Que dites-vous de
Jésus-Christ ?
Gilles
Castelnau
Je me suis adressé, pour cette
question, à huit personnalités très
différentes de théologie et d'origine :
Antoine
Casanova, communiste
Ronald Cosic, prêtre catholique slave.
Claude Gonzalez, protestant évangélique
Rivon Krygier, rabbin
Pierre-Jean Ruff, protestant libéral
Michel Anglarès, prêtre catholique, théologien de la
Libération
Antoine Nouis, protestant néobarthien
François Anglade, charismatique
J'ai également
demandé à plusieurs
théologiens musulmans et à plusieurs catholiques
traditionalistes, mais aucun ne s'est rendu libre.
Au moment d'essayer de nouer la gerbe, il me semble voir,
malgré des différences incontestables, une grande
unité de tous ces témoignages.
.
Chaleur, respect, bonheur,
conviction. On aime Jésus, on
entre dans son atmosphère, dans son mouvement, on est son
disciple.
On est loin du Christ Juge terrible et redoutable
représenté au fronton des églises du Moyen Age
accueillant à sa droite les fidèles et envoyant les
damnés en enfer, comme on le voit par exemple au tympan de
l'église de la Madeleine à Paris.
On est loin du Seigneur intimidant et lointain dont on n'ose pas
approcher sans obtenir l'intermédiaire de la Vierge Marie ou
des saints.
Personne n'a parlé non plus de la redoutable puissance
survenant sur les nuées du ciel, lors de la Dernière
trompette sonnant la fin du monde et interrompant toute
activité humaine.
Aucun des participants n'est entré dans des
considérations abstraites et compliquées sur les deux
natures humaine et divine du Christ, et le dogme de la Trinité
n'a guère été mentionné qu'au
détour d'un raisonnement sans trop de précisions.
J'ai remarqué qu'aucun des intervenants n'était
entré dans des réflexions sur la vérité
historique des récits des évangiles : la naissance
surnaturelle de Jésus, « né du saint Esprit et de la vierge
Marie » n'a pas
été mentionnée, ni pour affirmer sa
vérité historique ni pour en expliquer la
vérité métaphorique.
Il en est de même pour sa résurrection corporelle de la
tombe le matin de Pâques.
D'ailleurs, il me semble qu'aucun des huit participants n'a
même mentionné la résurrection du Christ. Ce qui
ne signifie pas qu'ils n'y croient pas. Mais que le visage du Christ
qu'ils nous présentent n'a pas ce côté doctrinal
auquel nous étions naguère encore habitués.
De même la question de la réalité historique des « miracles », Jésus calmant la tempête et marchant
sur l'eau, changeant l'eau en vin, guérissant les
paralysés et multipliant les pains n'a été ni
récusée ni affirmée. Seul Claude Gonzalez,
représentant le fondamentalisme protestant a dit :
Il avait des capacités
surnaturelles, il était capable de miracles extraordinaires,
il ressuscitait des morts, marchait sur l'eau, multipliait les
pains.
Le salut
Un grand consensus, à mes yeux
remarquable et étonnant s'est manifesté sur
l'importance pour nous de la présence du Christ. Chacun l'a
présenté dans son propre langage.
Ronald Cosic
Le salut consiste à
reprendre sa place, sa dignité d'enfant de Dieu tel que Dieu
nous a créés. Le Christ vient nous rendre conformes
à ce que Dieu veut que nous soyons.
Antoine Casanova
Dieu s'est fait homme pour que
l'homme pauvre et accablé soit debout. Pour que les hommes
avancent vers la justice. L'Esprit de Jésus a donné un
ressort, une ressource inépuisable d'espérance
Vers quoi marchons-nous ? Vers la détérioration de
notre monde ? Vers des atteintes écologiques
désastreuses de la planète ? ou au contraire vers
le développement de possibilités nouvelles de partage
et de libération du tissu social de la France, de l'Europe, de
la Méditerranée, de la planète.
Claude Gonzalez
Jésus s'adresse aux gens
dans la situation concrète où ils se trouvent. [il fait
des guérisons significatives] et dit à chacun
qu'« il faut naître de nouveau ».
Jésus promeut un changement global de la personne humaine,
esprit, âme et corps et nous fait percevoir qu'il y a un projet
pour notre vie différent de ce que nous avons vécu
jusque là.
Rivon Krygier
Il était tout à
fait dans la continuité des prophètes qui affirmaient
la primauté de l'éthique sur le rituel. Ses propos se
retrouvent et parfois même mot à mot, dans les textes
juifs de son époque. Par exemple, le commandement d'aimer son
prochain comme soi-même se trouve déjà
énoncé dans le Lévitique 19.18 et Jésus le
reprend en en soulignant l'importance.
Michel Anglarès
L'âme et le corps ne sont
pas séparables et la libération spirituelle ne peut pas
se faire sans une libération sociale et matérielle. Il
faut lutter à tous les échelons, y compris politique,
pour que le monde des pauvres soit moins pauvre et que nous les
aidions à accéder à une plus grande
dignité. Un visage humanisé de Dieu et divinisé
de l'homme. La libération est autant matérielle que
spirituelle.
Il y a une proximité du repas convivial organisé dans
l'église de Notre-Dame de la Pentecôte avec les s.d.f.
et de la parole de Jésus
« J'ai eu faim, et
vous m'avez donné à manger... toutes les fois que vous
avez fait ces choses à l'un de ces plus petits de mes
frères, c'est à moi que vous les avez
faites. »
Antoine Nouis
L'oeuvre du Christ n'a pas
consisté à nous transmettre un enseignement mais
à nous révéler une façon d'être de
Dieu. Dieu ne se révèle plus comme étant le Dieu
tout-puissant, qui domine tout, le Dieu des forces naturelles, de la
guerre, des événements, le Dieu du théisme.
Dieu se révèle comme un homme venu marcher au milieu
des hommes pour leur dire le coeur de son Évangile :
Aimez-vous les uns les autres... Dieu est pardon... vous pouvez vivre
les mains ouvertes...
Le « salut » consiste à délier,
élargir, desserrer ce qui est noué,
enfermé.
François Anglade
Jésus-Christ est celui
qui nous « baptise dans le saint Esprit ».
Présence de Dieu, dialogue avec Dieu, lutter avec cette force
que donne la présence de l'Esprit saint.
Contempler le visage de Jésus-Christ, ressembler
soi-même à Jésus-Christ.
La croix du
Christ
Aucun des intervenants ne s'est lancé
dans une interprétation sacrificielle de la croix du Christ
dont les souffrances, le sang versé seraient offerts à
un Dieu redoutable pour apaiser sa colère et expier nos
fautes.
Celui qui s'en est un peu rapproché
est le pasteur fondamentaliste :
Claude Gonzalez
Jésus, comme l'agneau de
la Pâque, donne sa vie pour qu'il n'y ait pas de dette, de
contentieux de nous à Dieu.
Ce n'est pas que Dieu soit en colère contre les hommes, mais,
comme le disait le prophète Ésaïe
« Vos péchés mettent une séparation
entre vous et votre Dieu »
Lorsque l'homme s'identifie à Jésus, la dette qu'il
avait à l'égard de Dieu est comblée. C'est
Jésus-Christ qui l'a payée et maintenant
« les choses anciennes sont passées : voici
toutes choses sont devenues nouvelles ».
Pierre-Jean Ruff
Contrairement à ce que
pensent officiellement la plupart des chrétiens,
l'enseignement de Jésus n'est pas là pour corroborer
son sacrifice mais c'est l'inverse : le don de sa personne, son
sacrifice, sa générosité, sont là comme
témoignage, comme attestation de son enseignement. Bien
entendu, son sacrifice n'est pas expiatoire, pour expier le
péché originel.
Même si dans la pensée du Nouveau Testament on trouve
quelques réminiscences de la tradition de l'Ancien Testament,
le sacrifice de Jésus a une valeur symbolique, morale et
spirituelle seulement. Il montre la voie qui refuse de
perpétuer la spirale de violence où le mal appelle le
mal et qui, pour cela, appelle au renoncement. Le sacrifice est alors
le signe de l'humanité nouvelle à laquelle nous sommes
tous appelés.
Jésus et peut-être d'autres n'ont pas choisi leur sort
mais l'ont accepté comme une conséquence du message
provocateur ou provoquant qu'ils apportaient et qui était mal
supportable par les hommes ou par le réseau de
l'intelligentsia des hommes de pouvoir de leur temps.
L'incarnation,
Jésus « Fils de Dieu »
Ronald Cosic
« Dieu s'est fait
homme pour que l'homme devienne Dieu », a dit saint
Irénée de Lyon
Le Christ est le Fils de Dieu fait homme, mais réellement
homme. Il ne s'est pas déguisé en homme. Autrefois, on
s'agenouillait dans la liturgie romaine lorsque les mots
« et homo factus est » [il s'est fait homme]
étaient prononcés afin de souligner sa réelle
humanité.
Ce n'est plus « seulement un Dieu » mais aussi
notre nature humaine qui est assise à la droite de
Dieu.
Claude Gonzalez
Jésus abandonne la gloire
et tous les attributs divins qui étaient les siens pour venir
se rendre absolument vulnérable
Pierre-Jean Ruff
Jésus était un
homme. Le dogme de la Trinité tombe évidemment. Ce
dogme est une création ecclésiastique qui n'a pas de
fondement biblique.
Renan a
dit de Jésus :
« Cette sublime personne qui chaque jour encore
préside au destin du monde, il est permis de l'appeler divine,
non en ce sens que Jésus ait absorbé tout le divin,
mais en ce sens que Jésus est l'individu qui a fait faire
à son espèce le plus grand pas vers le
divin. »
Gide :
« Il ne s'agit pas tant de croire aux paroles du Christ
parce qu'il est le Fils de Dieu, que de comprendre qu'il est le Fils
de Dieu parce que sa parole est divine et infiniment au-delà
de tout ce que nous proposent l'art et la sagesse des
hommes. »
Michel Anglarès
Le Christ nous présente
un visage humanisé de Dieu et divinisé de l'homme.
Sacrements
Ronald Cosic
Jésus est venu pour que
nous devenions enfants de Dieu : aujourd'hui cela s'accomplit
par le sacrement du baptême. A la Pentecôte, les premiers
disciples reçurent le Saint Esprit : aujourd'hui cette
grâce est donnée par le sacrement de la confirmation.
Jésus a dit : « Prenez et mangez, ceci est mon
corps ». Il se donne pareillement aujourd'hui dans le
sacrement de l'eucharistie.
Ce ne sont pas mes états d'âme qui rendent le Christ
présent ou absent. C'est vraiment lui qui se donne ainsi
à moi réellement. Il est donc grave de ne pas
l'accueillir avec foi. La messe nous construit en « corps
du Christ » communautairement, et en même temps
chacun reçoit personnellement le corps du Christ. L'aspect
communautaire et l'aspect personnel sont intimement liés. Le
rite eucharistique est au service de la communion existentielle,
quotidienne, à laquelle nous sommes conviés par le
Christ.
Pierre-Jean Ruff
Ce qui me rapproche de
Jésus : Les signes matériels du baptême et
de la communion sont tout à fait respectables... La
piété, la méditation de la Bible ou d'autres
textes, la prière individuelle et communautaire... L'amour des
hommes individuels et la vision collective de
l'humanité...
Mais ce qui me rapproche autant de Jésus que tout cela, c'est
de voir les lieux où il a vécu en tant qu'homme, qui
ont façonné son humanité : parcourir les
ruelles de la vieille ville de Jérusalem, l'escalier qui
descend de l'église Saint Pierre en Galicante vers la colline
des Oliviers, les pentes douces descendant vers le lac de
Tibériade et qui n'ont pas tellement changé depuis lors
: tout cela me parle autant de Jésus que les sacrements au
sens ecclésiastique du mot.
Pluralisme, relation
avec les autres religions
Ronald Cosic
Hors de Jésus-Christ nous
ne savons ni ce qu'est la vie, ni ce qu'est la mort, ni ce que nous
sommes nous-mêmes. Jésus a dit aussi « je suis
le chemin, la vérité et la vie ». Jean 14.6.
Pas d'exclusivisme : Quand il ajoute
« nul ne vient au Père que par moi » ce
n'est pas pour exclure mais pour montrer que tous, qu'ils le
connaissent ou non, sont sauvés par lui. Cette phrase ne
signifie pas que nous avons l'exclusivité, les
propriétaires du salut !
Car, comme le dit Paul :
« Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et
parviennent à la connaissance de la
vérité ». 1 Timothée 2.4
Ceux qui appartiennent à une autre
religion [ou à aucune] ne sont pas, pour autant,
étrangers à Dieu, qu'ils le sachent ou non.
Jésus a dit que la manière dont il jugeait les hommes
était celle-ci : « J'ai eu faim, et vous m'avez
donné à manger... toutes les fois que vous avez fait
ces choses à l'un de ces plus petits de mes frères,
c'est à moi que vous les avez faites. »
Rivon Krygier
Pendant très longtemps
tout discours juif sur Jésus-Christ était pratiquement
impossible, compte tenu de la force du contentieux entre juifs et
chrétiens, en raison de l'enseignement du mépris, de
l'antisémitisme chrétien qui a été si
prégnant pendant des siècles.
Les Églises catholique et protestante ont entamé
d'immenses efforts depuis la seconde guerre mondiale et timidement,
une nouvelle ère s'est ouverte qui permet aujourd'hui aux
juifs et aux chrétiens de se parler sur le langage de l'estime
et non plus du mépris.
Nous avons, certes, encore beaucoup à faire en ce domaine pour
que, d'un côté les juifs regardent les chrétiens
autrement et que les chrétiens regardent autrement les
juifs.
Mais nous vivons, en tout cas en France, un moment tout à fait
privilégié où les idées toutes faites
tombent et nous pouvons, de manière beaucoup plus
détendue réfléchir à ce que
représentent à la fois les contenus et les personnages
de nos traditions respectives.
Concernant Jésus, je lis avec beaucoup d'intérêt
les évangiles et la théologie chrétienne.
Il est sans aucun doute un personnage tout à fait fascinant
à plus d'un titre. Et d'abord, parce qu'il est un
collègue rabbin.
Pierre-Jean Ruff
Dire que Jésus est homme
[il n'est pas du tout réducteur de dire qu'il est un homme,
loin de là], permet un tout autre dialogue avec le
judaïsme et l'islam.
Antoine Nouis
Les deux personnes dont
Jésus a dit qu'elles avaient une grande foi étaient
étrangères à Israël !
Cette remarque de Jésus est particulièrement choquante
car elle signifie que pour Jésus, la grande foi est celle des
personnes qui ne sont pas dans la vraie foi mais dans une mauvaise
compréhension de la foi. Dès que nous essayons
d'enfermer Jésus dans notre compréhension, il passe par
une porte latérale ! Quelqu'un qui essayerait de
récupérer Dieu en en faisant une doctrine
étroite contredirait la révélation de
Jésus et ne serait pas dans la ligne de l'Évangile.
.
Pour finir, j'ai
demandé à chacun
de citer un acte ou une parole de Jésus
qui lui plaisait particulièrement
Antoine Casanova
Jésus dit :
« que celui qui n'a jamais péché lui jette la
première pierre ». Et ils sont tous partis. Et
Jésus dit à la femme : « va en
paix »
Ronald Cosic
Seigneur, à qui
irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle.
Jean 6.68.
Claude Gonzalez
Les choses anciennes sont
passées : voici toutes choses sont devenues nouvelles.
2 Corinthiens 5.17.
Pierre-Jean Ruff
Qui n'est pas contre vous est
pour vous Luc 9.50
Michel Anglarès
Aimez-vous les uns les autres
comme je vous ai aimés Jean 13.34.
Antoine Nouis
Ce n'est pas ce qui entre dans
la bouche qui souille l'homme; mais ce qui sort de la bouche, c'est
ce qui souille l'homme... car c'est du coeur que viennent les
mauvaises pensées, les meurtres, les adultères, les
impudicités, les vols, les faux témoignages, les
calomnies.
Matthieu 15.6.
François Anglade
Nous tous qui, le visage
découvert, contemplons comme dans un miroir la gloire du
Seigneur, nous sommes transformés en la même image, de
gloire en gloire, par le Seigneur, l'Esprit. 2 Corinthiens 3.16.
Le voile qui est ôté est celui qui nous empêchait
de voir la gloire de Dieu.
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