation, que la lecture théologique de l'auteur attribue à Dieu : Dieu provoque l'essor de la communauté à Jérusalem par l'envoi du Souffle à la Pentecôte (2,I-13) ; Dieu a un rôle d'initiateur dans la croissance de la communauté des croyants (2,47 ; 5,I4 ; 11,24 ; 12,24) ; Dieu renverse Saul sur le chemin de Damas pour en faire le vecteur de la mission païenne (9,1-19) ; Dieu provoque la rencontre de Pierre et Corneille à force d'interventions surnaturelles (10,1-48), ouvrant le salut aux non-juifs ; Dieu foudroie les ennemis des croyants (1,15-26 ; 5,1-11 ; 12,21-23); Dieu sauve ses envoyés de périls majeurs (5,33 41 ; 9,23-25 ; 16,19-34 ; 27,1-44) ; etc. Dans son herméneutique théologique, Luc nomme Celui qu'il confesse être l'auteur caché de l'histoire.

Mais, ce troisième niveau de la représentation historienne – selon Ricœur - n'occulte pas le registre documentaire. S'il participe d'une herméneutique théologique, le narrateur des Actes ne congédie pas pour autant la dimension factuelle des évènements narrés. L'écriture lucanienne témoigne d'une extraordinaire attention aux villes fréquentées par les envoyés, aux routes suivies, aux personnes rencontrées. Le narrateur peut être à une stupéfiante précision lorsqu'il décrit l'itinéraire suivi par les missionnaires chrétiens (13,4 ; 19,21-23 ; 20,36-38), les choix de parcours (20,2-3.13-15), les temps de voyage (20,6-15), les conditions d'hébergement (18,1-3 ; 21,8-10), les scènes d'adieux (21,5-7.12-14), etc.

 

 

L'historien de Dieu

Une histoire fondatrice

Questions d’historicité

page 67
La stratégie narrative. Conformément au canon de l'historiographie hellénistique, Luc procède par succession d'épisodes narratifs (l'Episodenstil). Sa théologie est narrative plutôt qu'argumentative, ce qui signifie qu'il préfère illustrer un concept théologique par une scène plutôt que par une argumentation. Sa réussite la plus magistrale est la séquence de Pierre et Corneille (10,1-11,18), où une succession d'évènements – vision angélique de Corneille, extase de Pierre, intervention de l'Esprit saint, rencontre des deux hommes, baptême chez Corneille et débat qui s'ensuit à Jérusalem - expose au lecteur le pourquoi de l'extension du salut aux non-juifs et sa ratification par l'Église de Jérusalem. Plutôt que d'affirmer que Dieu est à l'origine de ce bouleversement, le narrateur le montre à l'œuvre. Plutôt que d'exposer l'embarras théologique ainsi créé, il fait parler Pierre. Cette grande séquence narrative correspond-elle à un reportage sur les évènements ? Très vraisemblablement non. Reconstruit-elle la dynamique de cette ouverture aux nations ? Certainement oui. Il faut rendre cette justice à l'auteur : si l'on en juge à la façon dont travaille la mémoire des lecteurs, la scène de Ac 10-11 s’est bien mieux gravée dans la mémoire chrétienne que l’argumentation de Paul en Rm 3.21-26 !

 

 

Deuxième partie
En suivant Luc-Actes

 

L’évangélisation selon les Actes

 

page 235
Entre l'écriture du livre des Actes, que je situe à la fin du 1er siècle dans les années 80-90, et notre XXIe siècle commençant, les analogies sont surprenantes. En effet, entre la chrétienté minoritaire que décrit l'auteur des Actes et notre situation de chrétienté décroissante, les analogies sont plus que nombreuses.

Le Ier siècle de l'ère chrétienne connaît une usure des religions traditionnelles, à savoir le polythéisme gréco-romain. La religion des pères est en butte à la critique des philosophes, mais surtout, l'intérêt pour de nouvelles religions orientales l'a supplanté : le culte d'Isis, le dieu guérisseur Sérapis, I'Artémis d'Éphèse, les cultes à mystère... Le résultat est un marché des croyances très concurrentiel, où les offres religieuses et magiques rivalisent. On le remarque dans les Actes à la présence des mages : Simon en Samarie (Ac 8), Élymas à Chypre (Ac 13). Le discours de Paul à Athènes (Ac 17) révèle l'excitation qu'éveillaient les idées nouvelles. L'offre religieuse est un produit rentable, financièrement intéressant, comme en témoignent la présence de la jeune voyante exploitée par ses maîtres à Philippes (Ac 16) ou l'émeute des orfèvres à Éphèse (Ac 19). Nous vivons aussi, au XXIe siècle, une époque de recomposition du paysage religieux. À la défiance à l'égard des grandes Églises historiques répond un pullulement d'offres religieuses nouvelles. Le christianisme européen se découvre en décroissance face à la montée d'autres religions. Il a perdu le statut social et politique dont il jouissait autrefois. La spiritualité se cristallise en des parcours individuels avec ou sans raccrochement à des communautés croyantes. La concurrence entre offres religieuses est devenue vive et le marché ouvert.

Bref, entre le Ier et le XXIe siècle, les analogies abondent : instabilité du paysage religieux, concurrence des offres, rivalité, nécessité pour les religions d'adapter leur langage à la culture dominante.

 

 

Troisième partie
Paul selon Luc

Paul après Paul

Une typologie de la réception de Paul

Les trois pôles de la réception de Paul

page 295
Il est anachronique de penser que, puisque nous avons sous les yeux aujourd'hui sa correspondance, ses lettres constituaient au Ier siècle l'unique médium de connaissance de l'apôtre. Ce que nous savons de la rareté de l'écrit dans l'Antiquité doit nous conduire à penser le contraire : le souvenir de l'apôtre s'est maintenu prioritairement par les récits traditionnels préservés dans les communautés qu'il avait fondées. Seuls les lettrés avaient accès à l'écrit ; en aucun cas, la mémoire sociale de l'apôtre ne s'est transmise suivant des canaux purement littéraires.



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